‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 33 sur 40 · LES FAUSSES LEGENDES · texte numérisé non relu

LES FAUSSES LEGENDES

Je lisais cette semaine, dans le Figaro, une jolie anecdote qu'y avait contée Mme Céline Chaumont, sous cette rubrique : Souvenirs d'artiste. Je la résume en quelques lignes.

Mme Céline Chaumont gagnait, en ce temps-là, 325 francs par mois au Gymnase ; elle avait à sa charge un mari qui s'en allait de la poitrine et une petite fille, qui lui donnait de telles inquiétudes pour sa santé qu'elle avait pris une nourrice ■ sur îieu. Vivez donc avec cela, à Paris ! Elle répétait toute la journée, jouait tous les soirs, et, dans les coulisses, attendant son tour d'entrer en scène, elle brodait sur filet pour les magasins de nouveautés. Elle se surmenait à ce métier ; elle était devenue pâle et chétive. Le médecin lui ordonnait de la viande saignante et du bon Bordeaux; quelle ironie !

Un jour, elle avait rencontré Dumas fils, et, comme il l'interrogeait avec bonté, elle lui avait dit ingénument ses petits chagrins. Le soir même, elle recevait de Dumas un panier de vins fins, avec cette lettre qui est trop jolie pour que je ne la reproduise pas :

« Ma chère enfant, je dîne chez Brébant avec quelques amis, et j'y bois d'un certain bordeaux qui vous rendra vos couleurs et vos forces. Faites-moi l'amitié d'y goûter. Ne me remerciez pas. Ce que j'en fais, c'est par amour de l'art. J'ai dit que vous auriez du talent un jour; il faut que vous puissiez le prouver, ou je passerais pour un imbécile. Ne craignez pas de nous en priver, Brébant m'assure qu'il y en a encore.

» Bon courage.

« Dumas. »

« Ne me remerciez pas ! Brébam m'assure qu'il y en a encore ! » Est-ce que ce ne sont pas là des mots charmants 1 « Ne me remerciez pas, » c'est la recommandation qu'a faite Dumas à tcus ceux qu'il a obligés, et beaucoup l'ont prise à la lettre. Comme la reconnaissance est un lourd fardeau, ils ont profité de l'autorisation peur s'en décharger allègrement ; Dumas n'a fait qu'en sourire, trop heureux qu'on ne lui en voulût pas de ses bienfaits.

Il faut, disait l'Evangile, que la main gauche ignore ce qu'a donné la main droite. Dumas a toujours pratiqué cette maxime, et u lui en a cuit. On le savait fort riche ; en le croyait plus riche encore qu'il ne l'était vraiment ; comme il ne donnait pas avec faste et à grand bruit ; comme les gens qu'il avait obligés gardaient le silence qu'il leur avait recommandé ; comme ceux à qui il refusait (car encore fautil bien refuser quelquefois) s'en anaient criant partout qu'il était impossible de toucher son cœur et d'ouvrir sa main, il se forma peu à peu une légende que j'ai vue croître et s'étendre lentement.

— Oh ! Dumas fils, c'est l'économie en personne.

Et vous pensez bien ce qu'on entendait par ce mot d'économie. On l'opposait, cette économie, à ia prodigalité de sol: glorieux père.

Avez-vous fait une remarque 1 Un épicier, je dis un épicier, comme je dirais un marchand de calicots ou un manufacturier, gagne des millions à vendre ses produits. Au premier janvier, il envoie son bille*, de mille francs au bureau de bienfaisance de sen arrondissement; s'il s'ouvre, avec grand fracas, une souscription pour quelque œuvre tapageuse, il s'inscrit pour vingt-cinq louis ; après quoi, il a épuisé toute sa bienfaisance, et tire de ce double don un prétexte à se dérober aux solliciteurs dent tout homme riche est assailli. Personne ne lui en fait un crime; on loue

même sa munificence ; il passe à bon compte pour un petit manteau bleu ou pour un Mécène.

Mais voici un homme de lettres eu un artiste qui s'est fait par la plume, le pinceau ou l'ébauchoir, un nom célèbre et une fortune honorable. Il faut absolument qu'il soit de tous les écots de la charité privée et publique. Il n'a pas le droit d'opposer un refus à n'importe quelle demande que lui adressent les associations, les femmes du monde et tous les professionnels de la mendicité à domicile. C'est à qui tirera sur lui à boulets rouges ; c'est à qui le rançonnera, et s'il arrive au malheureux, qui, après tout, ne vit que de son métier, au jour le jour, de regimber un beau matin et de s'écrier, à bout de patience et quelquefois de ressources : « Ah ! non, non, pour le coup, c'est assez ! c'est trop ! je n'en puis plus !... », c'est à qui criera haro sur le baudet, je veux dire sur le pingre et sur le vilain !

