MA MERE
Je viens de conduire ma mère au champ de l'éternel repos. Permettez-moi de vous parler d'elle; aussi bien me serait-il impossible de trouver aujourd'hui un autre sujet d'entretien. Le chagrin s'exhale en le contant.
Ma mère était née près de Sens, d'une vieille famille extrêmement noble, mais pauvre. Je n'ai pas connu mon grand-père. Mais je sais que, tout marquis qu'il était, et marquis des plus authentiques, seigneur de son village, il faisait lui-même valoir ses terres; la maison qu'il habitait s'appelait et s'appelle encore le château. C'était, en dépit de ses tourelles, une simple ferme, et il avait besoin d'une grande économie pour élever ses quatre filles et son fils, l'héritier du nom, qui avait, comme tous les Serbonnes, pris le métier des armes et s'était fait recevoir à Saint-Cyr.
Ma mère était la dernière venue de ces cinq enfants. Toute jeune, elle connut les durs travaux de la campagne. Sa mère, je l'ai connue celle-là, ne souffrait point qu'on en prît à son aise avec le travail. Elle vous avait plus vite allongé une gifle qu'un évêque sa bénédiction. Elle avait gardé les mœurs rudes et l'austère éducation du vieux temps. Mon grand-père, à ce qu'il paraît, était plus doux; on me l'a toujours représenté comme un homme très bon, plein de sens, d'une forte gaîté bourguignonne, et qui se pâmait de rire aux vivacités de sa femme.
On n'avait point de dot à donner aux filles. Elles se marièrent comme elles purent. Mon père était maître de pension, dans une petite ville assez proche de Paris,
à Dourdan. Comment se fit ce mariage, entre deux personnes qui ne s'étaient jamais vues; entre deux familles qui n'avaient aucun point de contact, Je ne l'ai jamais bien su. Il se trouvait que mon père, qui de son vrai nom s'appelait Saroey de Suttière, était également d'antique noblesse. Mais on a toujours à la maison fait si bon marché de ce détail, que je n'imagine pas qu'il ait entré en ligne de compte.
Ma mère connaissait sans doute le travail et la peine quand elle entra en ménage. Mais ce fut bien une autre affaire quand elle dut faire face aux exigences de la situation nouvelle où elle venait de s'engager. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je la vois à la tête d'une maison, qui ne comptait pas moins de quarante pensionnaires et de soixante externes. Elle n'avait, pour expédier cette énorme besogne, d'autre domestique qu'une vigoureuse fille, qui était toute dévouée à la famille, et qui travaillait comme quatre. Ma mère travaillait commodix. Elle étaitla première levée, veillait à ce que tout ce petit monde fût débarbouillé et peigné, expédiait les quarante têtes, de concert avec la grosse Félicité, courait elle-même, son panier sous le bras, au marché, en rapportait les vivres, présidait au dîner des élèves qui se faisait à midi, passait le reste de la journée à raccommoder et à coudre, sauf les jours de lessive, où ses journées étaient prises du matin au soir; et je la vois encore étendre le linge, qu'elle assujettissait sur les cordes, le pliant ensuite et le portant sur son épaule. Car elle était d'une vigueur peu commune. Le soir, elle ne se couchait que lorsque tout le monde était endormi.
Comment elle put, durant sept ou huit années, durer à cette vie d'effroyable labeur, je n'y comprends rien, quand je regarde nos femmes d'aujourd'hui qui sont' des mauviettes. Je crois vraiment qu'il y avait,
dans la Française d'aloi-s, plus de robustesse et d'élasticité que dans celle d'à présent.
Ce fut mon père qui se lassa le premier d'un métier fatigant, et où il ne gagnait presque rien. Sa gorge à toujours enseigner (car il n'avait que deux sousmaîtres avec lui) s'était enflammée. Il était menacé d'une extinction de voix. Il vendit son institution, acheta le greffe du tribunal de commerce, et nous allâmes habiter une toute petite maison, avec un jardin grand comme la main, dont mon père était très fier : il y récoltait des fruits qu'il trouvait les plus beaux du monde.
