LE VIEUX MAITRE
«f'ai, la semaine dernière, assisté à une touchante cérémonie. Le mari d'une de mes cousines germaines célébrait ses noces d'or; il avait convié toute la famille à cette fête. Elle est un peu éparpillée, aujourd'hui, cette famille. Nous avions presque tous répondu à cet appel; j'avais bouclé ma valise et j'étais parti pour Sens, d'où la famille de ma mère est originaire et où réside encore mon vieil ami Ovide Roy.
Il y avait longtemps que je n'avais eu occasion de le voir : il est bien vieux à cette heure, car il a passé quatre-vingts. Mais cette fête l'avait ragaillardi, et c'est d'un pas alerte que, donnant le bras à sa femme, il a ouvert la marche pour se rendre à l'église. Nous suivions tous, vieux et jeunes, heureux de ncus retrouver, Et nous défilions gaîment, sous l'œil des bonnes gens en haie sur le pas de leurs portes, qui chuchotaient et souriaient à nous voir passer.
C'est que le père Roy (je lui donnais déjà, il y a cinquante ans, ce nom de père, que j'ai conquis à cette heure), c'est que le père Roy est connu, estimé, aimé dans cette aimable ville de Sens, où s'est écoulée toute sa vie.
C'est à Sens qu'il était né ; à Sens qu'il avait fait ses études; ses études achevées, il était resté en qualité de maître répétiteur au collège où il avait été élevé; de maître répétiteur, il était devenu professeur élémentaire, puis enfin pi'ofesseur de quatrième. Il a occupé cette chaire dix-huit ans.
C'était le type le plus accompli de l'universitaire d'autrefois : instruit, dévoué, prenant son métier très au sérieux, croyant de bonne foi qu'un thème latin
bien fait était un brevet d'intelligence et une épithètc heureuse un titre de gloire, aimant ses élèves dont il était adoré. Il avait tout du professeur antique : l'allure solennelle, le parler sentencieux, le visage grave et bon, avec un nez vaste, toujours bourré d'un tabac copieux, dont les grains retombaient sur sa robe.
Comme sa classe était un modèle, et qu'il était d'ailleurs un excellent humaniste, sachant du grec beaucoup plus que n'en savait alors le commun de ses collègues, les inspecteurs généraux, qui le tenaient en haute estime, lui avaient maintes fois proposé de l'avancement : mais il eût fallu quitter Sens; il préféra garder sa quatrième. C'était d'ailleurs la classe où il se sentait capable de rendre le plus de services. Elle termine les études de grammaire et penche déjà vers le souci des lettres. C'est là que l'on commençait à s'escrimer aux vers latins, et le père Roy en avait la passion, disons mieux : le culte. Il n'y a pas eu de coup plus sensible pour lui que l'abolition qui en a été prononcée il y a quelques années. Luyete, ô vç&eres, ctipidinesquef Plus de vers latins^ partant plus de joie !
Après vingt ans de service, il donna sa démission, sans se retirer de l'enseignement. Ce fut un crève-cœur pour lui de quitter sa classe bien-aimée, mais il étais père d'une nombreuse famille; il avait six enfants, et les maigres appointements que l'Université donne à ses professeurs ne suffisaient point à nourrir la nichée. II ouvrit une pension, qu'il installa dans un vieux et large donjon encastré dans les remparts de Sens.
Les élèves y affluèrent : Roy les prenait tout petits, leur faisait faire chez lui les classes élémentaires, et ne les envoyait au lycée qu'à partir de la sixième. Ils y entraient déjà en possession de leur grammaire latine et grecque. Il ne prenait ni congé ni repos. Pendant les vacances, il avait la coutume de faire venir chez lui ses meilleurs écoliers et de leur donner tous les jours une
heure ou deux de répétition; il avait la foi; il avait la flamme. Je n'oserais pas affirmer que la race de ces universitaires convaincus a disparu complètement, mais elle s'en va, et le père Rcy est resté un des spécimens les plus singuliers d'une espèce à peu près perdue.
