‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 35 sur 40 · PASSER PATRIARCHE · texte numérisé non relu

PASSER PATRIARCHE

Le nom de Jules Simon emplit cette semaine. Tous les journaux retentissent de ses louanges. L'Etat s'est chargé de célébrer ses funérailles, et tout ce qui porte un nom en France marchera derrière son cercueil et l'accompagnera jusqu'à sa dernière demeure. C'est une belle mort couronnant une belle vie.

Jules Simon a eu, comme vous le savez, une existence très accidentée. Il a débuté humble et pauvre dans le professorat ; il s'y est élevé peu à peu aux premières places; il est entré dans la politique, il a occupé de hautes positions et il en est tombé ; il a traversé des révolutions furieuses et des crises redoutables; il a été battu de tous les vents contraires, un jour populaire et l'idcle de la nation, le lendemain traîné dans la boue, écoutant crier dans les rues : <( La grande trahison du saint Mirabeau. » Il a duré, travaillant toujours.

La vieillesse est enfin venue, une vieillesse calme et sereine, planant au-dessus des orages. Plus d'attaques ; plus même de railleries ; il était accepté, vénéré, aimé de tous ; on l'appelait le père Simon, comme on avait dit le père Hugo, le père Corot, sans ombre de gouaillerie parisienne, attribuant à ce mot de père le sens affectueux et grave qu'on lui donnait dans les vieilles familles d'autrefois : C'est le père qui a parlé !

Il avait passé patriarche.

Et pourquoi 1 C'est qu'il avait duré en travaillant.

Durer, c'est le premier point. Il n'est, par malheur, pas à la portée de tout le monde. Ne vieillit pas qui veut, et même, parmi ceux à qui la nature permet de

vieillir, il y en a beaucoup dont les forces défaillent, que trahit ou le cerveau ou la main.

Nous ne sommes donc pas maîtres de vieillir ; mais nous pouvons toujours arranger notre vie comme si nous devions vieillir, puisque, après tout, notre espoir à tous est de ne pas mourir jeune, avant d'avoir goûté ce que cette vie nous promettait de bonheur et de joie.

Travaillons, comme si nous étions sûrs de durer. Le travail, qui est un des gais compagnons de la trentième année, demeure l'ami le plus sûr et le dernier de la soixantième. Il n'y a de vieillesse heureuse que celle des hommes qui, après avoir beaucoup travaillé dans leur jeunesse, travaillent encore quand ils sont devenus vieux.

Je vous parlais, tout à l'heure, de Hugo et de Corot. Combien d'autres je pourrais vous citer. Rappelezvous Voltaire, jetant, à soixante-dix ans passés, le fameux cri :

Le travail est mon dieu; lui seul régit le monde.

Voltaire, en voilà un qui a duré en travaillant ; aussi a-t-il été le roi de son siècle. Et Gœthe, n'était il pas, en sa vigoureuse vieillesse, le dieu incontesté de l'Allemagne 1 Et plus près de notre temps, chez nous, n'avons-ncus pas vu Renan exercer une manière de domination intellectuelle, sans autre secret que celui de ses prédécesseurs, que celui de Jules Simon lui-même 1 II avait duré en travaillant.

Vous me direz que tout le monde ne peut pas être Voltaire, Hugo, Gœthe, Renan, Corot ou Jules Simon. Rien de plus juste. Il n'est donné qu'à un petit nombre de conquérir des vieillesses glorieuses; mais il est permis à tous de se ménager des vieillesses honorées et heureuses ; et l'artifice est le même du haut en bas de l'échelle : il faut durer en travaillant. Je

n'"ajcutc même pas en étant honnête homme ; car j'ai une si grande confiance dans la vertu du travail que je regarde comme à peu près impossible d'avoir le goût du travail sans prendre celui de l'honnêteté.

La vieillesse, pour l'homme qui continue de travailler, loin d'être une faiblesse, comme on le pense communément, est une force qui va croissant tous les jours. C'est qu'à mesure que l'on prend des années, on égrène sur sa route ceux qui ont été les concurrents eu les adversaires. Un reste, puisqu'on travaille, en communications plus ou moins étroites avec les générations nouvelles ; et comme elles sont entrées dans la vie, connaissant votre nom, elles l'acceptent, sans trop le discuter ; elles l'honorent même a' un salut respectueux ou gouailleur comme fait un passant dans la ruej devant un vieux saint en sa niche. On ne les gêne pas trop ; car elles savent qu'on n'en a pas pour longtemps. « Je vais bientôt, disait Victor Plugo, par manière de badinage, désencombrer le siècle. » Personne ne le désirait ; car sa gloire ne portait plus ombrage à personne. Il était trop près de sa fin. Tous pouvaient, sans arrière-pensée, louer le maître des maîtres et vanter ses derniers ouvrages ; c'était une admiration sans inconvénients.

La vieillesse de Jules Simon a été admirable, et admirablement heureuse. Il s'était fait une spécialité des questions humanitaires. Il n'- avait pas do société charitable dont il ne fût ou le président en exercice ou le président honoraire. Et ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est qu'il s'occupait de toutes. On le trouvait toujours prêt. Point de séance cù il ne parlât ; car il était l'orateur attitré de ces solennités de la bienfaisance ; il l'était de tous les banquets où l'on se faisait une fête de l'inviter. Oh ! que de fois j'ai admiré et envié tout bas cette aisance et cette Tâce d'élocution ! La persuasion lui coulait des lèvres. Il commençait

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presque toujours d'une voix faible et presque voilée, qui commandait l'attention. Il se disait souffrant, épuisé ; puis, peu à peu, la taille se redressait, la voix prenait plus de vibration et de fore ; et aiors, c'était une abondance extraordinaire de déveli ments, un flux de souvenirs personnels et d'anecdoteSj dont il relevait les lieux communs ordinaires de ces improvisations. C'était un charmeur et le plus charmant de tous les charmeurs.

Jules Simon durait en travaillant.

C'est un exemple que, pour ma part, je m'efforce ce suivre ; c'est un exemple que je propose à tous ceux ou. me lisent.

Ne vous dites pas : « Ah ! le jour où j'aurai ma retraite !... Ah ! le jour où je me reposerai !... »

Non, mes amis ; on a toute l'éternité pour se reposer. La retraite, pour les gens qui ont beaucoup travaillé, c'est le travail. Mais (c'est un point important) mettez-vous bien dans la tête qu'on n'aime à travailler, passé soixante ans, que si l'on en a pris i habitude, que si cette habitude a passé dans le sang.

Commencez denc à travailler jeune ; continuez à travailler dans l'âge mûr ; travaillez toujours, pour vous mériter la consolation de travailler dans la vieillesse, à l'âge où le travail est le plus facile, le plus fructueux, et, selon les circonstances, le plus glorieux même.

Croyez-en un homme qui a, depuis longtemps, passé l'âge où, dans les administrations, on prend sa retraite. Je travaille toujours; c'est le secret de rester •jeune, sous des cheveux blancs.

Hélas ! je n'en ai plus, même de blancs !

Mais je travaille toujours.

Je tiens, moi aussi, à passer patriarche !

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