‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 38 sur 40 · JOUR DE DEUIL · texte numérisé non relu

JOUR DE DEUIL

Il y a un mois à peine nous conduisions Charles Garnier à sa dernière demeure, et voilà qu'aujourd'hui, nous avons enterré son fils, Christian Garnier, mort subitement d'une affection qui avait depuis longtemps altéré sa santé et miné ses forces.

Christian était né faible de constitution. Je me souviendrai toujours qu'un matin, le docteur Félizet, feuilletant chez moi un album de photographies, y vit celle de Christian, qui était alors un joli enfant aux beaux cheveux blonds. Félizet le regarda longuement :

— Est-ce qu'il est de ta famille? me demanda-t-il.

— Non, c'est le fils d'un ami.

— Eh bien ! ton ami peut en faire son deuil : cet enfant ne vivra pas.

Je gardai, comme vous pensez bien, cette prédiction pour moi. Elle ne laissa pas de m'inquiéter. A mesure que l'enfant grandit, les symptômes alarmants d'une tante chancelante devinrent plus visibles. La mère, une des plus vaillantes femmes qu'il m'ait été donné de connaître, entreprit courageusement une lutte impossible avec la nature.

On peut dire qu'à force de prudence, de soins éclairés et patients, grâce aussi à cette chaleur d'amour maternel qui, se dégageant, d'elle, enveloppait son fils et réchauffait, elle le conquit jour à jour sur l'inexorable mort. Elle avait la fei et la répandait autour d'elle.

Sous cette influence bienfaisante, nous vîmes Nino (c'était son petit nom d'amitié) se repx*endre lentement à la vie et se raffermir. La mère le crut définiti-

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vement sauvé; nous L'espérâmes. Nous savions si bien que deux existences, celles du père ci de la mère, étaient attachées à ce frêle roseau ! Nous nous dii qu'il était impossible que la marâtre nature î avant l'heure et fit d'un coup trois victimes.

Un joui*... Oh! ce jour de détresse, que de fois il m'est remonté à la mémoire ! Je reçus un mot qui me disait : « Nino est perdu. Nino est condamné ! Ce n'est plus qu'une question d'heures. »

La phtisie avait mis sur lui son implacable main. M. Brouardel et les médecins appelés à son chevet s'étaient retirés, confessant la vanité de la science.,

La mère seule s'oljstinait à espérer. Qu'espérait elle 1 Un miracle !

Le miracle se fit. La phtisie galopante s'arrêta tout à coup. Nino se reprit à vivre.

Mais de quelle vie fragile et précaire ! Coin me noua nous sentions pris d'une tristesse silencieuse, à voir ces yeux d'un bleu pâle qu'animait une faible lueur; ce teint aussi blanc que l'albâtre d'une veilleuse dont les parois s'éclairent d'une pauvre petite lumière diffuse et tremblotante.

Dans oe corps de malade, il y avait une âme d'homme.

Ce jeune homme, voué à la mort prochaine, l'avait regardée en face avec la fermeté d'un philosophe stoïque, avec la douce résignation d'un chrétien. Il ne. parlait jamais de son mal, et ne souffrait point « lui en parlât. Il en gai'dait héroïquement le seen fond de son être.

Il ne s'était point cru dispensé du travail et de l'action. Il aimait les études géographiques : il s'y était adonné, je ne dirai pas avec ardeur, le mot ne serait pas juste; mais avec la ténacité lente d'un homme qui sait qu'il n'a que peu de force, mais qui les dirige toutes vers le même but.

Il avait appris une demi-douzaine de langues européennes, pour mener à benne fin un mémoire qui eut l'honneur d'être couronné par l'Académie. Il en fut très heureux, et il était en droit d'en être fier. Car

étude ne valait pas seulement par l'origin de la conception, par l'abondance des renseignements: elle était encore la conquête d'une âme forte sur un corps débile, de l'esprit sur la matière.

Il me rappelait ce charmant Vauvenargues, qui, à travers les tristesses de la maladie, sentant venir la mort, philosophait avec une sérénité si douce que les larmes en venaient aux yeux de Voltaire, et qui s'éteignit sans avoir goûté les prémices de cette gloire dont il avait dit, avec une mélancolie si navrante, que les premiers feux de l'aurore n'étaient pas plus doux que ses premiers rayons.

Lui non plus, notre pauvre Nino, il ne devait pas emplir son mérite et jouir de la renommée qu'il avait commencé à s'acquérir parmi les savants d'Europe.

Il se disait qu'il n'aurait pas le temps.

Le jour où nous mîmes Charles Garnier au tombeau, il dit à sa mère en larmes :

— Au moins, mon père n'aura pas eu le chagrin de me voir mourir; mais toi, ma pauvre maman, qu'estce que tu vas devenir quand je ne serai plus là ?

Il n'est plus là, c'est fini !

Mais la mère est une croyante. Elle attendra, inconsolée sans doute, mais ferme et les yeux fixés là-haut, le moment d'être réunie à ceux qu'elle a aimés et dont elle a été la Providence, à son mari et à son fils enlevés à si peu de jours d'intervalle.

Vous avez, ô Seigneur, complété L'ossuaire, Un muis vous a suffi pour filer le suaire Du père et d" l'enfant.

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