Il garda sa pension vingt-six ans; ajoutez à ces vingtsix ans vingt ans de professorat; il ne lui manquait que quatre années pour pouvoir célébrer ses noces d'or avec l'enseignement. Mais les forces, à ce métier qui est le plus usant que je connaisse, commençaient à défaillir; les yeux avaient faibli; un petit héritage lui avait permis d'acheter le manoir où avaient passé tant d'élèves et qu'il désirait garder pour offrir, pendant les vacances, à ses nombreux enfants et petits-enfants, une large hospitalité. Il se retira donc, prévenant les avertissements de l'âge, en pleine réputation d'honnête homme, d'excellent professeur, de pédagogue incomparable, pour jouir en paix d'un repos loyalement gagné, et consacrer ses dernières années à mettre en ordre les affaires de sa conscience. Car il était foncièrement chrétien et catholique pratiquant.
Le prêtre qui nous dit la messe était son vieil ami, l'ancien aumônier du collège de Sens. Il avait baptisé et marié tous les enfants, et sa voix tremblait d'émotion, quand, se tournant vers les deux époux, il leur adressa ses félicitations, en langage tout plein de bonhomie familière et d'onction ecclésiastique.
C'était la partie grave de la cérémonie; le reste de la journée a été donné à la joie, une joie aimable et bruyante. Nous étions bien quarante à table, dans l'antique réfectoire de la pension, dont on avait fait notre salle à manger. Aux deux bouts de la table, en fer à cheval, beaucoup d'enfants dont le gazouillis s'envolait à travers les croisées ouvertes sur la cour de récréation, pt se mêlait au pépiement des oiseaux dans les arbres.
Vous pensez bien qu'on chanta; dans notre famille, on aime à garder les vieux us, et nous raffolons tous de la chanson, chère à nos aïeux. Mon oncle, M. de Serbonnes, qui compte aujourd'hui quatre-vingt-huit ans, le chef de la famille,, tourne fort agréablement le couplet, et son fils, Georges de Serbcnnes, a un talent particulier pour célébrer, dans un refrain approprié à la circonstance, ces petits événements domestiques. Il chanta sur le mode attendri; les mariés y allèrent de leur larme, et ne us fûmes tous sincèrement émus ; c'était vraiment délicieux.
Dans l'après-midi, beaucoup des anciens élèves du père Roy vinrent le voir et lui présenter leurs compliments. C'est là le privilège du professeur, j entends du vrai professeur, de celui qui a toujours pratiqué son métier avec dévouement, c'est son privilège de se former, année par année, génération par génération, une vaste famille dont les membres, aussi nombreux que les étoiles du ciel et les sables de la mer, pour parler le langage de l'Ecriture, se dispersent à tous les vents, et emportent dans un coin de leur cœur le souvenir du maître vénéré.
Je n'ai passé que dix ans dans l'Université, et si vous saviez ce que je trouve encore, parmi les hommes touchant à la quarantaine, d'anciens élèves à moi, qui me rappellent les leçons que je leur ai données et les bonnes farces qu'ils m'ont faites ! J'ai contribué pour ma part à la formation de leur esprit, et ce n'est pas sans un plaisir mêlé d'orgueil que je me rends ce témoignage.
Tandis que nous causions ainsr, il y avait là, dans la cour plantée de tilleuls, où se tenait cette conversation, quelques anciens élèves dont la jeunesse s'était écoulée à l'ombre de ces vieux arbres. L'entretien devint général. Us contèrent à l'envi leurs gamineries d'écoliers et les gronderies paternelles du père Roy.
Oh ! les bonnes histoires ! et comme elles étaient gaiement contées ! et comme on a ri de tout cœur à les entendre !
Heureux celui qui, comme dit l'Evangile, transiit benefaciendo, qui a passé sur la terre en faisant le bien, et qui peut, à l'heure du crépuscule, réunir autour de lui ses enfants et ses amis, et se faire une rayonnante couronne de leurs reconnaissances et de leurs tendresses !
