L'AGRICULTURE EN ALSACE EN
Voici maintenant quelques chiffres sur la statistique agricole de Tannée, tels qu'ils se déduisent des documents qui m'ont été transmis par un certain nombre de membres ordinaires et de membres correspondants.
A. Gérkales. — Rendement moyen par hectare en 1882 ; Froment, 1,669 kilog.; seigle, 1,635 kilog.; orge du pays, 2,065 kilog.; avoine ordinaire, 1,860 kilog.; fèvos, 2,178 kilog.
L'hectolitre pesant en moyenne : froment, 75''. 473; seigle 68''. 893; orge du pays, 63''. 363; avoine ordinaire, 45''. 967 ; fèves, 79''. 333.
L'année dernière, les chiffres correspondants étaient : froment, 1,500 kilog.; seigle, 1,373 kilog.; orge du pays, 2,158 kilog.; avoine ordinaire, 1,903 kil.; fèves, 1,794 kilog.
L'hectolitre pesant en moyenne : froment, 77''. 45; seigle, 71''. 57; orge du pays, 60''. 55; avoine ordine, 45''. 25; lèves, 82'', 50.
Pour l'orge Chevallier, le rendement moyen par hectare s'est élevé à 2,4 18 kilog., avec un poids moyen de 67''. 750 par hectohtre; et pour l'avoine prolihiue de Californie, dont la Société a également patronné la culture, le rendement a atteint le chiffre remarquable de 3,172 kilog., avec un poids moyen de 50'f^.667. Devant ces chiffres, dont l'éloquence est indiscutable, tout cultivateur intelligent tâchera d'introduire dans ses cultures une variété qui, à un rendement extraordinaire en grains et en paille, joint encore la supériorité du poids des grains.
La comparaison des rendements de 1881 et de 1882 serait en faveur de Tannée courante, si la qualité de la récolte n'était pas inférieure, circoi^stance qui amène forcément une dépréciation au point de vue de la valeur indu&ffielle et commerciale. Ainsi, pour ne parler que de l'orge, le grain est généralement de couleur terne, foncée ; l'odeur est rarement franche ; le grain est maigre et allongé et la germination s'effectue d'une manière fort inégale.
Comme, par suite des pluies persistantes des derniers mois et des nombreuses inon iations qui en ont été la conséquence, les semailles d'automne n'ont pas pu s'effectuer dans beaucoup de localités, j'emprunte au Casino, organe agricole de la Suisse romande, un conseil cultural dont pourront peut-être profiter un certain nombre de cultivateurs de TAlsace :
ce Les cultivateurs s'affligent, dit cette Revue, l'esprit public s'inquiète, la boulangerie elle-même se préoccupe de la situation pénible que la température actuelle fait à l'agriculture. Nous voilà en décembre, époque à laquelle les ensemencements sont habituellement presque totalement effectués et, cette année, il reste encore énormément à faire. Les terres détrempées sont presque inabordables pour les attelages. On attend et on désespère presque.
« A notre avis, on a tort. Il faut attendre avec confiance, et lorsque le sol sera suffisamment égoutté, assaini, à quelque époque que ce soit, on changera simplement la nature des semences en recourant au blé de Noë, dit aussi blé bleu. « Pei sonne n'ignore, en effet, que cette céréale semée en décembre, même en janvier, lève facilement sous la neige, et, à défaut de neige, perce le sol, aj5rès les grands froids, et donne d'excellents résultats.
« Le blé de Noë peut être semé à la fin de février en profitant des quelques beaux jours qui surviennent habituellement dès cette époque.
a Deux recommandations seulement sont à faire : enterrer profondément, au besoin à la charrue, carie blé de Noë redoute la gelée, et couper avant la complète maturité pour éviter Tfgrenage, sauf à laisser les gerbes en tas dans le champ, jusqu'à ce que le grain soit mûr à point.
A ces renseignements j'ajouterai qu'un de nos collègues, M. North, de Hohfrankenheim, cultive cette variété de froment depuis plusieurs années et en obtient les résultats les plus satisfaisants. Ainsi dans les notes qu'il me fournit sur les récoltes de l'année, je trouve les chilfres suivants : rendement moyen par hectare du froment du pays, 20 hectol.; rendement moyen par hectare du lilé de Noë, 3b hectol.; différence en plus, 15 hectol. — L'échantillon de blé de Noë que M. North a mis sous les yeux de la Société, à la séance de novembre, a fait voir un grain rond, bombé, de première qualité,
B. Plantes industrielles. — Rendement moyen par hectare en 1882. — Colza, 877''.500; pavot, 1,200''; tabac, 2,390"; chanvre, 1,Û97''.50; houblon, 794''.50.
