‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 37 sur 40 · LE SOLEIL DE LA JEUXESSE · texte numérisé non relu

LE SOLEIL DE LA JEUXESSE

C'est cette semaine qu'a eu lieu la séance annue-o des cinq Académies. Vous savez qu'en cette solennité, il est d'usage que chaque Académie soit représentée par un orateur qui lit, au nom de sa section, un morceau d'éloquence, dont le sujet a été arrêté d'avance. Cette année, c'est M. Albert Sorel, un des Quarante, qui avait été choisi pour être le porte-paroles de l'Académie française, et comme c'était à lui d'ouvrir la séance, il a dû rappeler le souvenir des pertes que l'Institut avait faites dans l'année, évoquer Timagc de ces illustres morts et jeter sur leurs tombes, fraîchement fermées, en guise cle couronnes et de fleurs, quelques phrases de panégyrique.

Chemin faisant, il ne pouvait faire autrement que cle rencontrer le nom de Henri Meilhac. Permettez-moi de détacher ce passage, qui est vraiment joli :

<c Qui n'a pas vécu à Paris en 1857, au temps de l'Exposition universelle, n'a pas connu la gaieté exquise et connu la joie cle vivre ; l'illusion enchanteresse du feu d'artifice, un soir de fête, sous le ciel de mai. Pour les hommes de ma génération, Henri Meilhac a représenté le monde de ce temps-là, comme Marivaux, au dernier siècle, celui de la vieille France. La Grande Duchesse, la Vie Parisienne, Froufrou, ce théâtre qui s'ouvre avec des éclats de rire et qui finit dans les larmes-, est bien l'image de PariSj en ces années fragiles et étourdies. Meilhac a été, à sa façon subtile et délicate, et, certes, sans l'avoir cherché, un symboliste. »

Le morceau est charmant, et il semble qu'il y ait

passé ccmme un souffle de Meilhac lui-même. Il a été applaudi, comme on applaudit à l'Institut, de façon discrète. Un sourire d'approbation a couru sur toutes les lèvres.

C'est que nous étions là beaucoup qui avions connu ce temps, et, tout aussitôt, nous nous sommes reportés aux heureuses années de notre jeunesse ; et tous, nous nous sommes dit tout bas :

— Ah ! oui, c'est vrai qu'à cette époque-là il faisait bon vivre !

Et voilà qu'en même temps me remontait à la mémoire le mot que l'en prête à Talleyrand :

— Ah ! disait-il, un jour de causerie avec des intimes, parlant de la société d'avant 89, qu'il avait connue en sa jeunesse, ah ! ceux qui n'ont pas vécu les quelques années qui précédèrent la Révolution, ne savent pas ce que c'est que la douceur de vivre.

Et, plus tard, beaucoup plus tard, moi-même, en les années dont M. Albert Sorel ravivait le souvenir, je me rappelle que j'eus occasion de causer avec un vieil habitué de la Comédie-Française, que j'y rencontrais presque tous les soirs, assis dans le même fauteuil. Il me contait les splendeurs de la Restauration, qui lui avaient laissé un délicieux souvenir.

Il me disait comme, en cette époque bénie, chaque jour voyait éclore un chef-d'oeuvre, tant était nombreuse et ardente la phalange des artistes qui s'élançaient tous d'un commun élan, quoique par divers chemins, à la gloire; comme il y avait une bourgeoisie intelligente, éclairée et fine, qui savait les comprendre et les goûter; comme les femmes étaient aimables et pratiquaient avec élégance cet art de causer, qui est proprement un art français. Il ne tarissait pas en anecdotes, en louanges et en regrets, et il concluait lui aussi, comme Talleyrand et comme M. Albert Sorei, par cette phrase mélancolique : « Qui n'a pas

vécu aux environs de 1830 ne sait pas et ne saura jamais ce que c'est que la douceur de vivre. » je me disais :

