‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 27 sur 40 · était de la province en cela · texte numérisé non relu

était de la province en cela

Mettons à part ses ouvrages de début qui n'ont été que des essais, la Ciguë, Un homme de bien, et l'Aventurière, sa première œuvre d'écrivain moraliste. Gabrielle est une étude de mœurs provinciales. L'auteur en met la scène à Louveciennes tout près de Paris: mais elle pourrait tout aussi bien se passer à Mantesla-Jolie ou à Vannes. Gabrielle est une cousine de Mme Bovary, qui n'était pas encore née d'ailleurs, quand elle parut; et son mari Julien est un bon avocat de province qui gagne, bon an mal an, la L.ouzainc de mille francs qu'il lui faut pour défrayer son modeste train de maison. Les Tamponnet sont de petits bourgeois du Marais, qui est une province bien

CHRONIQUES o2-]

plus éloignée de Paris que n'est la province elle-même, et cette province est louée de tout cœur par un des personnages de la pièce, celui à qui l'auteur a donné le plus de sens et d'esprit :

On dirait, mes amis, à vous entendre tous

Que les départements sont des pays de loups !

Je vous jure, monsieur, que ce sont des contrées

Habitables à l'homme et point hyperborées.

Les naturels n'ont pas le cerveau plus transi,

Et l'esprit ne s'y perd ni plus ni moins qu'ici.

C'est la note vraie d'Emile Augier. Il a été le poète des vertus de la province dans le Mariage d'Olympe : tous ces gens-là se sont perdus à Paris; il faut s'en aller jusqu'au fond de la Bretagne pour retrouver la fierté du nom, le respect de la famille, l'honneur préféré à la vie.

Dans le Gendre de M. Poirier, quand le ménage a traversé toutes les crises que vous savez, où les jeunes époux iront-ils chercher l'oubli des premières fautes, le repos du cœur, la santé de l'âme et la vie heureuse 1 A la campagne où Verdellet leur a acheté une grande propriété qu'ils feront valoir eux-mêmes.

La Jeunesse ne passe pas pour être une aes meilleures pièces d'Emile Augier, et il est vrai que les quatre premiers actes qui se passent à Paris sont bernes et tristes. Mais le dernier acte est un éblouissement. C'est que le héros a quitté la grande ville 3t les méchants conseils qu'elle donne; il a rompu avec les ambitions malsaines, et c'est sur la lisière d'une prairie, dans un joyeux paysage, qu'il retrouve celle inx'il aime, et tous deux s'abandonnent au plaisir de respirer librement l'air grisant du fcin coupé, le parfum d'amour qui s'exhale de la robuste campagne.

Emile Augier, au terme de sa carrière dramatique, 3st revenu à cette province par où il avait débuté. Les Fourchambault sont d'honorables armateurs du

Havre; la mère, qui est une sotte, a les ridicules de la province ; le père en a la bonhomie ; les Bernard en ont les qualités vaillantes et fortes. Ceux qui apportent dans cette benne et brave maison bourgeoise un souvenir de l'esprit et des mœurs de Paris y sons raillés de la belle manière : M. Rastiboulois, le préfet boulevardier, et le jeune Fourchambault qui a' pris pour modèles les gemmeux de nos cercles.

Et rappelez-vous, dans cette dernière pièce, le délicieux éloge de l'amour vrai et chaste, du mépris de l'argent, du mariage conclu, malgré tous les préjugés, entre jeunes gens qui s'adorent; il est fait, comme les églogues de Virgile, en répliques alternées; c'est un duo de nobles et tendres sentiments qui se répondent l'un à l'autre. Il n'y a rien de plus charmant.

Il n'y a rien de plus provincial. Et tout cela me remontait à la mémoire, comme je voyais le soleil descendre peu à peu sur l'horizon, éclairer de ses rayons obliques la tombe d'Emile Augier, sur laquelle les orateurs attristées versaient des louanges académiques. Et je me disais :

• — Oui, ce petit coin tranquille, d'où se découvre un aimable paysage, qui sent la fraîche campagne et qui est pourtant à proximité de Paris, était bien fait pour être la demeure où reposera à tout jamais ce rebuste peintre des vertus provinciales. Il dormira là près de son aïeul Pigault-Lebrun, dont il eut la gaîté verte, au milieu des siens, qui ont été durant sa vie toute sa jcie et toute sa consolation; et à quelques pas de là, dans la vieille maison familiale, quelque membre de la famille pourra, de temps à autre, ouvrant la fenêtre, regarder la croix qui se dresse sur cette tombe.

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