‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 36 sur 40 · LES BOXS MOMENTS DE LA VIEIL · texte numérisé non relu

LES BOXS MOMENTS DE LA VIEIL

Je ne sais si vous vous rappelez, mon cl qui avait peur titre : Passer patriarche et que jV écrit à propos de la mort de mon vénéré maître Jules Simon. J'ai reçu, quelques jours après qu'il fut publié, la lettre qui suit. Elle m'a paru si jolie, que je n'ai pas hésité à la mettre sous vos yeux. Lisez-la, je vous prie, avant que nous en causions ensemble :

« 13 juin 1896.

» Monsieur^

» Je n'ai peint la joie de vous connaître ni Pnom d'être connu de vous. Je suis vieux ; j ai depuis I t emps des cheveux blancs que vous dites n'V. plus. Je suis prêtre depuis plus de quarante ans, et curé de ma petite campagne depuis vingt-cinq ans, après avoir passé d'abord une douzaine d'à. dans le ministère paroissial comme vicaire et curé ; et préalablement, cinq autres années dans 1 ment de nos maisons d'éducation cléricale, Je l'abri de mon clocher, qui ombrage men p. Ce presbytère, je m'en suis fait un petit nid envié par plus a un de mes bien-aimés confr:' je me

contente avant tout d'aimer et de faire Eglise

et son immuable doctrine, dont je tourri

aux fortes sources.

>> Quelque peu fanatique de Yl parmi ses abonnés depuis avant mon sacerdoce, j'ai plus d'une fois, dans cette longue vie de lecture, vu votre nom passé au crible par des maîtres, comme Louis Veuillot, dont la trempe est perdue. Néanmoins,

comme je suis un amant passionné des Jettres, je butine encore avec persévérance, en dehors de YUnivers et de son éeele, dans les bons milieux littéraires qui m'apportent de bien douces jouissances.

» Or, je vous l'avoue simplement et sincèrement, chaque fois que je rencontre votre signature, j'y trouve, nour me servir d'une de vos expressions accoutumées, un plaisir extrême. Car je me dis, sans jamais me tromper : « Je vais trouver là un échantillon de notre belle langue française, nette, claire, franche ; correcte et simple à la fois, débordant de bon sens et de droiture ; point de prétentions académiques, point de néologisme, point d'images douteuses ; point de ce que j'appellerais volontiers : les plâtras du style. » Non, c'est toujours le mot juste, le tour de phrase correct, l'image exacte avec la note humoristique de bon aloi, et un jet de plume facile. En un mot, vous lire monsieur, est pour moi une véritable jouissance.

» Sans doute vous n'êtes pas un clérical, puisque vous êtes un normalien pur sang, et je ne crois pas que la note du cléricalisme soit la caractéristique du vrai normalien. Mais l'expérience de la vie, votre passage aux frères Saint-Jean-de-Dieiij vos relations sociales et surtout votre bon sens naturel, joint à la droiture de vos sentiments, et aussi, comme vous le dites si bien ce matin dans votre article: Passer -patriarche, votre amour constant et votre pratique journalière du travail, donnent à votre pensée et à son expression, cette saveur parfois presque chrétienne, qui est le fruit de la saine raison.

» Depuis longtemps, monsieur, je ressens à votre endroit tout ce que vous dit cette lettre. En lisant soit vos articles hebdomadaires du Petit Journal que j'achète presque uniquement à cause d'eux, soit ceux des Annales, dont je suis le vieil abonné, je m'étais

senti plus d'une fois poussé à vous dire toute la joie que j'éprouve à converser avec vous.

» Afin de vous montrer que dans le clergé, et même parmi les fanatiques de l'Univers, il n'y a pas que des intransigeants, et aussi, par-dessus tout, peur vous remercier du vrai plaisir que vous me procurez, que vous dirai-je ! Vctre article de ce matin dans les Annales a été la bombe oui a fait partir ma plume. Si j'ai mal fait, ce oui pourrait très bien être, vous me le pardonnerez en raison de l'intention. Car je n'ai fait que vous exprimer ce que je ressens vivdxteat; et, cette lettre, tenez, jetez-la au panier, vous contentant de retenir qu'il se trouve sur les bords du Cher, en un coin ravissant de notre beau pays de France, un vieux curé qui goûte fort la prose de M. Francisque Sareey, et se permet, en retour, de prier de tout son cœur en sa solitaire église pour l'âme de cet homme de grand talent, afin que Dieu lui donne icibas encore longtemps la joie dans le travail et le secret de rester jeune sous les cheveux blancs qu'il n'a plus, et plus tard, cette joie impérissable de l'au delà, à laquelle nous prédispose une vie honnête et laborieuse, comme celle de ce bon Jules Simon nous en fournit aujourd'hui un remarquable exemple par sa fin toute chrétienne, et qui, j'espère, cher monsieur, sera la vôtre.

