‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 26 sur 40 · EMILE AUGIER · texte numérisé non relu

EMILE AUGIER

Nous sommes allés, au commencement de cette semaine, à la Celle-Saint-Cloud, où Emile Augier avait souhaité qu'on l'enterrât. La Celle-Saint-Cloud est beaucoup plus loin de Paris que Rouen; car il n'y a pour filer à Rouen qu'à prendre un train express : on s'assied.dans un wagon et, moins de deux heures après, on entend courir le long des voitures le cri traditionnel : Rouen, Rouen ! qui vous prouve que vous êtes arrivé. On ne peut guère accéder aisément au cimetière de la Celle-Saint-Cloud qu'en voiture et c'est un voyage de plus de deux heures, au trot de deux bons chevaux.

La Comédie-Française presque tout entière, une bonne partie de l'Académie et quelques gens de lettres, amis de l'illustre défunt, avaient fait cortège à la famille. Au bas d'une côte assez rapide, nous sommes tous descendus de voiture, et nous avons fait l'ascension du cimetière. Rien d'aimable et de charmant comme ce champ de repos, situé sur une hauteur d'où l'on découvre un vaste horizon. Le temps était d'une douceur exceptionnelle en automne; un gai soleil brillait dans un ciel bleu d'une pureté incomparable. Un vent frais s'était levé et se jouait à travers les arbres dont quelques-uns avaient gardé leurs feuilles. D'énormes bouquets de fleurs naturelles, des couronnes tressées de feuillage et de roses, embaumaient l'air de leurs parfums. Il y eut, dans cette foule de Parisiens qui avaient fait le voyage pour rendre à la mémoire du grand écrivain les derniers honneurs, une sorte d'attendrissement recueilli; il semblait que l'on sût gré à la nature de s'être faite si avenante pour célébrer

les obsèques d'un homme que ncus avions plus aimé encore qu'admiré.

Les orateurs s'étaient placés sur un tertre, d'où la voix se répandait sur les assistants ; au milieu d'un des discours, nous entendîmes la cloche du village voisin, qui ncus arrivait éparse dans les airs, avec une sonorité affaiblie et lointaine; je me souvins de Y Angel va de Millet, et je crois bien que, parmi nos boulevardiers sceptiques, il n'y en a pas un qui n'ait été sérieusement touché.

Et tandis que Gréard, Coppée et Claretie célébraient le génie et les œuvres du poète, je me disais à part moi : Quel dommage qu'ils aient apporté leurs harangues écrites. Ils ne pouvaient se douter, croyant que toute la cérémonie s'achèverait à Paris, ils ne pouvaient se douter de l'intime et délicieux paysage dont ce cimetière de la Celle-Saint-Cloud allait encadrer leurs discours; s'ils l'avaient su, s'ils avaient pu prévoir ce ciel pur et ce soleil d'automne versant une mélancolie douce sur ce coin de terre, comme il y aurait eu à faire d'Emile Augier un éloge original !

Dans cet humble cimetière d'un petit village des environs de Paris, il avait voulu être enterré à côté de son grand-père, Pigault-Lebrun, dans le caveau Je sa mère; et, du pied de ce caveau, on pouvait voir, tout près, parmi les maisons éparpillées au flanc du coteau, celle où Pigault-Lebrun avait vécu, où Emile Augier avait grandi près de sa mère ; où jeune homme à peine échappé du collège, il avait écrit sa première pièce, la Ciguë, qui lui avait ouvert les portes de tous les théâtres.

Emile Augier — et c'est là sa caractéristique, sur laquelle il ne me semble pas que l'on ait assez insisté — Emile Augier n'a pas été un Parisien parisiennant, un amoureux, un fervent de la vie parisienne. Il l'a traversée, il l'a connue, il l'a jugée et tenue en mépris

et en crainte. Il a été avant tout un brave homme, un homme de province, je ne veux pas dire un provincial, épris de grand air, de vie de famille et do liberté.

A peine eut-il gagné cette indépendance de fortune, sans laquelle on est, dans le monde moderne, esclave de la fatalité, qu'il se réfugia non loin de Paris, mais dans un coin du département de Seine-et-Oise, dont l'accès n'était pas facile, à Croissy. Il s'y fit bâtir une maison, la maison du sage, où il vécut loin du tracas et des bruits de la grande ville. Il s'y entoura de toute sa famille, pour qui il disposa des demeures confortables, en sorte que ce fut là, pour ce sage, une oasis où il avait concentré, à l'abri du mcnde, ses plus chères affections.

Comment n'eut-il pas d'enfants 1 Ce fut là, j'imagine, un des chagrins de sa vie. Car personne n'a parlé avec plus de tendresse que lui des bébés, qui emplissent la maison de leur joie et de leurs cris. Ils sont de lui, ces vers délicieux, qui autrefois, dits par lïégnier, ont tiré de tous les yeux des larmes de tendresse :

Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres, Qui dans tout notre cœur s'établissent en maîtres, Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas, Et n'ont qu'a, vivre heureux pour n être point ingrats Ah! mon ami, voilà la seule route à suivre...

C'est la route qu'a suivie Emile Augier, guidé par l'instinct premier de son esprit qu'avait fortifié l'éducation. Son originalité, l'originalité de son théâtre, c'est d'avoir été honnête, profondément honnête, d'une honnêteté provinciale.

Tandis que son brillant rival, Alexandre Dumas, peignait les vices parisiens et les fustigeait, mais en homme qui en a goûté T attrait mystérieux et qui se sent pour eux un faible de cœur, Emile Augier mar-

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quait, par la façon dont il les traitait, une sorte de haine, la haine vigoureuse d'Alcestc, celle

Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

Il a toujours témoigné qu'il se défiait de la vie de Paris. Cette crainte ne s'est jamais plus fortement manifestée que dans la Contagion, qui n'eut à Paris qu'un succès médiocre, mais qui fut très hien accueillie de la province. Dans la Contagion, on voyait ce que la blague parisienne, le plus corrosif de tous les acides connus, pouvait faire d'une honnêteté, sur laquelle elle était tombée et avait me relu. Je ne crois pas que le procès de la Contagion puisse jamais être revisé ; il s'y trouve, comme dans nombre d'oeuvres du maître, des trous et des défectuosités qui ent justifié les critiques et qui déconcertent la foule.' Mais c'est un des ouvrages où Augiêr a mis le plus de lui-même. 11 avait horreur de cettel raillerie perpétuelle, qui tient lieu d'esprit aux boulevardicrs et aux gommeux, qui défraîchit les plus nobles et les plus beaux sentiments, qui tourne en ridicule les idées les plus hautes et les dévouements les plus magnifiques.

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