372 l'agriculture EN ALSACE EN 1882.
En 1881, les chiffres correspondants étaient: colza, 2,045''; tabac, 2,583''; chanvre, l,000''s; houblon, l,285''e.
Il ne ra'a pas été possible d'établir, comme je le désirais, une comparaison pour le rendement du houblon entre les diiférents modes de culture ou de pahssat^e. Ce sera pour plus tard, quand la Commission spéciale se sera entourée de tous les documents nécessaires au parallèle projeté.
Le rapport de 1881 assignait à la vigne un produit moyen par hectare de 47 hectol. 25. Cette année la récolte est descendue à 26 hectol. 40, et, de plus, la qualité est de beaucoup inférieure à celle de Tannée dernière. Dans la plupart des localités de l'Alsace, il a fallu recourir au sucrage pour rendre le produit potable.
G. Racines et fourrages. — Voici les rendements moyens par hectare :
En 18S2. En 1881.
kilog. kilog.
Pommes de terre 8,6.-.8 19,100
Betteraves fourragères 61,090 4'4,700
Trille sec 6,831 4,718
Luzerne 6,9.i5 —
Foin des prairies naturelles 3,802 3,312 GO
Regain 2,271 1,586 80
Maïs-fourrage 36,500 33,750
Comme on le voit, les chiffres relatifs à 1882 sont généralement supérieurs à ceux de 1881. Cela se comprend pour les plantes herbicées, qui ont pris un développement inusité. Seulement la qualité laisse à désirer. La pomme de terre a un actif des plus rrédiocres en quantité comme en qualité. Le regain aussi a eu à souffrir de l'inclémence du temps; il a été généralement rentré dans les conditions les plus déplorables, à tel point que dans beaucoup de localités il a perdu toute valeur nutrit.ve et qu'on ne pourra guère l'utihser que comme litière. Même le maïs-fourrage a subi l'inQuence de l'exxès d'humidité, et n'a pas donné les rendements splendides qu'il atteint dans les bonnes années chaudes.
Notons encore les oignons, qui ont produit beaucoup, mais d'une conservation diflicile. Quant aux choux à choucroute et aux carottes champêtres, ils ont donné des récoltes exceptionnelles.
Les renseignements donnés plus haut sur les vicissitudes auxquelles a été sujette la floraison de nos arbres fruitiers laissent deviner une production peu satisfaisante. Nulle dms beaucoup de localités, passable dans quelques-unes et abondante dans quelques expositions privilégiée^, tel est en résumé le bilan de cette partie de notre production horti-agricole. Du reste, la production fruitière souffiiraencorependantquelque^annéesdes atteinte^ causées par l'hiver de 1-^79-80, et dussent même les arbres que le froid a fait périr être généralement remplacés, jes jeunes sujets ne seront en plein rapport que dans quatre ou cinq ans; d'un autre côté, beaucoup d'arbres qui ont survécu au désastre sont trop fatigués pour pouvoir produire et raiàrir une pleine récolte.
J'arrive maintenant aux faits particuUers qui ressortent de l'examen des lots d'orge Chevallier qui ont été admis au concours.
26 lots appartenant à 22 propriétaires ont été déclarés admissibles, et ont passé par toutes les phases de l'expertise Ces 26 lots présentent un poids total de 18,938 kilog., avec un poids moyen de 67''.?50 à l'hectolitre.
Parmi les caractères extérieurs sur lesquels porte l'examen du jury, c'est la couleur et l'odeur qui ont laissé le plus à désirer. Presque partout le temps froid et humide joint à un ciel couvei't a donné aux grains une couleur fortement foncée. La maturation s'est produite dans des conditions défectueuses, et fort souvent la verse est venue compromettre les résultats d'un développement normal. Partout oià l'aération convenable a fait défaut, le grain a contracté une odeur de mauvais aloi.
