‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 8 sur 40 · PREFACE XV · texte numérisé non relu

PREFACE XV

classement intérieur de tin d'année, il était le premier à la conférence de latin, le premier à la conférence de français; et je crois bien que je ne serai démenti par personne, en ajoutant que, Taine mis hors pair, il était considéré comme l'esprit, je ne dis pas le plus original dans le sens d'esprit inventif où l'on prend d'ordinaire le mot, mais comme l'esprit le nlus personnel de son année. Sur tout ce qu'il faisait, il imprimait sa marque : la marque du bon sens. C'était son genre de distinction. Il n'en prétendait point d'autre. Quelques-uns en souriaient. Mais il n'est pas donné à tout le monde de s'entendre dire, même en souriant : Votre bon sens, comme Louis XIV disait à Mme de Mainlenon : Votre solidité.

Le bon sens, chez Sarcey, n'était pas seulement un don de nature; c'était aussi le fruit d'une culture intensive conduite avec méthode et ténacité. « Personne ne se délie plus que moi des chemins de traverse, écrivait-il dans son voyage de Bretagne. About n'a pas plutôt flairé un petit sentier qu'il s'y jette à l'aventure. Je ne l'y suis pas. La grand'route, la grand'route !... » C'est aussi la grand'route qu'il aime dans ses études. Et il y creusait son sillon. « Sarcey — notait un maître qui ne passait pas pour avoir le jugement enthousiaste, — Sarcey est un vrai modèle du perfectionnement par le travail : depuis le mois d'octobre, il n'a pas fait un pas en arrière. Il a toujours acquis, jamais perdu. » « Je m'en vais mon petit bonhomme de chemin, disait-il lui-même à ce moment, sans prendre

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le mors aux dents, mais sans m'arrêter. Le train <le la tortue. Elle finit toujours par arriver. » Il ne se plaisait qu'au travail approfondi.

L'étude comparative qu'il avait faite, en seconde année, de Y Economique de Xénophon et du De re rustica de Caton, et que Prévost-Paradol devait reprendre, l'année suivante, après lui — c'était un thème classique de travail trimestriel — marquait bien le tour de son esprit. Le morceau de Paradol sur Xénophon était exquis de finesse et de grâce. Il y avait, dans les pages de Sarcey sur Caton, comme un goût du terroir de la Sabine qui nous avait tous ravis. Je lui ai plus d'une fois entendu raconter qu'il n'était arrivé à la pleine jouissance du grec qu'à Lesneven, où, sous la charmille du grand jardin laissé à sa disposition par le principal, il entreprit de lire Homère dans l'édition qui lui avait été donnée au Concours général pour son prix de vers. C'était un Latin. Il en avait « l'esprit et l'imagination tirés au cordeau », ces mots sont de lui, et aussi l'ampleur, la solidité, le poids. Toutes ses compositions étaient bâties à chaux et à sable. Il n'avançait rien qu'il ne fût en mesure de justifier. Ses citations, toujours bien choisies, étaient, quand il s'agissait de l'antiquité, traduites avec scrupule. « Vous ferez bien tout de même d'aller à la source, répondait Havet à un camarade qui l'appelait en témoignage; mais si M. Sarcey l'a dit !... » En français, il ne se tenait jamais pour satisfait. Sans s'écarter de la simplicité, il avait à un haut degré le souci de l'art. 11 raturait, corrigeait, recommençait, . infatiga-

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ble. Ce que, pour exercer sa plume, il a fait de vers sur le modèle des Epîtres de Voltaire et dans le goût des petites pièces légères du xvme siècle !

Tout cela lui constituait une réserve de force singulière. Malgré son application, il lui arrivait, comme à tout le monde, de se tromper, et alors il ne se trompait pas légèrement. Mais lorsqu'il avait saisi et pénétré le vrai, son argumentation, très didactique, très nourrie, très judicieuse, était presque invincible. About et la troupe légère qu'il conduisait à l'assaut avaient beau le harceler de leurs flèches : son robuste bon sens faisait front et tenait tête. Ne s'amusant pas aux bagatelles, ne cherchant point l'effet, débrouillant vite la question et mettant les choses au point, exposant tour à tour, avec une netteté supérieure, le pour et le contre, très avisé, très assoupli à la riposte sous son épaisse armure, il multipliait les raisons graves, les saillies familières, les traits lumineux et les coups de boutoir, jusqu'à ce que l'adversaire eût demandé merci. Nous avions, dans notre année, l'écho de ces joutes. Plus d'une fois, grâce à des amitiés particulières, il m'est arrivé d'y assister.