LA MEGERE APPRIVOISEE
Vous savez qu'on joue, en ce moment, avec un succès énorme, à la Comédie-Française, la Mégère apprivoisée, comédie de Shakespeare, arrangée par M. Delair. Si vous n'avez pas vu la pièce, les journaux vous en ont dit le sujet, et, en tout cas, il vous est facile de prendre une traduction du dramaturge anglais. Je crois pourtant devoir vous prévenir que l'œuvre originale est pleine de grossièretés insupportables et de révoltantes obscénités.
Il s'agit d'une jeune fille très volontaire, très emportée, très criarde, qui gronde et bouscule tout le monde; son père -est fort en peine de la marier, lorsqu'un dompteur se présente. Il se fait fort d'en venir à bout. Et comment va-t-il s'y prendre? Il crie plus fort qu'elle, il la malmène, il la prive, comme les animaux que l'on veut réduire, de nourriture et de sommeil, jusqu'à ce qu'enfin, vaincue, elle renonce à la lutte, reconnaisse la supériorité de son époux et se range à sa domination. La méchante est mise à la raison; et c'est même le vrai titre de la pièce de Shakespeare-: la Méchante mise à la rai son.
M. Emile Faguet, celui-là même qui écrivait au Soleil de si piquante? chroniques sur le théâtre contemporain, et dont les études littéraires sur le dix-huitième siècle ont fait, en ces derniers temps, un si beau tapage, M. Emile Faguet s'est demandé, dans un charmant article de la Revue de Famille, si c'était là un bon moyen, si au moins c'était le meilleur de mettre à la raison une femme, telle qu'est la Catarina de Shakespeare.
Il y aurait à poser ici ce qu'on appelle a^ Palais
CHRONIQl TES 331
une question préjudicielle. Est-ce qu'il a jamais, de par le monde, existé une Catarina 1 Cette jeune fille est un perpétuel orage de cris, d'injures et de coups de poing. Elle n'ouvre la bouche que pour insulter, elle brise tout sur son passage, elle emplit sans cesse la maison de ses colères.
Je sais la part qu'il faut faire à l'exagération qu'impose au poète dramatique l'optique particulière du théâtre. Mais, en admettant que le trait doive être grossi et poussé à la charge, la caricature est si énorme, qu'il n'y a pas d'homme qui sente le besoin ni l'envie de s'appliquer la leçon que prétend donner Shakespeare. Jamais, non jamais on n'est tombé, ni on ne tombera sur un monstre pareil. Peut-être, en son siècle de brutalité, peignant la race anglo-saxonne, Shakespeare a-t-il vraiment travaillé sur nature et copié sa Catarina sur un modèle vivant. Mais chez nous, dans notre civilisation plus, douce, la mégère de Shakespeare est un mythe ou, plutôt, c'est un fantoche de théâtre de foire.
Réduisons la question à des proportions plus simples et, par cela même, plus humaines. Nous avons — il y en a peu — mais enfin nos lectrices admettront bien que nous avons parfois en France des femmes acariâtres, colères, promptes à crier, qui sont de celles qu'a peintes notre ami Eugène Chavette dans son livre si plaisant et si humoristique : les Femmes qui font des scènes. Au reste, il me semble qu'avant Chavette, La Fontaine avait mis, dans sa dame Honesta, une mégère de ce genre.
Comment doit-on se conduire lorsqu'on a le malheur d'être aux prises avec elle du matin au soir et du soir au matin ? Vous vous rappelez que ce fut un diable en personne, le diable Belphégor, qui épousa la dame Honesta du conte, et que La Fontaine, après avoir dé-
duit son cas, dit de lui avec une compassion narquoise :
Le pauvre diable eut lieu de regretter De l'autre enfer la demeure profonde.
De Vautre enfer est une trouvaille. Belphégor fut vaincu dans la lutte, et pourtant, comme dit l'autre, le diable n'est pas bête.
