PREFACE XIII
hautes et superbes facultés. « Taine est inexorablement logique et métaphysicien jusqu'à l'absurde. En toute chose, il remonte au principe ou du moins à ce qu'il croit être le principe, et il en déduit rigoureusement, inflexiblement, les plus énormes sottises... Et tout le monde de rire... N'empêche qu'il vaille mieux qu'aucun de nous... On s'en moque un peu. Moi pas... J'aime l'entendre exposer ses théories... Il est à coup sûr, à tous égards, le premier de la section... C'est un garçon que j'estime beaucoup et avec qui je me lierais très volontiers, s'il y avait moyen de former une liaison à l'Ecole... » Il professe pour lui presque du respect.
Tandis qu'il juge ainsi les autres, avec cette clairvoyance et cette élévation, Sarcey se juge et se fait juger lui-même. De tous les portraits qu'il sème dans ses Lettres, le sien est peut-être encore le meilleur.
Il se plaint çà et là que les examens et les concours l'aient trop souvent laissé sur le seuil des grandes récompenses : premier accessit de discours français en rhétorique au Concours général, premier accessit de dissertation française. l'année suivante, en philosophie...! En seconde rependant, il avait obtenu un premier prix de vers latins, et sa pièce sur la Vocation de Bossucl lui valut presque autant de notoriété scolaire que celle qu'avait jadis assurée à Sainte-Beuve son
XIV PHEFAGE
prix de rhétorique sur la Visite de Pierre le Grand ù la Sorbonne.
Le jour de mon entrée à l'Ecole (3 novembre 1849), je me trouvais, dans le grand vestibule, avec un camarade de promotion qui arrivait du lycée de Poitiers. Nouveau venu à Paris, il m'avait demandé de lui désigner les élèves des années antérieures, au fur et à mesure qu'ils passeraient : Lenient, Weiss, Perraud, delà Coulonche. Taine, About, Sarcey, Libert. Je vois encore son étonnement, quand du doigt je lui montrai Sarcey. Quoi? ce petit homme ramassé sur lui-même, le cou épais, la tête dans les épaules. la barbe broussailleuse, les yeux enfouis sous ses lunettes, qui marchait tout d'une pièce, comme à tâtons, que la lumière des lampes avait ébloui et qui était allé donner droit, contre le pilier d'une colonne ! Sarcey ne payait pas de mine, en effet, à cet âge surtout, et ne répondait à aucun rêve. Il fallait l'avoir fréquenté, avoir vu de près son masque socratique pour lire dans sonl œil de myope à fleur de tète ce qui s'y cachait de profond, pour saisir sur le vif les expressions si variées de sa bouche fine, pour comprendre les épanouissements de gaîté, qui, de sa physionomie, passaient dans son geste, descendaient dans son ventre, — car il avait déjà du ventre — et secouaient doucement, harmonieusement, toute sa personne.
Mais il est certain que, dan- la promotion des arrivants, il était fort en crédit. Si l'on if ignorait pas qu'au mois de juillet, il avait été péniblement reçu à la licence, on savait aussi qu'au