ANNEES DE JEUNESSE
Je ne saurais m'en tenir ; il faut que je cause avec \ous d'un livre qui vient de paraître et que j'ai lu avec un plaisir mêlé d'attendrissement. C'est un choix des lettres de Prévost-Paradol, précédé d'une longue étude sur l'auteur, par Gréard, qui fut à l'Ecole normale un de ses camarades de promotion et l'un ae ses meilleurs amis.
Prévcst-Paradol y entra une année après nous, en 1849. « Je le vois encore (c'est Gréard qui parle, mais je ne saurais dire plus juste), je le vois encore avec sa taille élancée, son port de tête élégant et fier, ses yeux pleins de feu, sa physionomie où se peignaient avec une mobilité expressive tous les contrastes, je ne sais quel mélange de hauteur et d'abandon, de vigueur continue et de pétillante jeunesse, de gravité précoce et de grâce caressante, qui dès ce moment donnait une sorte d'autorité et tant de charme. Il nous apparut comme la vivante image de la distinction. Il avait ce « certain air » dont parle La Rochefoucauld, qui, manifestement, destine aux grandes choses »
Il ne prit pas tout de suite la tête de la promotion, car ses études grecques avaient été fort négligées, et il ne possédait pas le maniement du vers latin, qu'il définissait plaisamment « l'art puéril de chercher dans le Gradus les diverse;; manières de ne pas appeler les choses par leur nom. >>
Mais quel français il écrivait déjà ! Comme il était maître de la langue ' Gréard ronte à ce propos une anecdote, dont il me souvient comme si c'était hier. Pievôst-Paradol avait fait, sur les Economiques de
Xénophon et sur le De re rusticâ de Caton une étude comparative, que son professeur et ses camarades avaient jugée très bonne. On nous l'apporta dans notre promotion. « Le premier aux mains de qui elle arriva (dit Gréard), s'était écrié, dans un de ces élans d'enthousiasme qui ne se piquent pas de mesure :
(( — Messieurs, il nous est né un grand écrivain. »
Et le mot avait fait, avec le travail, le tour de l'école.
Ce premier-là, c'était moi. J'ai relu depuis cette étude que Prévost-Paradol avait cru devoir recueillir et qu'il avait insérée dans les appendices de son Histoire universelle. J'avoue que j'ai un peu rabattu mon admiration. Le devoir sentait l'école ; mais nous étions tcus si parfumés que nous ne nous en apercevions pas. Il est certain que même encore à qui le lit aujourd'hui, il peut paraître séduisant par des qualités qui sont fort rares chez un jeune homme, la magistrale ordonnance de la composition, le nombre et la largeur des aperçus, l'élévation soutenue et l'ampleur académique du style. Prévost-Paradol n'a pour ainsi dire pas appris à écrire, non plus qu'About. Tous deux ont parlé sur les bancs de l'école et même au lycée la langue, dont ils se sont servis plus tard, sans rien y ajouter qu'un peu plus cle maîtrise. Taine, au contraire, s'est fabriqué lentement et laborieusement une manière ; il s'en est même fabriqué deux, à force de volonté tenace. Car, après avoir tâté, clans s<>s a XIX0 siècle, de la langue de Voltaire et d'About, il s'est donné artificiellement celle de Flaubert et cle Gautier.