Faut-il crier plus fort que les Honesta de La Fontaine, les Catarina de Shakespeare, et les madame Duflost de Chavette ? Emile Faguet, qui est ferré, sur l'antiquité classique, fait plaisamment remarquerqu'Homère, le divin Homère, conclut comme Shakespeare. Jupiter et Junon sont sans doute l'exemplaire même et le type du ménage tel que les Grecs les plus antiques se sont imaginés dans leurs beaux rêves. Eh bien, Junon est éminemment criarde, dans Homère. On n'est pas plus criarde que Junon. Qu'a fait Homère pour Jupiter? Il lui a donné le tonnerre et la foudre. Il a jugé qu'il fallait que Jupiter fît encore plus de bruit que Junon. « Contre celle qui a à sa disposition les outres d'Eole, dit Faguet, il a estimé que ce n'était pas trop des éclats de tous les tonnerres. Mais quel Olympe, mon Dieu, quel Olympe ! »
Oui sans doute, mais Faguet oublie de dire que c'est Jupiter oui a les premiers torts. Junon crie peut-être un peu trop, mais l'autre lui a donné le droit de crier; de sorte qu'à bout de bonnes raisons ou, plutôt, n'en ayant pas une seule à donner ni bonne ni mauvaise, il fait comme la plupart des maris en faute : il agite son tonnerre.
Il fait plus de bruit qu'elle, sans éteindre son bruit. Avez-vous jamais assisté à une querelle de ménage 1 Vous trouverez peut-être la question impertinente ! Mais enfin on a vu des choses plus étonnantes. Au reste, si vous n'avez pas eu ce spectacle sous les yeux, ras-
CHRONIQUES éôô
surez-vous, vous l'aurez un jour. Il n'est pas si rare. Vous vous convaincrez alors que le meilleur moyen de fouetter, jusqu'à l'exaspération, la colère de la femme, c'est de crier, quand elle crie, et de crier plus fort qu'elle.
Et puis,mes amis, faites-en votre deuil. Jamais vous ne crierez plus fort qu'elle. Ah ! parbleu ! à la Comédie-Française, on est allé chercher Coquelin, à qui la nature a mis dans le gosier la plus éclatante et la plus infatigable des trompettes. Vous n'avez pas, j'imagine, la prétention de posséder la trompette de Coquelin; ce serait de la fatuité.
Vous n'avez qu'un simple mirliton de deux sous... Et vous vcus imaginez qu'avec votre voix de poitrine vous lutterez longtemps contre le sifflet suraigu de Madame. Retenez bien ceci : jamais les voix de tête ne se lassent ; M. Thiers battait Berryer, comme un fifre aura toujours raison d'un ophicléide.
Mieux vaut donc s'envelopper dans le silence. Et encore ! Je dis que cela vaut mieux. Ma fci ! je n'en sais trop rien. Que de femmes j'ai vu dire à l'homme qui écoutait, sans souffler mot, leurs récriminations, leurs doléances et leurs colores: « Mais répondtejK donc, monsieur ! répondez donc quelque chose ! » et repartir de plus belle, animées, surexcitées, affolées par le calme, qui leur paraît être du dédain.
Mais s'il ne faut ni crier ni se taire, comment s'y prendre 1
Il y a un moyen qu'indique Emile Faguet : c'est d'avoir de l'autorité. Il en parle bien à son aise, l'ami Faguet. L'autorité, c'est ce qu'il y a de plus rare au monde, et ceux mêmes qui en ont reçu le don précieux ne le déploient pas toujours dans leur ménage. Napoléon faisait trembler les souverains et ne venait pas à bout de Joséphine.
Si vous croyez que c'est facile de dire comme Agauiemnon à Olytemnestre :
J'avais plus espéré de votre complaisance. Mais puisque la raison ne peut vous émouvoir, Puisqu'enfin ma prière a si peu de pouvoir, Vous avez entendu ce que je vous demande, Madame, je le veux et je vous le commande. Obéissez.
