‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 34 sur 40 · CHEZ MONSIEUR LE SOUS-PREFET · texte numérisé non relu

CHEZ MONSIEUR LE SOUS-PREFET

D'autres se sont chargés de vous conter par le menu les inoubliables fêtes d'Orange auxquelles nous venons d'assister. Mais comme ici, dans ce milieu vivant et absorbant où je suis plongé, il me serait difficile de vous parler d'autre chose, laissez-moi vous en montrer un fort petit coin, celui-là même d'où j'ai tout vu.

M. le sous-préfet d'Orange m'avait fait l'honneur de m'offrir une chambre dans le Palais que la yille ou l'Etat met à la disposition du premier magistrat de l'arrondissement. Hein ! ce que c'est que de loger depuis trois jours à la sous-préfecture. Comme les formules d'administration montent naturellement aux lèvres ! Vous pensez bien que j'acceptai avec reconnaissance cette offre obligeante. Ça m'amusait d'être, une fois dans ma vie, traité comme « une grosse légume », et puis je me doutais bien que ce ne serait pas commode de trouver à Orange, à travers ce tohubohu de Parisiens et de Méridionaux, un matelas où dormir.

Je ne connaissais pas mon hôte avant d'avoir reçu son invitation ; je n'ai pas besoin de vous dire que nous sommes amis. Il est impossible d'être plus cordial et plus aimable. Et il avait du mérite à l'être ; car il était fort affairé. C'est lui qui devait, avec le maire d'Orange, faire les honneurs de la cité, d'abord à son préfet, puis à trois ministres : car ils étaient venus trois, MM. Guérin, Barthou et Leygues.

Il était allé les attendre à la gare, et devait les ramener à la sous-préfecture, où, selon l'usage, ils recevraient tous les fonctionnaires et les notables de l'arrondissement. J'avais jugé inutile, moi qui n'étais

rien, de me joindre au cortège, pour traverser la viiie en musique. Je descendis au jardin, et là je trouvai tout le clergé d'Orange assis et attendant, non sans une certaine impatience.

C'était une bonne fortune. Ils ne me connaissaient pas; je n'eus garde de me présenter, et je me mis à causer avec eux, pour tromper les heures, comme dit le poète latin. Le train avait du retard; ce qui parais sait inquiéter le plus ces messieurs, c'est qu'ils avaient un enterrement à faire dans la soirée, et qu'ils auraient bien de la peine, si les ministres n'arrivaient pas, à se trouver exactement à l'heure pour le célébrer.

Je leur fis observer doucement que les morts étaient doués d'une patience merveilleuse ; que je répondais de celui-là, qu'il ne se plaindrait point. Ils en convinrent : la glace était rompue.

Il y avait là aussi les maîtresses d'écoles de la ville et trois petites filles, jolies comme des cœurs, qui portaient dans leurs bras des bouquets aussi grands qu'elles. Elles trépignaient de ne pas voir arriver le cortège, quand, tout à coup, des détonations éclaté rent ; puis un bruio de fanfares, le mouvement lointain d'une foule en marche, et par la porte d'honneur grande ouverte les ministres entrèrent. Mon sous-préfet avait l'air très digne sous son habit brodé.

Il introduisit les ministres dans la grande salle des réceptions ;' je me tapis dans un coin, avec un jeune attaché de cabinet, que cette auguste cérémonie semblait laisser froid, et le défilé commença.

Oh ! ce défilé, < ime il me rappelait de lointains

souvenirs de jeunesse ! Et moi aussi, j'avais, dans des temps très anciens, fait partie d'une administration ! Tous 1rs ans, au | ; mier janvier, on non: convoq tous pour aller rendre a ' au préfet. '

,,a!c, pas si le préfet avait grand plaisir à nous von ; nous n'en avions aucun à lui rendre visite. Nous at-

tendions dans un premier salon notre tour de passer ; nous nous vengions de l'ennui qu'on nous faisait subir en nous communiquant tout bas, les uns les autres, les remarques les plus désobligeantes. Jamais nous n'avons tant détesté le régime impérial que durant cette demi-heure.

