‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 30 sur 40 · LE BAL A LA COMEDIE · texte numérisé non relu

LE BAL A LA COMEDIE

II a été, cette semaine, question dans la plupart des journaux d'un bal qui serait donné le mardi-gras, au foyer de la Comédie-Française, par une des plus aimables actrices de la Maison, avec l'assentiment et la collaboration des plus illustres sociétaires. Je vous avouerai que, lorsque j'avais vu se produire cette annonce à la rubrique Spectacles-concerts, j'avais émis quelques doutes en branlant la tête. J'avais raison de me méfier de la nouvelle; car le Temps, qui est le moniteur officiel de la maison de Molière, ne tardait pas à porter la mention rectificative suivante :

(t II n'est nullement question de donner un bal dans le foyer des artistes de la Comédie-Française. Les projets que l'on prêtait à une sociétaire du théâtre sont dénués de tout fondement. »

C'est que, moi, j'avais vu, il y a tantôt trente-deux ans, le dernier bal oui s'est donné dans la maison de Molière, et le souvenir m'était resté des objections qu'il avait soulevées en haut lieu.

C'était à cette époque, vers 1860 à peu près — voua voyez que la chose ne date pas d'hier — About et Lysis Sauvage qui avaient eu cette idée. Abcut, il est inutile de vous en parler ; vous le connaissez tous de réputation, ayant lu quelques-uns des chefs-d'œuvre qu'il a composés. Mais, ce que vous ne savez pas, c'est l'engouement prodigieux dont il était l'objet à cette époque, il avait, à la lettre, tourné toutes les têtes ; ses mots étaient répétés partout, et je ne sais personne à qui pût s'appliquer mieux le vers du poète :

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après sui...

Quant à Lysis Sauvage, scn nom n'a pas survécu ; mais tous ses contemporains, qui ont traversé la vie parisienne, se souviennent encore de lui. Il était beau comme un dieu de l'antique Grèce, et il pétillait d'esprit comme un Parisien. Il était agent de change de sa profession, mais cette profession, hélas ! il ne l'exerçait guère. Il venait tous les matins déjeuner chez nous, et, quand arrivait l'heure de la Bourse, About avait beau le mettre dehors par les épaules :

— J'ai bien le temps, disait-il.

Et la conversation reprenait de plus belle, tandis que se succédaient les visites. Il n'y avait guère que le 15 ou le 31 qu'il pressait le service :

— La liquidation ! mes enfants, la liquidation ! répétait-il.

Et ce qui étonnera sans doute les coulissiers de Tan 1893, c'est que ces jours-là même, si l'un de nous contait une histoire intéressante, ou s'il survenait quelque actrice en quête de rôle ou d'article, il oubliait parfaitement la liquidation. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il est mort ruiné.

C'était bien le plus fin, le plus spirituel et le plus joyeux compagnon que j'aie jamais connu. Il était de toutes nos parties et les mettait en train. Quand inus deux, About et lui, étaient en verve, c'était un éblouissement. Bien entendu que, moi, je ne comptais pas. Je passais par-dessus le marché, dans cette petite société, si brillante et si tumultueuse, où passaient comme dans une lanterne magique nombre d'illustrations parisiennes, et des illustrations de toutes sortes, les unes de génie ou d'esprit, les autres de beauté ou de grâce. J'ai eu là quelques années amusantes, et, si je suis resté provincial, c'est que j'avais la province dans le sang.

About et Lysis fréquentaient beaucoup le soir au foyer de la Comédie-Française. Ce foyer était alors

un salon, eu Mlle Augustine Brohan et sa sœur Madeleine tenaient le dé de la conversation. Les autres sociétaires se faisaient un plaisir de recevoir les Parisiens qui venaient y causer, et dont beaucoup eurent un nom. Ces traditions se sont perdues, et c'est dommage.

Vous savez que le premier janvier et le mardi-gras, c'est l'usage, à la Comédie-Française, de donner en fin de spectacle le Malade imaginaire avec la cérémonie. La cérémonie réunit ce soir-là au foyer du théâtre toute la troupe, sociétaires et pensionnaires, et les habitués ne manquent (ou, du moins, ils ne manquaient) jamais de venir, les mains pleines de fleurs ou de bonbons, présenter leurs respects et leurs amitiés à ces dames.