Le volume de M. Octave Gréard (Prévost-Paradol, de lettres. — Hachette), nous donne les premières lettres qu'on ait recueillies de Prévost- Paradol. Il achevait alors sa philosophie au collège Bourbon, aujourd'hui lycée Condcrcet, et correspon-
dait avec Taine, qui faisait avec nous sa première année d'Ecole normale. Elles sont bien curieuses, ces lettres. Entre ces deux jeunes gens, l'un âgé de vingt ans, l'autre de dix-neuf, il n'est question que des plus hauts problèmes philosophiques et sociaux. Taine annonce l'intention de se consacrer, dans son coin, à la recherche de la vérité, et son jeune ami, qui aime le mouvement et l'action, le reprend là-dessus :
« — Tu n'es ni d'un âge, ni d'un caractère à sacrifier ainsi tes croyances à ton repcs, et ce qui t'éloiguera invinciblement d'un pareil accommodement, c'est cet amour violent et sincère pour la vérité philosophique qui te transporte et qui éclate à chaque ligne de tes lettres. Don Juan avait en lui l'amour de la ferme idéale ; il a couru le monde, serrant et brisant de dépit dans ses bras toutes les imparfaites images qu'il croyait un moment aimer ; et il est mort consumé de son insatiable amour. Qui sait si la vérité absolue, ta chère et pure maîtresse, ne te suivra pas ainsi d'une course légère et éternelle ; si la doctrine que tu serres en ce moment dans tes bras n'est pas une de ces imparfaites images qui ont abusé et reposé une heure l'âme avide de Don Juan, et si, comme lui, tu n'arriveras pas à ton dernier jour, sans avoir atteint ton idéal ? »
J'avoue que si l'on retrouvait un jour les lettres que nous nous écrivions, About et moi, quand nous étions séparés, — et Dieu sait combien de rames de papier Bath nous avons ncircies l'un pour l'autre, — on trouverait que le ton en est moins philosophique et le style un peu plus court-vêtu. Ah ! que je regrette d'avoir, par négligence, laissé se disperser et se perdre toutes ces lettres d'About, qu'il m'écrivait d'une plume si prime-sautière. Il me semble, à distance, qu'il y en avait dans le nombre qui étaient de purs chefs-d'œuvre de grâce et d'esprit.
Au sortir de l'Ecole, la correspondance a continué entre les deux amis : Taine ava^c été envoyé dans un trou de province ; Prévost-Paradol se débattait au milieu de difficultés et de besoins d'argent, dont je ne soupçonnais pas qu'il eût jamais souffert. Nous avions tous cru qu'il avait eu les débuts de la vie fort aisés, et que toutes les portes s'étaient grande! ouvertes devant lui. Il n'en était rien. Je vois par ses lettres qu'il a mangé, lui aussi, de la vache enragée ; gagnant peu, ayant sur les bras de lourdes responsabilités de famille.
Un passage de cette correspondance m'a profondément ému, me rappelant de lointains et graves souvenirs. C'est en 1851 ; le coup d'Etat vient de porter Napoléon à la dictature. Taine se pose cette question de conscience qui nous a tous, à cette heure sombre, agités dans l'Université : faut-il donner sa démission 1 A ce moment-là, n'était mon père qui m'a écrit lettres sur lettres, peur me supplier de rester, je sais bien que j'aurais profité de l'occasion pour jeter la robe aux orties.
Taine et Paradol avaient, eux aussi, échangé leurs vues sur ce cas de conscience :
« Je ne te conseille pas, écrivait Paradol à son ami de donner ta démission et je ne la donnerai pas non plus ; mais il ne faut pas pour cela faire de sophismes; il faut s'avouer tout simplement qu'on n'est pas un héros, ce qui n'a rien de blâmable. Mais justifier cela par de douteuses raisons, dire, que nous n'enseignons pas au ncm du gouvernement, mais au nom de l'Etat et. faire ainsi de l'Etat une pure abstraction, faire paraître cet enseignement insignifiant et s'en dérober à soi-même le côté moral, pour se donner le droit de le traiter légèrement, tout cela n'est pas sérieux cl doit être laisse a d'autres qu'à toi cl à moi... MaM je te le répète, et le confesse a la hente de notre pau-
rre pays, nous ne sommes pas tenus de donner un nutile exemple, nous que l'Etat tient à la chaîne l'inaispensables appointements. Nous pouvons dans îotre obscurité courber la tête, avec d'hcnnêtes gens, >ous cette surprise de pirates ; ce n'est que pour un ;emps... »
Mais je m'oublie et m'attarde à ces citations entrenêlées de souvenirs personnels. Que voulez-vous ? route ma jeunesse m'est remontée aux yeux, tandis lue je lisais ces lettres et la notice qui les précède.