Il est vrai que ce concert de récriminations prouve en faveur de l'estime qu'en fait des professions dites libérales. On trouve naturel qu'un épicier garde son argent ; on en veut à l'artiste (je prends le mot en sa plus large acception) qui semble y attacher trop d'importance, qui, pour me servir du terme usité au XVIIe siècle, ne le traite pas de mépris, qui hésite à le distribuer aux pauvres diables et aux souffrants.

On nous fait honneur en nous tapant de préférence aux millionnaires de l'industrie. JNous nous passerions quelquefois de cette trop vive et trop particulière estime que l'on fait de nous. Je n'ai pas eu sur ce point les confidences de Dumas ; j'imagine qu'il a dû souvent, quelle que soit l'inaltérable fermeté de son caractère, éprouver quelque chagrin à voir sa bonté méconnue par le public ; il s'en est consolé ou vengé par le dédain ; mais il y a des heures où le

dédain d'un cœur haut se tourne pour lui en aigreur et en souffrance.

On a beau se dire : « La légende est fausse, elle est absurde. » On enrage tout bas ; car il n'y a rien à faire contre une légende.

Rien à faire qu'à attendre. Le temps finit toujours par avoir raison des légendes fausses, et par rendre justice à ceux qui en ont été victimes.

Je suis devenu le confident de nombre de ceux qui courent la carrière dramatique, .beaucoup m'ont conté leurs débuts difficiles. Ils n'avaient pas le sou, la famille ayant coupé les vivres ou ne pouvant subvenir à leurs besoins ; ils mouraient de faim :

— Comment vous êtes-vous tiré de làl demandais-je. Que de fois la phrase est revenue : « C'est M. Dumas

qui m'a aidé ; mais, je vous en prie, ne le dites pas ; il ne serait pas content ; il m'a défendu d'en parler. » Je me rappelle, entre autres, une brave jeune fille, à qui je m'étais intéressé, parce qu'elle marquait des dispositions pour la tragédie et parce qu'elle avait été dotée par la nature d'une fort belle voix. Elle était orpheline, et je m'apercevais bien, quoiqu'elle ne m'en parlât jamais par fierté, qu'elle était réduite à la portion congrue. Je m'en expliquai un jour avec elle ; je la pressai de questions affectueuses ; elle hésitait à répondre :

■ — Eh bien ! me dit-elle enfin, je n'ai pour vivre qu'une petite pension de cent francs par mois que inc fait M. Dumas.

- Dumas vous connaît donc 1

— Oh ! pas beaucoup. Un jour, je sùii allée chez lui ; j'ai demandé à lui réciter un morceau tiré du

•lia di on père. Il m'a écoutée ave;: beaucoup de bien cillancc ; n m'a dil que je serais une artiste, mais que, pour le devenir, il fallait manger, car j'étais horriblement maigre, mal habillée et pâle. Il

a pris mon adresse, et, tous les mois, je reçois cent francs, avec un petit mot d'encouragement.

Je me suis associé à votre bonne action, mon cher Dumas ; le succès, hélas ! n'a pas répondu à notre attente. Nous pensions faire une tragédienne ; nous n'avons] fait qu'une déclassée. Mais ce n'est ni de votre faute ni de la mienne.

Que de services vous avez ainsi rendus dans l'ombre ! Vous rappelez-vous ce confrère, à qui vous aviez avancé une assez forte somme, sachant bien qu'il ne la rendrait jamais. Mais il en avait un besoin urgent. Deux jours plus tard, il vous attaquait dans un journal avec une violence extrême, et quelque temps après, vous rencontrant clans un couloir de théâtre, avec une merveilleuse inconscience, il vous tendit la main ; vous retirâtes la vôtre.

— Quoi ! dit-il, mon cher Dumas, vous refusez de me donner la main 1

— A quoi bon 1 répondîtes-vous au bonhomme, il n'y a rien dedans.

Et c'est par ce mot qui courut tout le théâtre que nous apprîmes et le service rendu et l'ingratitude dont il avait été payé.

Mais voilà que lentement tous ces bienfaits se lèvent de l'ombre où vous les aviez crus ensevelis et rendent témoignage pour vous devant le grand public impartial. Vous goûtez en ce moment le plaisir délicieux de voir craquer d'elle-même, s'effriter et tomber une légende fausse, et d'assister vivant à cette sorte de réhabilitation.

Et votre exemple prouve la vérité de deux proverbes français :

— Bien faire et laisser dire.

— Tout vient à point qui sait attendre.

Je supplie le correcteur de ne pas me mettre : Tout vient à point à qui sait attendre.

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