‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 29 sur 40 · LE MAUVAIS ECOLIER · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS ECOLIER

Notre ami François Coppée, le charmant poète, avait été chargé, cette année, de prononcer, à la distribution des prix du lycée Janson-de-Sailly, la harangue d'usage; on l'avait encore, quelque temps après, prié de présider la distribution des prix dans l'école du village où il habite dans la belle saison. Le voici enfin qui a dû cette semaine, convié par l'Association philotechnique, prononcer le discours de rentrée. Ah ! dame ! tout n'est pas rose à porter l'habit vert. On est trop souvent de frairie.

Vous vous rappelez le joli met de Labiche, quand il fut promu à l'honneur de figurer parmi les Quarante. Il y a, dans Paris, un certain nombre de salons dont les maîtresses sont très friandes d'avoir un académicien à leur table. Labiche reçut donc invitations sur invitations à dîner, en sorte qu'il ne put s'empêcher un jour de s'écrier, moitié souriant, moitié agacé :

— On ne m'avait pas dit qu'on était nourri !

On n'avait pas dit à Coppée qu'il lui faudrait si souvent parader sur une estrade et y prendre Ja parole. C'était pour Labicbe une corvée de manger des truffes tous les soirs; c'en est une autre pour Coppée de servir des belles phrases au public de ces cérémonies officielles.

Tous les hommes un peu connus ont, pour contenter les amateurs d'autographes, une phrase en poche, toujours la même, qu'ils écrivent invariablement sur tous les albums. Ainsi, moi j'ai adopté un vers de Boileau pour devise, en l'arrangeant quelque peu à mon usage :

Ma phrase, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

Ça me dispense de chercher une pensée spirituelle ou un mot piquant, que je ne trouverais peut-être pas. Eh bien ! il en est de même pour notre ami Coppée. Il a, pour les distributions de prix, un thème de développement, qui lui est ce que nos pères appelaient une selle à tous chevaux.

Il dit en substance aux jeunes gens ou aux enfants qui l' écoutent : « Du diable si je sais pourquoi l'on vous oblige à travailler et pourquoi l'on récompense votre travail. Je n'ai rien fait de ma vie ; et cependant, regardez les palmes vertes de mon habit, vin.; voyez que je suis arrivé tout de même. Je ne sais rien de ec qu'on vous apprend aujourd'hui avec grand fracas; je ne sais ni les langues étrangères, ni l'histoire, ni la physique, ni la chimie, ni la géométrie, ni l'algèbre, ni rien de rien. Vous voyez en moi un académicien qui n'obtiendrait certainement pas, à l'école primaire, son certificat d'études... »

Ce paradoxe, traité avec une bonhomie fine et spirituelle, obtient toujours un succès de rire. Il est si piquant d'entendre dire à un homme, qui est arrivé à tout : « Je ne sais rien et n'ai jamais rien su. » Le malheur est qu'il peut tout de même être pris au sérieux par les enfants qui l'écoutent.

^es boutades humoristiques, mon Dieu ! nous savons, nous, ce qu'en vaut l'aune ! On en prend et on en laisse. C'est de la blague académique et la blague, on s'en amuse ; mais on n'a garde d'y croire. On aurait trop peur de jouer le rôle d'un snob, ou, si vous aimez mieux, d'un badaud. Car snob et badaud me paraissent être synonymes Peut-être, cependant, y a-t-il plus de prétention dans le snobisme, plus de naïveté dans la badauderie. Le snob serait un badaud qui se piquerait de bel air.

Les enfants sont tout bonnement crédules et ils acceptent peur vrai tout ce qu'on leur dit, surtout quand

l'homme qui le leur dit porte un habit brodé et qu'il est de l'Académie française. Etre de l'Académie ! quel honneur ! quelle gloire ! Il n'y a rien de plus grand dans le monde. Et quand on pense qu'il en est venu là, et qu'il n'a point travaillé à l'école primaire, ni au collège ! C'est lui-même qui en convient. C'est donc que le travail n'est pas si nécessaire qu'en veut Ken nous le dire.

Ne croyez pas, mes pauvres enfants, non, ne croyez pas un mot de ce que vous dit François Coppée. Il a beaucoup travaillé. Il est probable, en effet, qu'il a été, puisqu'il l'avoue, un élève assez médiocre et passablement flâneur. Mais ce n'est peint parce qu'il a flâné aux classes de mathématiques ou qu'il n'a pas écouté ses professeurs d'histoire, non, ce n'est pas pour cela qu'il est devenu le délicieux poète que nous connaissons : c'est malgré cela, ou, si cette façon de parler vous chèque, c'est sans cela, en dehors de cela.