Ce qui en avivait l'intérêt, c'est qu'à la solidité du raisonnement, Sarcey joignait la sincérité absolue du sentiment. Est-ce M. Jacquinet, estce M. Gérusez, qui en a fait le premier la remarque ? Chez lui, le goût des lettres allait jusqu'à la passion, et cette passion, échauffant sa parole, lui donnait un accent dont les plus sceptiques étaient touchés. Il l'a dit dans ses Souvenirs, et

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cela apparaît clans ses Lellrcs : il travaillait souvent « sans autre idée que celle de s'enivrer et de jouir de la beauté ». Il aimait « les œuvres faites de main d'ouvrier ». C'est à la philologie et à la littérature françaises qu'il comptait se vouer. Il ne connaissait bien alors que les maîtres du xvie, du xvn6 et du xvm° siècles, les maîtres de la raison et de l'esprit français. Il ne s'est laissé séduire que plus tard, hors de l'Ecole, à l'imagination et à la grande poésie de notre temps. Mais personne ne l'eût pris sans vert sur Rabelais, Pascal, Bossuet, La Bruyère, Corneille, Racine, Molière, Beaumarchais, « ses livres de chevet », sur Voltaire, « son saint patron ». Le mot paraîtra peut-être un peu gros pour un élève, et il est cependant le seul qui rende ma pensée : dès ce moment, il avait de l'autorité.

Cette autorité de camarade se faisait d'autant mieux agréer qu'elle n'avait rien d'agressif ni de désobligeant. Pour ceux à qui jusque-là Sarcey n'était apparu que de loin, pour ainsi dire, les Lellrcs ont dû leur révéler un fonds de candeur qu'ils ne soupçonnaient pas. Cette candeur n'est que plaisante, quand il s'agit des gaucheries ou des mésaventures mondaines que les prévoyances maternelles de Mme About n'ont jamais pu réussir à lui épargner tout à fait. Elle devient intéressante et touchante, lorsqu'elle découvre la largeur d'esprit et la bonté dont elle était l'expression.

Sarcey reconnaissait plus tard le Normalien, dans la presse, à ces deux signes, ou, comme il

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dit, à ces deux mérites : « Tenir pour sincère et pour sensé tout homme avec lequel on consent à engager une discussion; dire nettement et simplement, avec une grâce alerte, quand on peut, ce qu'on croit juste et vrai. » Pour lui-même, il s'était fait une règle plus tolérante encore. Avec un désintéressement « qui allait croissant tous les jours . il en était arrivé à ne jamais s'offusquer de l'opinion d'un adversaire, à la considérer toujours comme sérieuse, sauf à se taire et à baisser les yeux, s'il ne lui semblait pas utile de la réfuter.

Or ce n'étaient pas précisément là les mœurs de l'Ecole Normale, en l'an de grâce 1850. Le Journal a pu apprendre à ceux qui ne le savaient pas avec quelle vivacité, dans ce milieu tout frémissant d'idées et de passions, les controverses s'engageaient et se poursuivaient, About contre Barnave, sur Voltaire et la question religieuse; car c'est encore à Voltaire qu'on en était à ce moment. Sarcey, Voltairien jusqu'au bout des ongles, n'était pas le dernier à lâcher la bride à sa verve, toujours un peu grosse, quand, par une étude longuement préparée, il n'avait pas eu le temps de l'affiner. L'ironie, la pure ironie où triomphaient About et Paul Albert, ne lui réussissait pas. Mais, tandis que la malice endiablée et souvent envenimée d'About enfonçait le trait dans la blessure et l'y fixait, la bonhomie généreuse de Sarcey pansait la plaie qu'il avait faite. La conscience hautement disciplinée et profondément religieuse, la parole sincère et forte de Barnave avait trouvé le chemin de

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son équité native. Après la bataille, il faisait mieux que rendre justice à l'adversaire. Sans rien concéder de ses propres opinions, il le défendait, au risque de s'exposer lui-môme aux coups. Il était doux aux vaincus, comme il devait l'ê/re plus tard aux petits, aux humbles, aux débutants.

Un de ses maîtres parlait, avec trop de sansfaçon peut-être, de son style « bonhomme »;car déjà c'était un écrivain. Mais sur son caractère « bon garçon », il n'y avait qu'une voix. On ne trouverait pas dans son Journal un mot qui trahisse un mauvais ou un mesquin sentiment. Point de jalousie, point de rancune. Il n'accusait de ses échecs personne que lui-même. Ses brusqueries étaient sans violence. Il avait parfois le coup de dent un peu dur, il n'emportait jamais le morceau. Son cœur une fois soulagé, il n'insistait pas et il n'y revenait plus. Un instinct très vif de justice bienveillante le préservait des emportements aveugles et des entraînements prolongés. « On me croit têtu, disait-il, c'est un tort : personne ne cède plus aisément que moi à de bonnes raisons. » Il se sentait mal à l'aise dans la critique injustifiée, et ses retours étaient francs. Il ne s'est jamais bien pardonné d'avoir combattu V. Duruy et son administration. Ainsi le voulait. « la ligne » du XIXe Siècle qu'il servait et d'About son directeur. Il eût été digne de comprendre tout de suite que l'œuvre de V. Duruy était, dans ses caractères essentiels, en dehors, au-dessus des contingences éphémères de la politique, qu'elle répondait aux

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