— Je trouve bien sombre cette fin de siècle; elle mo semble, à moi, qui m'achemine, comme le siècle lui-même, vers l'inévitable abîme où disparaît toute chose, ainsi que dit le poète, la feuille de rose comme la feuille de laurier, elle me semble attristée par le grondement sourd d'un cataclysme prochain ; je n'y coudoie que des jeunes gens qui se plaignent de leur misère, les uns emportés par un âpre et furieux désir de gagner de l'argent, les autres s'abandonnant, avec un dilettantisme sceptique, aux cruelles délices du nirvana. — « Voilà, me dis-je à part moi, un temps où il ne fait pas bon vivre et qui ne laissera point de regrets à ceux qui auront eu la mauvaise chance

er. »

Eh bien ! qui sait 1 Peut-être que, dans trente ou trente-cinq ans, quelques-uns de ceux qui promènent à cette heure leur jeunesse dans cette noire fin de siècle, quand ils auront atteint mon âge, se reporteront vers cette date de 1900, qui pour eux, sera lumineuse, et diront, du même ton que M. Albert Sorel, que Talleyrand et que mon vieil habitué de la Comédie-Frc.,!--. çaise :

— Qui n'a pas vécu les années qui ont précédé. la grande Exposition universelle, n'a pas connu la dou-; ceur de vivre.

! mon Dieu ! ils auront oublié les lamentations

dont ces années furent pleines ; ils ne se souviendront

que d'une chose : c'est qu'en ce temps-là, ils avaient

vingt ans, que le présent leur paraissait exquis, parce

qu'un long avenir s'ouvrait à leurs yeux, illuminé et

par l'espérance.

Ah ! comme les femmes étaient aimables, alors !

Parbleu ! je crois bien, c'est qu'ils les aimaient et

qu'ils étaient aimés d'elles; c'est qu'ils trouvaient un charme à leur nervosité de Parisiennes, et je ne sais quel piquant à cette petite pointe de dévergondage dont elles étaient ccutumièrcs.

Ali ! comme on causait joliment à cette époque !

Traduisez : entre vingt et trente, on est exubérant de pensées et de langage, en a de l'esprit parce qu'on veut plaire; de l'imagination, parce que la sensibilité est aisément en branle. On a le rire facile parce que la plénitude de vie s'extravase en gaieté et qu'on s'amuse de tout et de rien à propos de n'importe quoi.

Ah ! quelle floraison d'artistes !... Quelle abondance de chefs-d'œuvre !

Eh ! oui, il y avait des artistes ; il y en a toujours eu, il y en aura toujours. Mais vous aviez en ce temps-là, pour sentir les belles œuvres, vous aviez ce que rien ne remplace : la ferveur de vos vingt-cinq ans. Plus tard, on les comprend encore ; on ne les goûte plus. Ce n'est qu'à vingt ans que le coup de soleil de la poésie vous tape sur la tête et vous chauffe la cervelle.

Je crois bien que chaque génération, tour à tour,

après avoir maudit le temps où s'est écoulée sa jeu-

■■•, se retourne ensuite vers ces mêmes années, qui

lui avaient jadis paru si mauvaises, et s'écrie avec

M, Albert Sorel :

— Qui n'a pas vécu ces années-là n'a pas connu la uouceur de vivre.

Cela veut dire tout simplement : on est heureux d'être jeune; mais on ne sait ni estimer ce bonheur ce qu'il vaut, ni en jouir comme on le devrait. Et c'est plus tard qu'évoquant le souvenir de ce passé aboli on le pare de tous les attraits qu'il n'avait peut-être pa^, mais qu'on lui prête obligeamment. On est vieil me d'un mirage rétrospectif.

Il n'y a pas grand mal à cela.

La seule morale que j'en voudrais tirer, à l'usage de nos jeunes lecteurs, c'est qu'aucun temps n'est si mauvais qu'on veut bien le aire, puisque trente ans plus tard, aux yeux mêmes de ceux qui l'ont traversé et maudit, il surgira tout enveloppé d'un brouillard lumineux d'aimables souvenirs.

Il n'y a pas, à vrai dire, d'époques malheureuses pour les braves gens qui travaillent, qui ont des goûts simples et qui s'accommodent, à la bonne franquette, de ce que leur apporte la vie.

Carpe diem, disait Horace : cueille le jour.

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