L'huissier criait enfin : « Monsieur le proviseur et messieurs les professeurs du lycée. » Le proviseur débitait, comme il pouvait, sa petite banalité ; le préfet répondait que le lycée était la première de ses préoccupations. Il nous honorait d'un salut circulaire et court que nous lui rendions plus court encore. Oh ! la désagréable corvée !

J'ai vu, avec un certain contentement que nos ministres sont moins solennels, qu'ils ont dans ces sortes d'occasion la poignée de main plus cordiale ; le temps à peine d'échanger quelques mots ; ils ont en quelques minutes expédié leur monde, remplaçant le discours par quelques mots aimables ou, plus simplement, par un sourire affectueux. La corvée, en prenant un caractère plus démocratique, est devenue moins ennuyeuse et moins pénible.

Et comme j'exprimais à mon jeune attaché de cabinet mon admiration pour la façon leste dont toute cette cérémonie avait été conduite:

— Oh ! me dit-il, en me montrant l'un des trois ministres, avec celui-là, ça ne traîne jamais. Il excelle à couper les compliments, allocutions et discours, juste à l'endroit où l'orateur commencerait à se lancer dans les compliments oiseux et les développements inutiles. Il saisit, dès le premier paragraphe, le mot auquel il accrochera sa réponse, et il cou^e court, par une amabilité, à l'éloquence du monsieur, qui s'en va dépité et charmé.

C'est un art comme un autre, me disait-il. Il faut pour cela, comme pour tout, avoir le don. Mais il y

a une part du métier qui s'apprend. Il est rare qu'un ministre sache, dès le premier jour, expédier les phraseurs et les raseurs. Telle de ces réceptions dure deux heures ; telle autre trente-cinq minutes, sans que cette différence puisse s'expliquer autrement que par la prestesse du ministre ou du préfet à mettre en pratique le met célèbre de xontenelle : « En fait d'incivilités, il ne faut que le nécessaire. »

De tous ceux qui ont ainsi défilé devant les ministres, il n'y en a qu'un à qui l'on ait laissé d'un bout à l'autre débiter son discours. C'est une des trois porteuses de bouquet dont j'avais admiré les beaux yeux dans le jardin. Elle a récité avec beaucoup de gentillesse, d'une voix clairette, et sans manquer un mot, son compliment qui était, d'ailleurs, très bref et joliment tourné. M. Leygues l'a embrassée sur les deux joues, et a spirituellement répondu par quelques mots aimables.

Il a toutes sortes d'esprit, notre nouveau ministre de l'Instruction publique, et surtout l'esprit d'à-propcs. Il a un don rare d'improvisation, et trouve toujours à point nommé la phrase qui enlèvera l'auditoire. Il avait je ne sais combien de monuments à inaugurer dans cette semaine de voyages : car le Midi fourmille de grands hommes, et il leur élève à tous, selon l'argent qu'il a, des statues ou des bustes. Les bustes ! on ne les compte plus :

— Monsieur, me disait hier un perruquier, que j'incline à croire facétieux, il en a poussé deux, rien que cette nuit !

On les inaugure tous, et pour les inaugurer, les Pégomas surgissent de toutes parts ; on en compte dix par buste, et encore faut-il en tenir des centaines à l'écart. Il y a un Pégomas dans la peau de toul Méridional. Il n'est pas commode à un ministre qui veut garder le bon goût et la mesure, si chère aux

Parisiens, de trouver des accents propres à enlever un auditoire méridional. M. Leygucs y a réussi. A i inauguration du monument élevé au tambour d'Arcole, à celle du marbre consacré au souvenir des mobiles tués en 1870, il a tout naturellement, sans jamais forcer la note, rencontré des phrases et des gestes d'une éloquence chaude et entraînante, qui a ravi les Méridionaux. Peut-être ignore-t-il encore — étant très jeune — l'art d'arrêter chez les autres le fleuve des banalités oratoires ; on ne sent, quand on l'écoute, aucune envie de couper ses discours à aucun endroit. Ce qu'il dit semble partir du cœur.