Pauvre Prévost-Paradol ! Quel coup pour nous ;ous, quand nous avons appris sa fin vraiment trafique. Il était venu, deux jours avant de partir pour 'Amérique, me faire ses adieux. Il sentait le besoin le m'expliquer les motifs qui l'avaient déterminé à se •allier à l'Empire, à accepter l'ambassade aux Etats- Jnis, et de laisser derrière lui en France, dans le nonde du journalisme, un ami convaincu et sincère lui essaierait de ramener à lui l'opinion. L'entrevue lut très ccrdiale, avec une nuance d'embarras ; car îous n'osions dire ni l'un ni l'autre ce que nous avions sur le cœur.
Et, cependant, nous étions loin de prévoir les horribles malheurs qui allaient fondre sur la France, et le Dousser, lui, à cette effroyable extrémité de désespoir, lui ne lui a paim avoir d'autre issue que le suicide.
Je ne sais si ce livre aura pour vous autant d'intérêt it d'agrément que j'en ai trouvés à le lire. Je ne vous ;n recommande pas moins la lecture ; il est toujours *éconfortant et agréable de passer quelques heures in compagnie d'honnêtes gens, qui parlent à cœur ïuvert et ne disent que des choses sérieuses en exceient style.
'358 CHRONIQl ES
LE FETICHISME
Je viens de passer quelques jours à Monte-Carlo, dans ce pays féerique, qui ressemble à un clécoi d'opéra, peint par quelque grand artiste.
C'est le théâtre à qui j'étais venu rendre visite. Ce théâtre n'avait été longtemps qu'une annexe de la salle de jeu des pontes décavés où les touristes, amis des flâneries artistiques, y venaient nonchalamment écouter un vaudeville de Labiche eu une opérette d'Offenbach. On y faisait couramment trois cents francs de recettes ; c'était comme une vérité reconnue et acceptée par tous, qu'à côté de la roulette, cette terrible séductrice, l'art n'avait aucune chance de prospérer, ni même de vivre. Les compagnons d'Ulysse se laissaient charmer à la voix de la sirène enchanteresse, et la salle de spectacle, où Garnier a prodigué l'or et le velours, demeurait vide et morne.
Gunsbourg est venu, et tout a changé de face. Il a organisé des représentations merveilleuses, où il a fait défiler, dans des œuvres curieuses et nouvelles, les artistes les plus célèbres de l'univers. Il a obtenu ce résultat, qui au premier abord et même après réflexion, paraît inouï, invraisemblable, d'arraché joueurs à la roulette et de les retenir trois heures le soir dans une stalle d'orchestre au théâtre. C'est bien, de tous les miracles, le plus étonnant dont il ait jamais été parlé.
Le diable, hélas ! n'y perd rien. Il suffit de quelques heures passées à Monte-Carlo pour y être parfaitement nettoyé de l'argent qu'on avait en poche. J'en sais quelque chose. Je ne devrais pas le dire ; car
mon âge et faisant profession de moraliste, il est quelque peu honteux de céder à une passion, que l'on sait mauvaise. Mais au moins puis-je me rendre cette justice que j'y apporte, aujourd'hui, cette modération d'allures, ce doux tempérament que me conseille une philosophie indulgente. J'avais fait la part du feu ; une fois perdue la somme que j'avais affectée à cet usage, je n'ai plus même senti l'envie de ponter, quoique j'eusse encore sur moi de quoi le faire. J'ai pris je ne sais quel plaisir délicat et raffiné à me prouver à moi-même que j'étais maître de moi, et je suis resté dans la salle de jeu à observer les autres.
Une remarque qui m'a frappé, bien que je l'eusse faite déjà bien souvent, c'est l'invincible penchant du joueur au fétichisme.