A quelques exceptions près, la conformation du grain des 26 lots a été reconnue ass3z bonne. La forme-type de l'orge C levaller s'est conservée intacte. Quelquesuns des plus beaux lots pourront en toute confiance être employés comme semence. Si, ici, le résultat constaté est satisfaisant, c'est, qu'à l'examen préliminaire la Commission a cru devoir écarter les lots composés de grains mal conformés.
Quant au nettoyage, il a été généralement exécute d'une manière satisfaisante.
Voici maintenant comment s'élabhssent les moyennes des chiffres par lesquels le jury a l'habitude d'apprécier les caractères extérieurs :
l'agriculture en ALSACE EN 1882. 373
Déchets p. 100. Couleur. Odeur. Confonuation. Graines étrangères.
Les différences entre les deux séries de chiffres trouvent leur justification dans les considérations que nous avons données plus haut.
Notons encore que le poids le plus élevé qui ait été constaté cette année est de 70"^. 500 par hectolitre. 11 s'applique au lot de M. David ZoUer, propriétaire à Westhofeu. Bien que relativement beau pour une récolte de cette année, il est de beaucoup inférieur aux résultats que nous ont fournis les concours des années précédentes, où il n'était pas rare de rencontrer des poids de 72 et 73 kilog. à l'hectolitre, où même il nous a été permis d'enregistrer un poids exceptionnel de 76 kilog. à l'hectolitre.
Espérons que la nouvelle campagne qui va s'ouvrir nous apportera des résultats meilleurs et que producteurs et consommateurs trouveront dans une bonne et abondante récolte, ample compensation des tribulations que nous ont infligées les températures froides, humides et capricieuses de l'année 1882.
Voici pour le imitième concours d'orge Chevalier, en 1882, la liste des lauréats:
1. MM. Antoine Ulrich, propriétaire à Sœssolsheim, 100 fr.; 2. David ZoUer, propriétaire à Westhofen, 100 fr.; 3. Florent Sattler, propriétaire à Scharrachbergheim, 100 fr.; 4. M. Reysz fils, propriétaire à Scharrachbergheim, 50 fr.; 5. Henri Lutz, propriétaire à Groxwiller, 50 fr.; 6. David Pfeiffer, propriétaire à Scharrachbergheim, 50 fr.; 7. Jean Haug, propriétaire à GoxwiUer, 50 fr. ; 8. E. Hess, propriétaire à G-oxwiller, 50 fr.; 9. M. Reysz père, propriétaire à Scharrachbergheim, 50 fr.; 10, Ed. Heim, propriétaire à Westhofen, 50 fr.; 11. Ch. Scha^ffer, propriétaire à Treenheim, 50 fr.; 12. Veuve Wentz, propriétaire à Wangen, 50 fr.; 13. J. Fritsch fils, propriétaire à Groxwiller, 50 fr.; 14. Fréd. Reyss fils, propriétaire à Scharrachbergheim, 50 fr.; 15. Nicolas Brumter, propriétaire à Schwindratzheim, 25 fr.; 16. J. Hess, propriétaire à Goxwiller, 25 fr.; 17 J. Wagner, propriétaire à Westhofen, 25 fr.; 18. Gh. Heim, propriétaire à Westhofen, 25 fr.; 19. J. Fritsch père, propriétaire à Goxwiller, 25 fr.;20. J, Pfeiffer, propriétaire à Scharrachbergheim, 25 fr.; 21. Ed. Fritsch, propriétaire à Goxwiller, 25 fr. Wagner,
Secrétaire de la Société d'agriculture de la Basse-Alsace.
Mon cher directeur, vous avez publié dans votre excellent Journal, en date des 3, 1 7 et 24 février, un article du à la plume élégante et facile de M. R. de laTréhonnais. Je n'ai rien à contester touchant les opinions de l'éminent écrivain agricole sur la partie concernant l'exposition des animaux gras, mais il n'en est pas de même au sujet du concours d'animaux reproducteurs.
M. de laTréhonnais commence par en approuver le principe, quoiqu'un peu plus loin il souhaite qu'on lui substitue autre chose; il en blâme le lieu et l'époque et critique sévèrement l'intervention de la Société des ai^riculteurs de France et la valeur des taureaux exposés.