Il était né poète ; êtes-vous sûrs, vous qui buvez ses conseils et ses exemples, êtes-vous sûrs d'avoir apporté au monde une vocation aussi impérieuse, d'avoir, comme dit le vieux Bcileau, senti l'influence secrète sur le seuil de l'école primaire ?

Il arrive parfois qu'un enfant de votre âge n'a qu'à mettre les doigts sur un piano; et, comme il est né musicien, tout de suite, il se rend maître de l'instrument et, plus tard, il devient un grand virtuose. La classe de mathématiques l'ennuie et le baccalauréat ne lui dit rien. Ses parents veulent (et, au fond, ils ont bien raison de le vouloir), ses parents veulent qu'il achève ses études classiques ; il n'y porte aucun goût, ne songeant qu'à la musique. Serait-il bien venu à dire, un jour, dans une distribution de prix, quand il serait de l'Institut, comme Berlioz :

— Mes enfants, vous voyez comme c'est inutile de rien savoir de ce qu'on apprend à l'école. Je ne l'ai

jamais su, et je n'en porto pas moins l'habit aux palmes vertes.

A la bonne heure, mon ami ! mais vous aviez été doué par la nature d'une façon spéciale pour un art particulier. Qui vous dit que, parmi toutes ces petites têtes qui sont tournées vers vous et vous écoutent, il y en a une seule qui soit organisée comme la vôtre. La probabilité est que, sur cent écoles, c'est à peine s'il se rencontre un enfant de génie ou, plus simplement, un enfant destiné à avoir du talent en quelque art que ce soit.

La plupart des enfants sont nés pour devenir des hommes simplement utiles, et c'est déjà quelque chose. Il faut donc tous, indistinctement, les munir de l'éducation à l'aide de laquelle ils deviendront, ce qu'ils doivent être un jour, des hommes utiles. On ne doit pas même faire d'exceptions pour ceux qui, dès leur jeune âge, semblent trahir des aptitudes particulières. Qui ne sait combien ces lueurs sont souvent trompeuses ! Une saine et forte éducation est bonne pour tout le monde, même pour ceux qui ont ou à qui l'on croit du génie.

Cette éducation, François Coppée l'a reçue, quoi qu'il dise, et il en a profité. Je n'affirmerais pas qu'il a très sérieusement écouté ses professeurs de sciences, et il a eu tort : tenez pour certain que Sully Prudhomme, s'est, lui, imprégné de leurs leçons. Mais croyez bien que le poète du Reliquaire et des Intimités, s'il n'a prêté qu'une attention distraite aux explications que son professeur lui a faites de Virgih, l'a profondément étudié plus tard ; ca qu'il n'eût pas? été en état de faire, s'il n'eût peint passé par lee classes dont il renie aujourd'hui l'efficacité.

Il affirme, en badinant, qu'il ne passerait pas, aujourd'hui, son certificat d'études ! — Eh ! mais, qui de nous, sauf peut-être les maîtres préparateurs, h

passerait à mon âge et au sien ? Passer un examen, c'est affaire de mémoire. La mémoire est fraîche et vivace à dix-huit ans. Coppée ni mci n'en avons plus guère. Savez-vous bien que si l'on me faisait passer un examen, sur l'histoire du théâtre, je serais battu par un rbétoricien frais émoulu du lycée. C'est qu'il saurait exactement les dates que j'ai oubliées ; c'est qu'il répondrait — ne sachant pas grand'chose — avec un aplomb que je n'ai plus, moi qui sais beaucoup.

Coppée sait faire de beaux vers et composer des contes charmants en prose. On ne lui demande rien de plus à cette heure. Il a travaillé, et rudement travaillé, durant trente années, pour arriver à cette maîtrise. Et remarquez qu'il avait le don !

Ne croyez donc pas mes enfants, non, ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit quand il cherche à vous montrer, par son exemple, que l'assiduité et le travail à l'école ou au lycée ne servent de rien. Il ressemble, comme dit La Bruyère, à ces enfants qui, forts et drus du lait de leur mère, battent le sein cù ils ont puisé cette énergie.

Page 1