Au reste, nos Parisiens n'ont pas fait trop mauvaise figure sur cette terre classique de l'éloquence. A l'inauguration du buste de Caristie — que d'inaugurations, mon Dieu ! que d'inaugurations ! — après que M. Capty, l'excellent maire d'Orange, qui s'est multiplié tous ces jours-ci pour rendre la vie plus facile à ses hôtes, nous eut lu sur l'œuvre de Caristie une étude très documentée et d'un tour de sagesse irréprochable, Jules Claretie a pris la parole, et, dans un discours plein de finesse et de grâce, il a dit ce que l'art dramatique se promettait des représentations données sur le théâtre d'Orange, dont M. Faure a dit si justement que ce serait le Bayreuth français.

Et moi aussi, j'ai eu mon petit succès, comme les camarades. Nous étions à déjeuner, quand la bonne se précipite dans la salle à manger :

— Monsieur, c'est la musique qui vient vous donner une aubade.

Nous nous levons de table, nous allons à la fenêtre, au premier ; et de là nous voyons un orchestre qui nous joue la Marseillaise ; puis une troupe de jeunes gens, habillés de flanelle blanche et coiffés du béret bleu, qui nous dansent la farandole. Je croyais, en Pari-sien que je suis, qui ne connaît la farandole que

par le théâti-e, je croyais que la farandole est une course échevelée ; mais point du tout, c'est une danse très gracieuse, composée de pas très divers et très élégants ; nous avons eu un plaisir infini à regarder ces jeunes gens exécuter sur la place cette farandole, si nouvelle pour moi. Vous pensez si la place et les rues avoisinantes étaient pleines de monde.

Il fallait bien que du haut de son balcon le souspréfet remerciât ; il l'a fait en termes vibrants, demandant qu'on criât vive la République ; puis, sans me dire gare, me montrant à la population, il a parle de l'hôte illustre — il a dit : illustre — qu'Orange possédait dans ses murs, il l'a invitée à crier : Vive Sarcey ! Elle ne s'est pas fait tirer l'oreille. Elle a crié : Yive Sarcey !

— Et c'est à lui que je passe la parole, a ajouté l'astucieux sous-préfet.

J'étais au pied du mur — c'est une métaphore ; car j'étais, au contraire, au haut du mur, sur un balcon. Je ne savais trop que dire. Mais bah ! il y avait aux fenêtres d'en face de jolies femmes, avec des paires d'yeux noirs, comme on n'en voit que dans le Midi. Je suis parti de là ; je leur ai crié que ce qu'il y avait encore de plus merveilleux parmi tant de merveilles, c'étaient les yeux des femmes ; et que, dans un pays où le ciel et les yeux des femmes étaient de feu, il fallait boire de l'orangeade et embrasser les Orangeaises.

C'était court ; mais c'était tapé.

SOYONS TOLERANTS

La semaine a été presque tout entière remplie par le récit des fêtes qui ont été célébrées, rue d'Ulm, par l'Ecole normale, à l'occasion de son centenaire. On a conté, un peu partout, les incidents les plus caractéristiques. Je n'en veux, pour ma part, en retenir qu'un seul, parce qu'il nous sera une occasion de revenir une fois de plus sur un thème qui nous est cher : c'est qu'il faut savoir se tolérer les uns les autres ; c'est que la tolérance est la première et la plus indispensable de toutes les vertus.

Mgr Perraud, l'évêque d'Autun, qui est un de nos anciens camarades et que j'ai connu à l'Ecole, avait annoncé qu'au cours de ces réjouissances il célébrerait, à l'église Sa nt-Jacques-du-Haut-Pas, une messe de commémorât:' on des anciens élèves de l'Ecole décédés. Nous avions tous, ou presque tous, trouvé l'idée excellente. Nous sentions que nous goûterions tous un doux et méh ncolique plaisir à nous abstenir, durant une heure ou deux, des banquets, des bals, des représentations de \héâtre, et de tout ce train de fêtes, pour songer à ces amis que nous avions, en cheminant à travers la vie, laissés sur la route, mais dont le souvenir nous était resté au cœur.