N'en déplaise à M. de la Tréhonnais, la section d'économie du bétail delà Société des agriculteurs de France, composée des éleveurs les plus autorisés, après avoir discuté cette question d'une manière approfondie, a été d'avis unanime qu'une exposition annuelle de taureaux destinés à la vente serait un bienfait pour l'élevage et qu'elle ne pouvait être mieux placée qu'au moment du concours d'animaux de boucherie. Ce concours a été exceptionnellement tôt cette année, sa date étant subordonnée aux fêtes mobiles de Pâques. Mais quelquefois il arrive à la fin de février ou au commencement de mars.
Or le concours analogue institué à Birmingham a lieu le 14 mars ; les ventes périodiques de Gorbon se font à peu près à la même époque.
Enfin la vieille et indiscutable expérience du concours de Ncvers
consacrée par le succès le plus éclatant, nous enseigne que c'est le moment le plus favorable pour acheter les taureaux, puisque, à Nevers, il s'en vend plus de deux cents chaque année à des prix très rémunérateurs.
M. de la Tréhonni^is affirme qu'il y a incompatibilité entre une exposition simultanée d'animaux gras et d'animaux reproducteurs, impression qui, dit-il, échappe peut-être à « toute démonstration logique, « dii'licile à définir, mais est néanmoins irrésistible. » Je demande à M. de la Trehonnais la permission de définir son impression. Il est parfaiLement vrai que les taureaux exposés près des animaux en état d'engraissement de concours ont à soutîrir de la comparaison. ]^Iais si les visiteurs superficiels ou indifférents trouvent que les taureaux sont moins rebondis que leurs obèses voisins, il n'est pas un éleveur sérieux qui ne se rende compte de la différence qui doit exister entre eux et soit empêché de les apprécier les uns et les autres à leur juste valeur.
J'en reviens au concours de Nevers, où depuis longues années les taureaux sont exposés auprès des animaux gras, sans que personne n'ait jamais songé à s'en plaindre; en supposant môme qu'il y ait un inconvénient, combien d'avantages le compensent, l'admirable emplacement du palais de l'Industrie, le coup d'œil qu'il présente, la foule des visiteurs qui s'est accrue cette année dans des proportions inusitées, la facilité pour les étrangers de se rendre à Paris qui les attire toujours. N'est-il pas permis d'espérer que si un marché régulier de beaux reproducteurs était établi dans d'aussi bonnes conditions, nous pourrions dériver au profit de notre élevage les nombreux achats qui se font en Angleterre pour le compte de la Belgique, de l'Allemagne et du Piémont?
M. de la ïréhonnais parle de remplac^er cette exposition par « les beaux concours périodiques d'animaux reproducteurs comme il y en a eu autrefois ». Il y a là deux ordres d'idées différentes. S'il s'agit d'un concours général, le gouvernement eso arrêté par une difficulté budgétaire : les frais d'un semblable concours s'élevant à près ou plus d'un million.
L'Elat doit en faire de temps en temps, à d'assez longues périodes, pour donner à notre élevage un enseignement, des termes de comparaisons, une sorte d'inventaire de nos richesses, comme on le fait pour l'industrie au moyen des expositions universelles.
Mais s'il s'agit d'un concours annuel avec vente de taureaux, comme celui de Birmingham, de Nevers, où celui que nous désirons voir établir à Paris, qui peut se faire sans dépenses appréciables, à quelle autre époque pourriez-vous le placer uiilement? Plus tard, au printemps, vous vous trouvez en présence des concours régionaux qui se suivent étroitement, dont quelques-uns sont même simultanés, que vous ne pouvez songer à retarder sans porter préjudice à l'élevage et encore moins à supprimer, attendu qu'ils rendent les plus sérieux services, sont très populaires, portent les luttes et les récompenses à domicile el sont une satisfaction donnée à Tesprit de décentra' isation.
Placerez-vous ces concours de taureaux à la fin de juillet, alors que les foins ne sont pas terminés, où la moisson commence, alors que la monte est faite? Pensez-vous que les éleveurs se déplaceront à ce moment pour vendre ou acheter des taureaux ?