Ma mère aurait eu quelque répit; car le ménage n'était pas bien considérable. Mais il y avait en elle une surabondance de vie et de forces qu'il lui fallait dépenser d'une façon ou d'une autre. Je ne crois pas avoir, de ma vie, rencontré une femme plus nerveuse. Elle ne prenait rien de façon tranquille; elle était toujours en mouvement. Je me souviens que mon père, qui était l'homme paisible par excellence et de sens rassis, lui disait toujours : « Du calme, Odille, allons, du calme ! » Et moi, plus tard, quand je fus devenu homme, je lui répétais souvent, par manière de badinage, ce qu'elle avait si souvent entendu autrefois : « Voyons, maman, du calme, comme te disait mon père ! »
J'étais quelquefois le sujet de discussions qui auraient pris un tour des plus vifs, si mon père n'avait pas été doué d'un sang-froid imperturbable. Mon père croyait qu'il fallait élever durement les enfants, et bien qu'il m'aimât beaucoup, il tenait à ce qu'on ne se départît pas avec moi d'une grande sévérité, dans l'usage de la vie. Il venait lui-même me secouer, à cinq heures en été, à cinq heures et demie en hiver, et me jetait en bas du lit; il voulait que l'on ne me donnât qu'un chiffon de pain sec pour premier déjeuner,
et je me souviens encore que je trouvais, enfoncés dans la mie, de gros morceaux de chocolat que ma pauvre mère y avait subrepticement fourrés.
Elle était très pieuse, dévote même et d'une dévotion qui a crû avec les années; mon père était librepenseur, ou plutôt voltairien, très tolérant d'ailleurs, et je l'entendais sans cesse répéter les deux vers de Béranger dont il avait fait sa devise :
Qu'on puisse aller même à la messe; Ainsi le veut la liberté.
C'était un fanatique de la Révolution, et j'ai longtemps professé un respect superstitieux pour les principes de 89, avant de savoir précisément ce que c'était. Ma mère avait eu sa grand'mère et quelques autres personnes de sa famille qui étaient mortes sur l'échafaud, en soi*te qu'elle avait une horreur instinctive des hommes du temps. Je vois encore mon père qui amenait, un peu par goût de taquinerie, le nom de Robespierre dans la conversation.
— Ne parle pas de Robespierre, criait ma mère. C'est un monstre !
Et si, par aventure, mon père continuait, elle n'avait d'autre ressource qu'une attaque de nerfs.
— Je connais ça, disait paisiblement mon père, et il lui frappait dans les mains et il lui passait un linge mouillé sur le visage, et l'on s'embrassait, et cinq minutes après la maison s'emplissait de chansons.
Mon père savait par cœur toute la clé du Caveau; ma mère avait appris de lui tous les vieux airs; il commençait de son cabinet et elle répondait de sa cuisine. Car, les trois quarts du temps, on n'avait pas de bonne par économie.
Je ne puis penser à cela sans être pénétré de reconnaissance et de tendresse. Le greffe rapportait peu; et mon éducation, bien que j'eusse trois quarts de bourse,
coûtait gros relativement. Il fallait rogner sur toutes les dépenses pour joindre les deux bouts; on s'imposait toutes sortes de privations, afin de nous élever ma sœur et moi, et de nous donner un peu d'aise pendant les vacances.