Un des nôtres, qui est pasteur, avait de même convié ceux d'entre nous qui sont ses coreligionnaires, à venir au temple dans la même intention ; et, de son côté, le rabbin avait invité les israélites, qui ont été, surtout en ces derniers temps, je crois, assez nombreux à l'Ecole, à une cérémonie analogue.

Rien de plus correct jusque-là. L'Ecole normale est, sans aucun doute, de toutes nos écoles, celle où la tolé-

rance religieuse a été le plus largement pratiquée. Chacun y revendiquait le uroit d'avoir sa foi particulière et d'y conformer sa conduite ; il le défendait avec un soin jaloux ; mais, en même temps, il admettait que les autres usassent librement du même droit qu'il demandait pour lui-même. Il n'y eut jamais, je pense, en aucun lieu du monde, une Ecole aussi profondément individualiste que la nôtre, dans le beau et grand sens du mot, et par cela même une école aussi tolérante.

Nous fûmes donc très étonnés quand nous apprîmes, par une circulaire pu^iée dans un certain nombre de journaux, qu'un groupe de ncs camarades avait imaginé, en guise de protestation contre la messe promise par Mgr Perraud, une cérémonie laïque, qui consisterait à porter des discours et des rieurs sur la tombe de M. Bersot, et qu'afin d'accentuer cette protestation, il avait juste choisi, pour cette manifestation laïque, l'heure où Mgr Perrauci devait céltorer le service funèbre à l'église Saint- Jacques-du-Haut- Pas.

Au reste, la façon dont était rédigée l'invitation de ce groupe de dissidents ne laissait aucun doute sur leurs intentions. C'était bien un échec à notre cérémonie religieuse qu'ils avaient prémédité, au nom de ce qu'ils appelaient la libre-pensée.

Mon Dieu ! je me serais mis de grand cœur avec eux, et probablement beaucoup de nos camarades comme moi, s'ils avaient simplement parlé d'une visite à rendre à la tombe d'Eugène Bersot. Bien que je n'aie pas eu pour directeur à l'Ecole Bersot, qui n'en a pris le gouvernement que longtemps après ma sortie, je suis, comme toute l'Université, pénétré d'une profonde et respectueuse admiration pour sa haute vertu. Bersot fut un saint laïque. Affligé d'un mal qu'il savait incurable, dont.il pouvait jour à

jour suivre les progrès, il vit venir avec une merveilleuse sérénité la mort qui était inévitable et proche. Il n'abandonna pas un instant, durant deux ou trois années d'inexprimables souffrances, les fonctions laborieuses et délicates dont il était chargé ; on le trouvait toujours à son poste, le visage aimable et l'air gai ; et il s'entretenait avec une douceur, tranquille des affaires de l'Ecole et des intérêts de ses élèves. Tous admiraient cette fermeté d'âme et cette constance, dignes d'un stoïcien. Quand l'heure vint, un de ses amis, docteur en médecine, qu'il avait prié de prendre ce soin, lui dit en pleurant :

— Mon ami, fais tes préparatifs ; tu n'as plus que vingt-quatre heures à vivre.

Il réunit autour de son chevet trois ou quatre de ses familiers, philosophes comme lui, et en leur compagnie il s'entretint, avec l'allègre tonne humeur de Socrate buvant la ciguë, des plus hautes questions de philosophie et de morale.

Sa mémoire est} restée en vénération dans notre Ecole. Aucun de nous n'eût hésité à lui rendre l'hommage dont quelques-uns de nos camarades avaient pris l'initiative. Mais pourquoi faire dé cet hommage une manifestation antireligieuse 1 Bersot était mort, comme il avait vécu, en dehors du catholicisme ; mais il avait laissé les élèves, dont il avait la direction morale, libres de suivre et de pratiquer la foi, qu'ils avaient reçue de leurs pères ou volontairement embrassée. Il avait donné l'exemple de la tolérance ; eûtil été ravi, s'il fût revenu au monde, de voir qu'on se servait de son nom pour l'accoler à une protestation fanatique 1

Oui, sans doute, fanatique. La libre-pensée a ses fanatiques comme la religion. Le fanatisme consiste, non- pas seulement à croire que l'on possède la vérité (car rien n'est plus légitime' niais encore, mais sur-

tout à vouloir en imposer la foi aux autres, à ne pas souffrir qu'eux aussi ils aient la leur, à les empêcher de la mettre au plein vent.