Tandis qu'au palais de l'Industrie, il ne faut pas perdre de vue que la plupart des éleveurs sont exposants d'animaux gras, qu'ils se sont déplacés eux et lours hommes de service, qu'il n'en coûte pas beaucoup plus de compléter le wagon qui amène les bœufs engraissés en y joignant un ou deux: taureaux. Enfin, si un exposant a touché une prime importante et vendu son ou ses bœufs deux ou trois fois leur valeur réelle parce qu'ils ont été primés, il me semble qu'il sera dans les meilleures conditions possibles pour acheter un beau reproducteur, afin de continuer ou d'améliorer ses fructueuses opérations.
A ce propos, je veux repondre en passant à une objection (qui n'est pas de M. de la Tréhonnais;. Vous nuirez, m'a-t-on dit, aux ventes de Corbon ! Je crois que c'est une erreur complète. Gorbon dispose de la bourse de l'Eiat, il peut et doit faire mieux que les particuliers, et si ce bel établissement reste à la hauteur de sa mission (ce dont je ne doute pas), c'est toujours là que nous irons nous remonter plutôt qu'en Angleterre oii les prix, frais de voyage, etc., sont excessifs, et nous serons d'autant plus disposés à payer chéries quelques animaux d'élite fournis chaque année par Corbon que nous aurons plus facilement trouvé à nous défaire des nôtres.
iM. de la Tréhonnais en parlant des primes offertes par la Société des agriculteurs de France dit qu'elles étaient « ridicules et inutiles ». Les décisions du conseil de la Société sont généralement accueilies avec plus de bienveillance.
Je n'en veux pour preuve que la popularité croissante de cette Société, l'élévation incessante du chiffre de ses adhérents qui sont près de 5 000 actuellement, chiffre qui sera bientôt atteint et par conséquent dépassé.
Pour faire apprécier le motif de cette décision, je demande à faire brièvement l'historique de la question.
Il y a quelques années, pour répondre aux vœux des éleveurs, le ministère de l'agriculture avait accordé un semblable concours, mais sans rien faire pour assurer la réussite d'une idée dont il n'avait pas eu l'initiative. Les animaux avaient été relégués dans un emplacement obscur, il ne leur était offert ni primes, ni médailles, ni argent. L'échec était prévu, il fut complet.
Cette année, devant le renouvellement des mêmes vœux, le ministère a recommencé la tentative. 11 a accordé ce dont nous devons vivement le remercier, un excellent emplacement et des médailles mais il n'avait pas cru devoir classer les taureaux par catégories d'âge.
De façon qu'un veau de six mois pouvait être appelé à concourir avec un taureau de six ans, et pas d'argent en primes. Dans ces conditions un second échec était inévitable; les éleveurs se sont émus, ont sollicité le conseil de la Société des agriculteurs de France, qui n'a pas hésité à voter généreusement une somme de 5,000 francs à distribuer en prix ; l'administration s'est alors décidée à faire des
catégories
Les animaux sont venus en assez grand nombre et le concours a été préservé d'un nouvel échec. Cette intervention n'a donc été ni ridicule, ni inutile.
Qu'il y ait une certaine anomalie à voir une Société particulière intervenant dans les actes du gouvernement. D'accord, tout le monde l'a senti; mais grâce à l'extrême courtoisie de M. do Mahy, ministre
de l'agriculture, au bon vouloir de M. Tisserand l'intelligent et sympathique directeur général, toutes les difficultés se sont aplanies facilement.
De son côté, la Société des agriculteurs de France a apporté une réserve extrême dans ses agissements, a offert des primes en argent sous une forme nouvelle et détournée et s'est contentée, en désignant les lauréats, de ratifier les choix du jury officiel soit que tous ses jugements fussent irréprochables, soit par un sentiment de tact et de convenance qui a été apprécié de tous côtés.
Il appartient au gouvernement, maintenant que l'épreuve a été faite et bien faite et qu'elle aété suivie d'un succès relatif mais incontestable, de continuer une œuvre aussi utile, désirée par les éleveurs, en laisant le concours à la même place, à la même époque, en distribuant, outre les médailles, des primes en argent; enfin en divisant les animaux par catégorie d'âges, trois au moins, comme dans les concours régionaux (à Birmingham ily en a 12, età Nevers 8). Qu'on y ajoute une vente aux enchères, rien de mieux, quoique je doive dire qu'à Nevers ce mode d'opérer n'ait pas eu beaucoup de succès.
