‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 31 sur 40 · MA PLUME D'OIE · texte numérisé non relu

MA PLUME D'OIE

L'ancienne écriture française était une écriture ronde, droite en son allure, équilibrée en un mot ; et il paraît (ce sont, du moins, les graphologues qui l'affirmant ) que cette façon d'écrire atteste le parfait équilibre, le bon sens et Ja clarté de notre race.

Avec la période d'énervement qui succède à la Révolution française, l'écriture nationale se modifie. Elle devient rapide, saccadée et fiévreuse, emportée comme le tourbillon même de notre vie sociale et politique, sentimentale comme la poésie et la littérature de la première moitié de ce siècle. Nous avons eu alors l'écriture penchée, la cursive encore en usage, écriture maladive, passionnée, affairée et affaissée, ajoutent toujours les graphologues.

Je crains que les graphologues n'aillent chercher bien loin les causes d'un changement qui peut s'expliquer par des raisons plus humbles, plus terre-à-terre et peut-être, par cela même, plus proches de la vérité.

Vous écrivez tous, à cette heure, avec des plumes de fer. Vous est-il jamais arrivé de reprendre, une fois par hasard, la vieille plume d'oie de nos pères? Essayez-en par curiosité. Vous serez étonné de voir comme aussitôt votre écriture changera à en devenir méconnaissable. Les caractères s'allongeront d'euxmêmes ; les mets se détacheront plus nets et plus droits; les lignes s'espaceront, et les blancs apparaîtront plus larges entre les lignes et entre les mots. C'est une épreuve qu'il vous est facile de faire. Elle réussira toujours* a moins que. sachant que c'est une épreuve, vous ne vous surveilliez de très près.

Prevost-Paradol était resté fidèle à la plume d'oie

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dent il usait à l'exclusion de toute autre. Il avait garaé la grande écriture, allongée et droite du dixseptième siècle. Des graphologues ne manquaient pas d'en inférer que cette écriture était, chez lui, la marque d'un esprit parfaitement équilibré et d'un jugement sain; l'événement leur prouva que ce pronostic n'était pas des plus sûrs; car on sait comment Prévost-Paradol a fini. Je suis convaincu que la veille du jour où, dans un accès de démence, il accomplit sa funeste résolution, s'il lui est arrivé d'écrire à l'un de ses amis quelque recommandation suprême, l'écriture ne s'était peint ressentie de ce dérangement d'esprit ; elle était restée longue, ferme et droite ; l'écriture d'un homme habitué aux plumes d'oie.

L'usage de la plume de fer ne date pas de si loin que l'on ne pût, si l'on voulait, suivre les traces de son influence sur la forme de l'écriture moderne. La plume de fer n'a commencé à se répandre que vis 1830, mais elle était alors sévèrement prescrite par les maîtres d'école, comme une nouveauté hasardeuse. Je me souviens qu'en mon enfance nous allions, tour à tour, à la chaire du malheureux pion.

— Taillez ma plume, monsieur !

Et il taillait ma plume. Ceux qui avaient un canif à eux et qui savaient tailler leurs plumes eux-mêmes étaient rares. Pour moi, je n'ai jamais pu donner le petit coup de lame qui séparait en deux le bec de la plume : je manquais toujours mon coup, et j'y ai renoncé. Aussi bien la plume de fer prit-elle vite le dessus, et lorsqu'en 1840 j'arrivai à Paris pour y faire mes classes, je ne crois pas qu'il y eût un seul de mes camarades qui se servît de la plume d'oie.

Les graphologues ne tiennent pas hs.sc/. de compte, à mon avis, des causes physiques. Ainsi, Us voient, dans une petite écriture serrée et menue, l'indice de tel ou tel caractère. Eh bien ! je puis leur affirmer

que la myopie y est pour beaucoup. Daudet ne se lit qu'à la loupe ; ne croyez point que la forme de son écriture ait avec son talent un lien de cause à effet. Daudet .est excessivement myope et voilà tout.

Je le suis également, et mon écriture s'en ressent de même. Je n'ai qu'à changer le numéro de mes lunettes, pour qu'aussitôt récriture subisse une modification profonde. Je ne prétends pas que la forme des lettres change ; mais l'aspect général de récriture n'est plus le même. C'est tout bonnement que l'œil voit moins gros

Mille accidents auxquels les graphologues ne prennent garde peuvent ainsi influer sur la façon dont on écrit. J'ai conté quelque part cette anecdote; mais comme elle est topique autant que vraie, on me permettra bien de la redire encore. Et puis, à mon âge, si l'on n'avait pas le droit de rabâcher un peu, où en serions-nous X

Il y a une vingtaine d'années, un journal publia un certain nombre de fac-similés d'autographes, tirés, je crois, d'un album de Nadar, avec les commentaires qu'en avait faits un illustre graphologue. C'était, si je ne me trompe, l'abbé Michon. Dans-4e nombre, il y en avait un d'About. £

— Eh ! mais, lui dis-je, en le lui montrant, ce n'est pas du tout ton écriture. L'autographe est faux ; c'est une fumisterie.

About le regarda et se mit à rire.

— Je me rappelle, me dit-il. C'était un soir, chez Nadar. Il y avait du monde et l'on était fort en train de rire. Nadar avait proposé à toutes les personnes présentes d'écrire une pensée sur un album. Comme j'allais prendre la plume, Marchai, le peintre, qui était en pointe de gaieté, m'offrit son dos pour y poser l'album, et se courba en forme de pupitre. Mais à peine avais-je commeacé qu'il se mit à s'agiter, à cou-

rir, à sautiller ; et je le suivais la plume à la main, dans cette ccurse éperdue, au milieu des éclats de rire de tout le monde. Il en sortit l'autographe que le journal a pieusement recueilli.

Le graphologue, qui ne connaissait point cette circonstance, ne l'avait pas fait entrer en ligne de compte dans son explication. Il avait deviné, dans le décousu de l'écriture, l'agitation d'esprit d'About; comme les lignes tantôt s'élançaient en haut, tantôt penchaient en bas, il en avait conclu à des ambitions rapides sui vies de déceptions.

Je ne nie point du tout que le caractère de la personne ne puisse se marquer dans récriture, comme il se marque dans la façon de s'habiller, de marcher, de se meubler, de parler, dans tout. Mais ce sont là des indices bien fugitifs et qui ont besoin d'être corroborés par beaucoup d'autres.

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