» Veuillez, cher monsieur, agréer l'hommage bien sincère d'un de vos admirateurs, qui aime à se dire votre très humble et très obéissant serviteur.

» E. Mangot, « Curé de Bourré (Loir-et-Cher). »

Je crains bien, monsieur le curé, que vous n'ayez un jour à vous reprocher devant Dieu de m'avoir fait commettre le péché d'orgueil. Je croyais être devenu depuis longtemps aussi insensible à la louange que je

aux critiques, aux injures et aux

lais il parait que dans tous les cœurs,

• les mieux affermis contre les compliments, il

toujours de l'homme, comme dit notre Molière;

•très m'ont touché. Je sais ce qu'il en faut rctran-

ce qui n'est que de courtoisie aimable, et je

■ supprimé moi-même si je n'avais pensé que,

dennant votre lettre, mieux valait l'offrir dans son

intégrité à nos lecteurs.

Ils y trouveront une preuve nouvelle et plus forte que toutes les autres en faveur de la thèse que je leur exposais dimanche dernier : c'est qu'il, y a de bons moments encore dans la vieillesse, quand on vieillit en aillant toujours.

J'étais arrivé à l'âge de soixante ans passés sans avoir eu l'honneur d'être connu de vous, autrement que par les polémiques u.e Louis v'euillct et de ses amis, qui n'étaient pas tendres pour moi. Heureusement pour moi, j'ai pu durer en travaillant, et j'ai fini par rencontrer des journaux et des revues, où j'ai lu de vous et de quelques-uns de ves confrères. Je ne me flatte pas de les avoir gagnés tous. Peutq a-t-il, parmi eux, qui n'ent ni votre largeur d'esprit ni votre bienveillance. Mais j'ai pu voir, par le nombre de prêtres qui me font l'honneur d'entretenir une correspondance avec moi, qu'il s'en trouve beaucoup qui ont rendu justice à mon goût de tolérance, et qui, comprenant le sens de la campagne ée jadis contre le cléricalisme, l'ont excusée et pardonnée.

Cette campagne, monsieur le curé, je serais prêt à la reprendre, si les circonstances m'y forçaient ; si la on sortait de l'église pour tracasser dans la poli tique, si elle affectait encore des velléités de persécution. Mais nous sommes loin du temps où retentissait le fameux cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà

l'ennemi. » L'ennemi, à cette heure, c'est le collectivisme ou plutôt l'anarchisme ; et je crois, monsieur le curé, que nous le pouvons combattre côte à côte.

Je vous remercie de prier peur moi. J'espère bien qu'ayant travaillé dur toute ma vie, et m'étant efforcé de rester honnête homme, je trouverai grâce, au jour de ma mort, devant l'être, quel qu'il soit, qui me demandera compte de mon passage sur terre. Mais s'il m'opposait les sottises, trop nombreuses, hélas ! que j'ai faites et les innombrables bêtises que j'ai dites, je sa.s bien que je ne pourrais m'empêche™ de lui répondre :

— Oui, tout cela est vrai ; mais il y avait dans un des coins les plus ravissants du Cher, un de vos serviteurs qui possédait un très joli jardin, où il cultivait des roses pour orner votre autel. Faites-le venir, je vous prie. Il vous dira que je n'étais pas un mauvais homme.

Vous viendrez, je m'attacherai à un pan de votre robe, et vous m'emporterez, en souriant, clans la demeure qu'il vous réserve. Nous y causerons ensemble de Louis Veuillot, que je connais, que j'admire, et que j'aime autant que vous pouvez le faire. Car il avait bien de l'esprit et il écrivait en français. Nous le relirons de compagnie; je vous lirai aussi quelques pages de Voltaire qui n'était pas non plus un imbécile. Vous verrez; nous ne nous ennuierons pas !

En attendant, cultivons chacun notre jardin. Car il n'y a que cela de bori en cette vallée de misère : cultiver son jardin.

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