Avant de terminer, il me reste à répondre à la dernière critique de M. de la Tréhonnais, qui affirme que sauf quelques jeunes taureaux et un ou deux âgés, la race durham était fort mal représentée; il ajoute même plus loin « de la médiocrité la plus flagrante. » Je ne partage pas du tout cetavis; qu'il y eût quelques médiocrités, c'est inévitable; mais la plus grande partie des animaux exposés étaient excellents et faisaient le plus graud honneur à nos éleveurs. Ils représentaient la bonne moyenne de nos concours régionaux et ceux-là même qui avaient produit ces magnifiques bœufs gras excitant l'admiration générale; presque tous ces taureaux avaient des généalogies irréprochables qui ne se trouvent pas chez tous les animaux exposés en Angleterre où les nôtres eussent pu figurer avec honneur.
J'ai été souvent en Angleterre; j'ai vu plusieurs grands concours, j'ai visité quelques étables célèbres; j'ai trouvé des prix inabordables, une réclame savamment organisée, l'art de mettre en relief certaines généalogies, et comme animaux, à fort peu d'exceptions près, rien qui lut bien supérieur à ce que nous possédons nous-mêmes.
A force d'entendre louer l'Angleterre à notre détriment, nos éleveurs ont fini par se former un idéal qui leur donnera toujours des déceptions.
Quand un taureau importé arrive à Corbon, fût-il le Duke of Normandy, payé au capitaine Gunter 12,500 fr. à trois mois, fût-ce le Duke of Rowley, ou The Earl of Worcester, de la plus pure souche Bâtes, de la tribu Wild Ëyes, dont le père, Duke of Geneva, a coûté 42 000 fr., fussent les taureaux de pur sang Booth choisis en dernier lieu par M. Lefebvre de Sainte-Marie, avec cette compétence que personne ne lui conteste, tous sont discutés, critiqués, ils ne sont pas meilleurs que les vaches, etc., etc. ; enfin, on s'attend toujours à voir mieux. Il est certainement utile qu'un établissement comme Corbon aille de temps en temps en remonte en Angleterre pour éviter la consanguinité qui résulterait d'alliances répétées entre les mômes familles, mais sans s'attendre à trouver mieux que ce qu'il possède déjà. Ace sujet, je fais appel aux souvenirs des éleveurs et à iïmmense désappointement qu'ils ont éprouvé en voyant l'exposition
des Durliams anglais au Concours international de l'Esplanade des Invalides en 1878. Tandis qu'au contraire les Anglais ont été absolument stupéfaits de la beauté de notre propre exposition.
Que les animaux anglais fussent moins nombreux que les nôtres, il n'en pouvait être autrement ; mais le petit nombre qu'ils avaient présenté était-il de nature à écraser les nôtres? Je ne le pense pas. Ils n'avaient pas un bon taureau et, sauf une vache appartenant à S. M. la reine d'Angleterre, et une autre au marquis d'Exeter, que j'ai retrouvées parmi les premiers prix du Concours de Kilburn-Londres, deux ans après, tout le reste était sans grande valeur apparente. Il y avait cependant plusieurs spécimens de familles célèbres. Le comte de Bective avait exposé une Grande Duchess, par 2" Duke of Tregunter et Grande Duchess d'Oxford 18*; M. Fox, dont l'étable est très renommée, « Baron Australian » d'une excelleute liguée des Duchess Bâtes. Lady Pigot avait une génisse et un taureau du plus pur sang Booth,, ce dernier par Royal Commander et Victoria Gloriosa, de la tribu des Montalini, la crème de la crème de l'élevage Booth. Lady Pigot m'a sollicité de l'acheter, me disant fort aimablement qu'en ma faveur elle abaisserait son prix à 12,500 fr. Mais ce précieux animal était si décousu, si cassé derrière les épaules, que m'eût-il été offert à un prix plus dans nos habitudes françaises, que je me serais bien gardé de le prendre et encore plus de lui livrer mes vaches.
Il y a là un sentiment de patriotisme auquel je fais appel et que nous oublions trop souvent en France, c'est de moins admirer ce qui se fait à l'étranger, et 'de rendre plus de justice à nos propres mérites et à notre cher et beau pays.
Veuillez agréer, etc. Alph. Tiersonnier,
Membre de la Société Nationale d'Agriculture, Membre du Conseil de la Société des Agriculteurs de France, Président du Comice agricole de l'arrondissement de Nevers.