Ce qui m'a choqué dans l'invitation de nos camarades libres-penseurs, c'est qu'ils y cnt très nettement affiché la prétention de nous détourner d'une cérémonie où la religion avait sa part, c'est qu'ils se sont arrangés pour que nous fussions obligés de choisir entre deux manifestations, qui nous étaient également sympathiques. Il leur était si facile de changer l'heure de la visite à la tombe de Bersot !

Qu'est-il arrivé ?

C'est qu'ils étaient à peine cinquante au cimetière, où nous nous serions fait tous un devoir de nous rendre. C'est que l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas était pleine. J'y ai rencontré des camarades de toutes les promotions, dont beaucoup ne sauraient être soupçonnés de cléricalisme. C'est qu'en effet aucun de nous n'avait songé à faire de cette cérémonie une manifestation cléricale. Il n'y a pas un de nous qui n'ait à regretter quelque camarade, enlevé par la mort. Eh bien ! c'était pour nous une occasion de passer une heure ou deux avec leur souvenir. La majesté du lieu, le chant de l'orgue, le murmure des prières récitées par l'officiant, le recueillement attendri de toute l'assistance nous aidaient à évoquer ces chères images, à les voir plus distinctement flotter dans notre souvenir, à écouter leur voix lointaine, à y répondre du fond du cœur.

Ne me dites pas que tout cela se pouvait aussi bien faire à la maison, dans un cabinet de travail. Non, il faut que l'imagination soit mise en branle par les circonstances extérieures. Les trois promotions, dont j'ai fait partie, ont repassé devant mes yeux humides, tandis que se déroulaient les rites de la messe funèbre. Pourquoi nos camarades libres-penseurs vou-

laient-ils, par excès d'intolérance, me priver de ce triste et douloureux plaisir 1

Notre ancien camarade, Mgr Perraud, est ensuiie monté en chaire, et il nous a dit avec beaucoup de simplicité, d'une voix émue, des choses très touchantes que nous avons été ravis d'entendre, les incroyants comme les fidèles. Il a terminé sa courte homélie en nous annonçant qu'il avait, par faveur spéciale du pape, reçu la faveur de nous bénir pontificalement ; il nous a exhortés à recevoir avec reconnaissance <( cette précieuse et paternelle bénédiction ».

Eh bien ! oui, nous l'avons reçue ; et ceux mêmes qui ne croyaient pas à son efficacité ne s'en sont pas, après tout, trouvés plus mal. A supposer qu'ils aient pensé n'accomplir qu'un devoir de bienséance secondaire, ce devoir était-il si pénible ou si ridicule 1 Je vais aller ce soir au bal que donne l'Ecole normale pour conclure la série de ses fêtes. Les convenances me fcnt, à moi, qui suis un archicube légendaire, le devoir d'y assister. Il y a comme cela un tas de choses qu'on fait, par déférence pour l'usage, et qui ne sont amusantes qu'à demi ! Il faut avoir l'intolérance chevillée à l'âme pour ne pas s'y résigner.

378 t ilRONIQUES

LES ADMIRATIONS JUVENILES

lin de mes anciens à l'Ecole normale, M. Eugène Manuel, que connaissent tous nos lecteurs, vient de publier une curieuse brochure, où il nous conte une visite de jour de l'an qu'il fit en 1846, au nom de l'Ecole normale tout entière, de complicité avec l'un de ses camarades, à Chateaubriand, vieilli et proche de sa fin, mais dont la gloire rayonnait encore sur le siècle avec l'éclat d'un beau soleil couchant.

C'était en ce temps-là l'usage à l'Ecole, quand venait la nouvelle année, de choisir, parmi les contemporains les plus illustres, ceux à qui l'on porterait la carte collective de l'Ecole. On discutait en assemblée plénière les titres de chacun des candidats à recevoir ce que nous regardions, un peu présomptueusement peutêtre, comme un honneur pour lui. On se chamaillait ferme ; en votait ensuite, et la majorité faisait loi.