Prenez l'homme le plus raisonnable ou le plus sceptique, s'il a la passion du jeu et qu'il se trouve assis à une table de baccara ou installé devant une roulette, vous pouvez être certain qu'il n'y a philosophie qui tienne : il croira, et entendez-le bien, je donne à ce met toute son énergie, il croira profondément, absolument à la toute-puissance d'une divinité inconnue, qu'il nomme la Veine, qui tantôt le favorise et tantôt se déchaîne contre lui.
J'ai, dans le temps, fait partie d'un petit cercle très fermé, où l'on jeuait la bouillotte. Nous comptions, parmi nos habitués, un mathématicien qui avait été chargé par le gouvernement de reviser les tables de mortalité de Deparcieux et de déterminer le taux d'assurance à exiger par l'Etat dans certaines combinaisons que l'empereur méditait. C'était un calculateur de premier ordre, et qui avait fait, du livre de Laplace sur les Probabilités, une étude particulière. Je me souviens que lorsqu'un de nous pestait contre la mauvaise fortune, il lui prouvait doctement qu'au jeu il n'y avait, à vrai dire, ni bonne ni mauvaise for-
tune ; que s'il était absurde de jcuer, comme on dit, la veine, il ne l'était pas moins de s'en prendre à la « guigne noire » ; que dix coups malheureux pouvaient être, sans que l'on sût pourquoi, suivis d'un onzième qui changeait la face des choses; et il alléguait Laplace et l'Académie des sciences.
Oh ! qu'il parlait bien et avec feu, nous tenant par le bouton de la redingote, et nous dévidant d'une voix brève et impérieuse des séries d'arguments dont la force nous paraissait irrésistible. Il se mettait au jeu : et voilà qu'aussitôt toute cette belle logique était en déroute. Quand il avait gagné quatre ou cinq fois de suite, il se laissait aller, avec les camarades, et hasardait les coups les plus douteux, et, si on lui faisait l'observation qu'il affrontait un gros risque :
— Je joue la Veine, disait-il, toujours comme les camarades.
Et d'autres fois, s'il perdait coup sur coup pendant quelques minutes, il se levait de table « afin de couper la veine », disait-il, toujours comme les camarades !
Tout joueur est fétichiste, au moins durant le temps qu'il joue.
D'où vient 1
Je n'ai qu'une explication à donner ; je ne sais si elle est bonne, mais prenez-la pour ce qu'elle vaut.
Avez-vous remarqué que, lorsque l'homme est en proie à une grande passion, quand il n'a plus le gouvernement de soi-même, tous les instincts primitifs de sa nature, qu'il ne peut plus contenir, remontent impétueusement à la» surface, bouillonnent et font craquer le léger vernis dont la civilisation les avait couverts.
Parmi ces instincts primitifs, l'un des plus vieux, l'un des plus puissants est celui du fétichisme. L'humanité, durant des siècles et des siècles, a cru, comme
aujourd'hui encore le croient les peuplades nègres et tant d'autres, à l'existence d'une divinité méchante, contre laquelle on pouvait s'assurer en portant des amulettes, des gris gris ou des tabous. Ces superstitions sont si vivaces que nous les retrouvons, transformées, épurées par une religion plus haute chez ceux qui s'imaginent qu'il suffit, pour plaire à Dieu, de garder pendu à son cou, dans un médaillon, un morceau de la vraie croix, et qui ne comprennent pas que le signe de piété ne saurait avoir d'efficacité que s'il accompagne une piété sincère et active.
Une longue éducation, poursuivie à travers les âges, de génération en génération, les a refoulées dans les profondeurs intimes de notre être, sans nous en délivrer absolument. Tant que nous avons le loisir de raisonner, ricus sommes forts et armés contre elles ; nous savons bien que la divinité ne se laisse point prendre à ces grossiers artifices. Mais quand la passion, qui est comme une courte ivresse et qui agit de la même façcn, suspend en nous et dissout, en quelque sorte, ces facultés apprises et, par cela même, superficielles, le vieil homme s'élance du fend atavique de l'antique humanité et le fétichiste apparaît.