C'était la joie de mon père, le soir, après son dîner, de prendre longuement sa demi-tasse, où il versait, quand il en avait bu la moitié, un petit verre de cognac. A ce moment-là, comme la journée était finie, il contait volontiers des histoires, ou s'égayait à chanter des ponts-neufs. Une fois, revenant du lycée, aux fêtes de Pâques, je vis qu'on ne servait pas le café comme à l'ordinaire. Je fus intrigué et m'informai. J'appris alors que mon père avait supprimé cette dépense quotidienne afin de payer ma pension dont le chiffre avait grossi, et ma mère s'était associée à ce dévouement, en se retranchant son café au lait du matin, la seule chose qu'elle aimât. Voyez-vous, mes amis, les enfants ont beau faire : il y a des choses qu'ils ne paieront jamais ! Et tous ces souvenirs, l'autre jour, me remontaient en foule à la mémoire, tandis que je veillais au lit de ma mère, et j'en avais le cœur crevé.
Ce fut cependant pour elle le beau temps de sa vie. Elle aimait beaucoup mon père et mon père l'aimait tendrement. lis vivaient petitement, mais heureux, serrés l'un contre l'autre, estimés, respectés de toute la ville qui les tenait pour de braves gens.
Les mauvais jours vinrent; à la révolution de 1848, mon père perdit d'un coup le peu qu'il possédait. Il fallut quitter un pays où il était d'autant plus douloureux de paraître pauvre qu'on y avait fait figure. On ramassa les misérables débris de cette fortune détruite, et l'on vint cacher sa misère à Paris. J'étais à l'Ecole normale et ne gagnais rien encore.
Ma mère supporta ce) changement de position avec une vaillance héroïque. Tandis que mon père s'aban-
donnait à son chagrin, tandis que cette indulgente obésité, qui jadis s'épanouissait en rires et en chansons, s'effondrait et tombait à rien, ma mère donnait à la famille l'exemple du ressort et de l'énergie. Ses nerfs toujours tendus la faisaient indomptable. Elle traversa, avec un cœur haut et des sueurs infatigables, une crise qui dura longtemps et compta bien des péripéties.
Mon père était mort de chagrin; ma sœur essayait de fonder une maison d'éducation dont ma mère, à la lingerie et à la caisse, était la cheville ouvrière. Moi, je venais de donner ma démission et j'arrivais à Paris avec trois cents francs dans ma poche. Ah ! l'avenir n'était pas rose.
Le ciel s'éclaircit, ma sœur fut nommée aux écoles de la ville; je commençai à me faire un nom; jç. commençai à gagner beaucoup d'argent. Mais ma mère qui avait longtemps pratiqué les habitudes d'une étroite économie, ne pouvait plus se plier à d'autres mœurs. C'était toujours elle qui faisait tout, et qui, malgré nous, dure à l'ouvrage, voulait tout faire dans la maison de ma sœur.
Elle avait eu ie bonheur de voir naître deux arrièrepetites-filles, qu'elle aimait avec une exagération qui lui était naturelle en tout, mais qui s'accroissait ici de la faiblesse de l'âge. Une de ces petites-filles, âgée de quatre ans, s'était prise d'une sorte de passion pour sa vieille grand'mère, et rien n'était touchant comme de voir le visage frais du bébé collé aux joues ridées de l'aïeule.
A quatre-vingt-un ans elle était encore robuste et pleine d'entrain. Elle fit malheureusement une chute et sa cassa le bras. Mon ami Félizet le lui raccommoda avec une adresse inouïe. Mais, depuis lors, elle ne fit que décroître, les forces s'en allèrent, elle le sentait et s'en désespérait.
■ — Repose-toi, lui disions-nous, ma sœur et moi.
Elle ne savait pas ce que c'était que le repos. Ne plus travailler, pour elle, c'était ne plus vivre. Elle traîna ainsi une année encore. Ma sœur, tout dernièrement, l'emmena aux bains de mer; la mer lui faisait du bien ordinairement et réparait ses forces.
Mais il n'y avait plus d'huile dans la lampe.
Un soir, ma sœur, après l'avoir couchée, lui dit :
— Es-tu bien 1
Elle se retourna vers la ruelle, disant :
— Je serai mieux ainsi pour dormir !
Elle poussa un profond soupir; elle était morte, sans agonie, sans douleurs. Elle avait pris ses précautions; car elle était bonne chrétienne; et la veille elle s'était longtemps entretenue avec le curé de la paroisse.