Je crois que notre génération a vu la fin de cette coutume... Nous avons, nous, passé par l'Ecole en 1849, 1850 et 1851 ; au lieu que nos aînés n'avaient guère à débattre que des questions de goût littéraire, nous avions à céder à des préoccupations politiques. Vous savez comme en politique les passions sont toujours vives et intransigeantes ! Elles étaient plus animées encore en ces années de révolution qu'aujourd'hui. Les disputes montèrent, une année, à un diapason si aigre que nous coupâmes court à toute querelle, en déclarant qu'on n'enverrait de carte à personne. C'était le moyen le plus sûr de mettre tout le monde d'accord. J'ignore si, depuis, nos successeurs ont repris la tradition interrompue par nous en 1850.

Elle était en pleine vigueur quand notre ami Eugène Manuel faisait son temps d'école.

Les noms sur lesquels s'engageaient les débats chaque année peuvent donner une idée de l'état d'esprit des normaliens d'alors. En 1845 venaient d'abord, sans conteste, Chateaubriand, Lamartine, Béranger, tous trois sur la même ligne. Puis, c'étaient uousin, Villemain, Augustin Thierry. Guizot et Thiers divisaient les votes ; c'était tantôt l'un et tantôt l'autre qui l'emportait. Mais la véritable lutte aiguë, ardente, commençait avec Victor Hugo, qui n'avait pas encore pris la grande place qu'il occupa plus tard, Lamennais, Berryer, Michelet, Quinet. Mickiewicz.

Ce qui vous étonnera sans doute, c'est que ni George Sand, ni Balzac, qui étaient pourtant dans le plein de leur gloire, ni Alfred de Vigny, ni Alfred de Musset, le poète de la jeunesse, ne figuraient point sur les listes ; Sainte-Beuve non plus ; mais lui n'avait pas donné toute sa mesure.

Manuel nous donne les noms qui furent définitivement choisis, en l'an de grâce 1845. Il y en eut huit, pas davantage : Lamartine, en tète de la liste, puis Chateaubriand, Béranger, qui était encore, à cette époque lointaine, le poète national, Lamennais, Victor Hugo, Thiers, Michelet et Quinet.

On tirait au sort ceux à qui reviendraient l'honneur et la joie de porter les cartes aux élus, à raison de deux élèves par carte. Manuel eut la chance de voir son nom sortir sur celui de Chateaubriand ; le hasard lni adjoignit un de ses camarades, mort aujourd'hui, Henri Tramblay.

Manuel nous cente avec beaucoup de vivacité et de charme attendri l'émotion que tous deux ressentirent, lorsqu'ils s'acheminèrent, porteurs de la précieuse carte, vers la rue du Bac, où demeurait le grand homme. Parmi leurs camarades, chargés comme eux

d'une ambassade analogue, quelques-uns n'osaient, par timidité, par pudeur, solliciter l'honneur d'être reçus en personne ; ils déposaient la carte aux mains du domestique et se sauvaient, effrayés de leur témérité.

Manuel et Tramblay s'étaient promis de dompter cette lâche frayeur ; ils s'étaient encouragés l'un l'autre à comparaître devant le dieu ; ils avaient pris la peine d'aller la veille reconnaître le logis, ou plutôt le temple.

« Quant à notre résolution, ajoute Manuel, nous n'en avions parlé à personne ; mais elle était bien prise :

— Nous demanderons à le voir, n'est-ce pas 1

— Sans aucun doute.

— Arrivés à la porte, nous ne faiblirons pas, nous ne reculerons pas ?

■ — Je suis, comme toi, bien décidé.

— Mais que lui dirons-nous, s'il nous reçoit 1

— On ne s'agenouille plus devant les souverains ; mais on s'incline devant tout ce qui est divin ; et nous saurons bien lui dire qu'il fait partie de notre culte, et que, devant lui, nous nous sentons dans le temple. »

Je veux bien que ce dialogue ait été un peu arrangé par le narrateur, quoique M. Manuel ait pris soin de nous apprendre que le soir même il consigna, pour en garder un souvenir plus fidèle, tous les détails de ce mémorable événement.