Lysis et About s'entendirent avec les deux Brohan, et sans doute aussi avec quelques-uns des familiers de la maison. Il fut convenu qu'on laisserait s'écouler les couche-tôt, et qu'après leur départ on organiserait une sauterie, où l'on inviterait en catimini quelques jelies actrices.

Il fallait l'assentiment du directeur. Il ne le donna point : il ne pouvait le donner. Mais M. Edouard Thierry était un homme d'esprit et surtout un homme aimable. Il ferma les yeux. Il eut l'air de ne rien savoir, et s'esquiva à l'heure accoutumée, laissant le champ libre aux jeunes fêtards.

Ce qui vous étonnera peut-être, c'est qu'on n'ait rien su dans le public du bal projeté. Si, aujourd'hui, une fête de ce genre se préparait, je ne dis pas à la Comédie-Française, mais dans le dernier de nos bouibouis, il y aurait tout aussitôt vingt, trente, cinquante interviewers sur pied, qui courraient à l'envi chez les invitées, qui sauraient par avance leurs toilettes, qui les décriraient, sans oublier le nom des couturières. On compterait le nombre des bouteilles de vin de Cham-

pagne figurant au buffet. Vcus voyez d'ici le potin !

En ce temps-là, le journalisme ne s'occupait point de ces niaiseries. Le reportage n'était pas encore inventé, et le public, qui était moins badaud, ne sentait pas le besoin d'être initié à tous ces détails.. Il y eut deux cents personnes au moins dans le secret, dont la moitié appartenait au sexe bavard. Il ne fut point trahi, par l'excellente raison que ces fameux secrets n'intéressaient que ceux qui devaient en prendre leur part. Les journaux n'en soufflèrent mot, sachant que leurs lecteurs se soucieraient tort peu d'apprendre qu'on boirait ou qu'on avait bu du Champagne au foyer de la Comédie-Française.

Vous voyez que je parle de temps antédiluviens, et il est vrai que je me fais à moi-même l'effet d'un journaliste préhistorique.

La fête fut très gaie ; je n'y assistai pas ; j'étais fort timide, et, déjà, je m'étais imposé la loi, que j'ai toujours, depuis, scrupuleusement observée, de ne mettre jamais le pied dans un foyer de théâtre. Le lendemain, j'en eus le récit tout chaud; on s'était fortement amusé, et vers trois heures du matin, le Champagne aidant, toutes les cervelles étaient en l'air.

Le ministre des Beaux-Arts eut vent de cette équipée. Abcut, qui ne doutait ae rien, avait bien parlé de l'inviter. Mais cette proposition n'avait pas eu de suite. Fut-il piqué de n'avoir pas été averti 1 Je l'ignore ; ce qu'il y a de certain, c'est que M. Thierry prit à part About, et le pria, au nom du ministre, de ne pas renouveler cette petite fête. Il lui fit entendre que le foyer de la Comédie-Française n'était pas fait pour que l'on y donnât des bals, qui pouvaient plus tard dégénérer en orgies.

Je me souviens encore du dépit d'About et de Lysis Sauvage, car ils s'étaient proposés de recommencer, et déjà les demandes d'invitation affluaient.

Au fond, c'est le ministre qui avait raison. Ncus le donnâmes à tous les diables; car nous, n'avions guère que trente ans, et, à cet âge-là, on admet difficilement quoi que ce soit qui contrarie les désirs. Je suis plus raisonnable aujourd'hui.

Quand j'ai vu s'étaler dans tous les journaux l'annonce d'un bal organisé par une sociétaire de la Comédie, dans le foyer de la Comédie, avec la complicité de ses camarades de la Comédie, je n'ai pas eu un instant d'hésitation : M. Jules Claretie ni le ministre ne le permettraient pas.

Et le fait est qu'ils ne l'ont pas permis.

Maintenant, entre nous, vous savez, je le regrette : c'eût été très gentil ! On ne s'amuse déjà pas tant, dans notre Paris d'aujourd'hui.

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