J'ignore si la personnalité de l'être humain survit à la mort; mais je sais que le parfum qui s'exhale d'une vie donnée au travail et à la vertu flotte longtemps audessus d'une tombe, qu'il n'y a rien de plus doux à respirer et de plus fortifiant.
LES FBEIiES ENNEMIS
Vous avez pu lire dans les journaux que deux écrivains, qui étaient comme les frères siamois de la littérature, MM. Erckmann et Chatrian, ont brusquement rompu leur vieille association,, et qu'ils s'envoient, à l'heure qu'il est, du papier timbré.
Il n'est jamais bon que deux amis donnent à leurs amis le spectacle d'une querelle qui les brouille après vingt ans d'intimité. Combien le scandale n'est-il pas plus grand, lorsque ces deux amis doivent à leur amitié même une part de leur célébrité, lorsqu'ils sont, en quelque sorte, solidaires l'un de l'autre devant le public !
Je sais, hélas ! par expérience, la tristesse d'une amitié brisée. Nous étions, tous deux, About et moi, dans la force de l'âge et dans l'éclat d'une amitié devenue fameuse, lorsqu'un dissentiment nous sépara. C'était moi qui étais Pylade, et c'était Oreste qui dénonçait la rupture. Il me semblait à moi qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un chat dans l'histoire qui nous avait malheureusement divisés. Nous eûmes tous deux le bon esprit de nous taire. Nous comprîmes que nous ne devions pas déranger l'idée que le public s'était faite de notre amitié, devenue proverbiale.
Nous restâmes deux ans séparés, sans que personne en ait rien su que quelques amis très intimes, moi continuant à parler de lui dans les journaux, quand l occasion y ramenait son nom, en termes affectueux ; lui disant du bien de moi, quand la conversation me mettait sur le tapis. Mais nous ne nous voyions pas.
Un matin, je reçus un billet qui me disait :
a Peux-tu me donner à déjeuner demain matin 1 je
viendrai avec Baudry. A onze heures. » — Signé : Edmond.
A l'heure dite, il entra. Nous nous serrâmes la main, et jamais, au grand jamais, jusqu'au jour de sa mort, il n'y eut entre nous d'explication sur la vétille qui nous avait séparés l'un de l'autre. Nous renouâmes le fil juste à l'endroit où il avait été brisé.
Il est vrai qu'en ce temps-là le reportage ne sévissait pas dans les journaux avec l'intensité que nous lui voyons aujourd'hui. Si le Figaro eût, sous prétexte de donner une nouvelle plus ou moins intéressante, enregistré cette brouille et conté les causes qui l'avaient amenée, j'aurais eu beau ne pas répendre et baisser la tête, la querelle se fût envenimée et qui sait 1 la réconciliation, qui a été complète et très douce, fût devenue impossible.
Voilà pourquoi je suis bien fâché de la publicité donnée à ces différends. Le débat s'aigrit des commentaires de journaux, et la polémique finit par semer des rancunes plus profondes et plus vivaces que celles qui avaient été inspirées par le conflit. Vous me direz que moi-même... hélas ! il n'y a plus maintenant de ménagements à garder, le mal est fait; les journaux ont parlé, les huissiers sont en marche
Quelles tristes réflexions un incident de ce genre n'inspire-t-il pas au philosophe sur la fragilité des sentiments humains et la courte durée de nos affections ! Que des amants se brouillent, passe encore ! mais des amis ! des hommes, qui, dans la plénitude de leur intelligence, se sont choisis, ont vécu, travaillé, souffert ensemble, qui ont mis en commun, durant des années, leurs plaisirs et leurs chagrins, qui n'ont qu'une âme ! Et il suffit d'un rien, de moins que rien, d'un billet de mille francs, pour en faire des ennemis aussi acharnés que le sont deux chiens entre qui on a jeté un os 1
CHEONIQUES 319