Hemarquez pourtant que le pauvre Agamemnon, quand il a dit ce mot péremptoire : Obéissez ! a bien soin de filer comme un simple lapin. Car il savait bien, ce roi des rois, que s'il était resté à attendre la réponse de Olytemnestre, sa majesté eût été diantrement compromise.
Qu'on me le montre, le mari qui n'a qu'à dire à sa femme : obéissez ! pour être obéi ; ce ne sont pas les palmes académiques que je demanderai pour cet homme rare, c'est la décoration, la rosette, tout, quoi ! tout.
Il n'y a donc pas de remède. Emile Faguet en indique un : c'est d'avoir un enfant. Il assure que l'enfant occupe, corrige et adoucit la femme. Il y a une chose certaine, c'est que, lui, il crie plus longtemps et plus fort qu'elle ; ça la dompte.
LE PALMARES
C'en est fait ! Les distributions de prix au concours général ou dans les lycées n'excitent plus chez les élèves le même enthousiasme qu'autrefois. Parmi les lauréats, quelques-uns se dispensent de s'y rendre préférant gagner quelques jours de vacances, en n'attendant pas la lecture solennelle du fameux Palmarès. Ceux qui n'cnt qu'un accessit ou qui ne sont pas nommés se dérobent à l'anglaise ; la proclamation des récompenses ne soulève que de maigres applaudissements ; il semble que ce soit une corvée officielle, dont tout le monde voudrait bien se dispenser.
— A quoi bon 1 disent les mères.
Et les enfants répondent :
— A quoi bon 1
Le père baisse la tête et ne dit rien. Il a vfc. d'autres temps, des temps où l'on avait la foi.
Ah ! mes amis, si vous aviez vu, comme moi, l'âge l'or du concours général, de celui que ncus appelions ivec emphase : le grand concours. Non, vous n'imaginez pas avec quelle ardeur on se disputait les prix jt quellei estime on en faisait en ce temps-là. Je sais bien qu'il y avait un peu de superstition, et peut-être le pédantisme universitaire, dans cette croyance où îous étions qu'un prix à ce concours était un brevet le génie, et que l'élève qui serrait sur sa poitrine un prix de vers latins fixait sur lui les yeux de l'univers ittendri. Mais comme on travaillait pour mériter ^rs récompenses ! Nous étions, de la tête aux pieds, des îlèves de seconde et de rhétorique; nous ne voulions :ien être autre chcse ; et nous étions convaincus qu'il l'y avait rien de plus grand dans le monde qu'un bel
esse videatur à la fin d'une période sonore dans un discours latin.
Tenez ! l'autre jour, M. Salomon Reinach, qui a été lui-même un des plus brillants lauréats du concours général, publiait deux ou trois lettres d'un élève de Charlemagne de ma génération, lettres qu'il a trouvées dans les papiers de M. Tissot, qui est mort ambassadeur à Constantinople. J'ai été le camarade de ce Tissot, et nous étions sur les mêmes bancs entre 1845 et 1848.
Tissot avait seize ans quand il les écrivait à son père, qui était professeur de littérature latine à la Faculté de Dijon.
Il était en seconde. Oui, à cette époque, nous faisions notre seconde à seize ans, et, comme nous renouvelions notre rhétorique, nous ne sortions de philosophie qu'à vingt ans. Aujourd'hui, nos enfants se croient en retard quanu ils n'ont pas passé leur baccalauréat à quinze ans ; après quoi, on les lâche sur le pavé de- Paris où ils culottent des pipes, boivent des bocks, en pinçant les joues des filles de brasserie. Chaque siècle a ses usages.
Tissot dans ses lettres... Je voudrais bien voir si, de nos jours, les enfants de seize ans en écriraient de pareilles, d'un style aussi ferme, d'un tour aussi agréable. Hélas ! moi aussi, j'ai de cette même époque d'énormes liasses de lettres, que ma brave femme de mère a conservées pieusement ; j'en ai relu quelquesunes, non sans une curicsité mélancolique. Je les ai mises sous les yeux de mon fils :
— Voilà ce que j'écrivais à mon père, quand j'avais ton âge ! Lis, et rougis si tu peux.