Mais à supposer que ces paroles, qui sentent un peu le voisinage de 1831, n'aient pas été textuellement échangées par les deux jeunes normaliens, il n'en reste pas moins constant que ce fut là ce qu'ils pensèrent et sentirent ; qu'ils portèrent dans cette visite un tremblement religieux, qu'ils entrèrent dans la chambre que leur ouvrit le valet en livrée avec l'idée de tonuer à genoux et d'adorer.

Eh bien ! croyez-vous que si l'un des jeunes gens

de notre Ecole, ou, si vous aimez mieux, d'un des cénacles quelconques qui pullulent dans Paris à cette heure, avait à faire une semblable visite, ce sont là les sentiments qu'il éprouverait, qu'il serait en proie à cette émotion, qu'il serait terrassé, anéanti par une crise d'enthousiasme 1

Vous m'allez dire qu'il n'y a plus de Chateaubriand pour la provoquer. Il est certain qu'on ne trouverait pas aisément, aujourd'hui, un grand écrivain qui exerçât sur tout son siècle une uomination pareille, qui eût le prestige d'une royauté incontestée. Je n'en sais que trois qui ont joui de ce privilège : Victor Hugo, Chateaubriand et Voltaire.

Mais tout est relatif.

Jules Claretie me contait, l'autre jour, cette anecdote, dont il m'a garanti l'authenticité :

<( Je venais de sortir du collège, me dit-il, et je grillais d'écrire dans les journaux. Je m'étais, grâce à l'obligeance d'un chef de claque, procuré des billets pour une première importante. J'étais placé, quand About entra dans la salle. Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de rappeler quelle était alors la popularité d'About, et comme tous les yeux étaient fixés sur lui. Je fus, de la tête aux pieds, secoué d'une grande commotion : être un jour About ! Conquérir comme lui la renommée ! quel rêve ! Un ami plus âgé, qui savait mes aspirations, vint à moi dans un entr'acte et me demanda :

« — Voulez-vous que je vous présente ?

a Dieu sait si j'en mourais d'envie. Je n'osai pas ; non, je n'osai pas. L'idée de me trouver face à face avec un homme aussi célèbre me troubla étrangement, et je refusai, enragé tout bas contre moi-même de ma timidité. »

Et il ajoutait en souriant :

« — Peut-être, à mon tour, suis-je devenu quelque

chose ! Je ne demande pas, à coup sûr, que les conscrits des lettres suffoquent d'émotion et tremblent à me voir entrer dans un théâtre. Je les en tiendrais quittes ; et ne leur demanderais que de ne pas me traiter d'idiot. »

Les jeunes gens des derniers bateaux sont terribles. Us ont perdu le sens du respect. Et je contais, à mon tour, à Claretie une anecdote bien typique, que je tiens d'un des premiers architectes de ce temps, du plus populaire certainement.

« — Le hasard, me disait-il, fait que, l'autre jour, je suis entré à l'Ecole des Beaux-Arts avec Paul Baudry. Je ne suis pourtant pas tout à fait le premier venu, et Paul Baudry est un des grands artistes de ce temps-ci ; tous deux nous avions passé par l'Ecole, et nous avions, ce me semble., ajouté quelque chose à sa gloire. Tous >ces jeunes gens ont eu l'air de nous traiter comme si nous étions des gens finis, usés, de vieilles badernes. Pas un ne s'est découvert ; quelquesuns ricanaient... »

Il y a du vrai dans ces doléances. Les jeunes gens (je parle en général, bien entendu) n'ont pas plus de respect pour leurs aînés en art qu'ils n'en ont pour leur père dans la famille. Us raillent avec un mépris superbe les situations acquises, sans prendre garde que, pour les acquérir, il a fallu déployer beaucoup d'énergie et tout au moins un peu cle talent. C'est sans doute, pour un néophyte des lettres, un grand avantage de n'avoir rien fait encore; il aurait tort d'en abuser.

Page 1