Il ne rougit ni ne lit. Il monte sur son bicycle ; il sera très fort, s'il continue, aux exercices du corps ; il cueillera les palmes du lendit. Mais les classiques latins ou même français, oh ! là là..., il n'en faut
plus ! On apprend aux élèves de 1892 un tas de choses dont nous n'avions aucune idée, la géologie, la biologie, la botanique : ils ne les savent pas tout de même plus que nous, et en revanche, ils ne savent rien de ce que nous savions assez bien : le français, par exemple, et j'ai honte à le dire : l'orthographe.
Enfin, que voulez- vous '? ça fera peut-être des hommes tout de même. Us auront d'autres façons de voir, de sentir et de s'exprimer ; ils nous traiteront de vieilles ganaches. Il en a toujours été ainsi depuis que le monde est monde. Quand je me répandrai en regrets sur la vieille éducation classique, à quoi servira-t-il 'i Personne n'y croit plus; même ceux qui la donnent, comme dit l'auteur.
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
N'importe, ces lettres de mon vieux camarade Tissot m'ont bien amusé, me reportant d'un demisiècle en arrière. Quelle jolie description il fait à son père et de la salle de composition et de ses concurrents. <c On reconnaît, dit-il, les élèves des différents lycées à leurs comestibles : Henri IV apporte des pâtés et des fruits; Saint-Louis déploie un luxe tout romain, pâtés, cervelas, saucissons, jambons, etc. ; Bourbon n'apporte que du chocolat; Charlemagne ^'emporte que d< s confitures ; Stanislas se contente de pain et trouve de l'eau à la cruche du concours ; mais il compte un peu sur son voisin Saint-Louis, qui est, riche pour deux. »
Que les temps sont changés ! A cette époque, Stanislas ne comptait pas! Charlemagne, à qui Ti About. moi et tanb d'autres appartenaient en ses années glorieuses, primait tous les autres lycées, et ious en étions si fiers, si fiers !
Non, vous niniaginez pas l'orgueil juvénile qui éclate dans ces lettres de Tissot, quand il annonce à son père qu'il a le prix de vers latins. Le roi n'est pas son cousin. Il a également un prix de version latine; ce qui lui en fait deux. Il dînera donc chez le ministre. Quel honneur ! il en exulte ; il songe à la joie de sa mère :
« Des élèves, dit-il au sortir de la Sorbonne, comme ils venaient d achever leur composition, trouvèrent leur mère qui les attendait ; je leur portais bien envie. Mais je devais aussi me dédommager à la pension où je trouvai papa. »
Le papa lut le duplicata que Tissot rapportait de sa copie de concours. Il fut content ! quels transports de joie ! Et quand M. Jauffret vint, le lendemain, annoncer le triomphe, quels battements de mains. C'était, dans toute la pension, une effusion d'allégresse.
Et moi aussi, l'année suivante, oui, c'est moi qui ai remporté le même prix de vers latins. Comme on m'a étouffé d'embrassements ! Nous ne faisions pas les fiers ; nous pleurions de tout notre cœur à ces grandes joies ! Nous étions plus heureux d'un prix au concours général que nos fils ne le sont de cinq louis gagnés aux courses. Nous ne savions pas même qu'il y eût des courses, car il y en avait, quoiqu'il n'y parût guère, et nous ne lisions jamais un journal. Ecoliers, nous faisions tout bonnement notre métier d'écoliers ; nous étions écoliers du cœur à l'âme et de la tête aux pieds.
C'eût été un désespoir pour nous de ne pas assister à la distribution des prix, y dussions-nous n'être nommés que pour un accessit.
La blague, ce dissolvant universel, a touché les études classiques de son terrible acide.
Prcnons-cn notre parti; mais e^st dur; oh, que (Ast dur !