DE LAITERIE
L'emploi des tourteaux oléagineux dans l'alimentation du bétail a pris, dans l'économie de la ferme, une importance incommensurable. Ce que l'af^riculture dépense en tourteaux se chiffre par des centaines de millions par an. Aussi le commerce de ces denrées, de même que celui des engrais artificiels, a pris un développement dont les statistiques oflicielles seules, si elles étaient comp êtes, pourraient donner une idée exacte. Comme toujours, malheureusement, la fraude s'est mise à la suite du commerce et l'a même envahi. Le cultivateur achète de confiance, et comme il n'a pas le temps de vérifier la marchandise qu'on lui livre, il offre une surface facile d'exploitation aux commerçants malhonnêtes pour lesquels un gain illicite, ou plutôt un vol organisé, n'est point un obstacle.
Mon but dans le présent travail n'est point de dévoiler ces fraudes. Cela ne servirait à rien. Ce but est tout simplement d'étudier la valeur nutritive d'un tourteau peu connu en France, mais employé en Angleterre sur une échelle énorme. Je veux parler du tourteau de graine de coton décortiquée d'Amérique. Nous avons bien à Marseille, le tourteau de coton 'dit décortiqué d'Egypte, mais il y a entre ces deux produits une différence si considérable, qu'aucune comparaison n'est possible. D'abord le tourteau d'Egypte est très imparfaitement décortiqué, ce qui lui donne une proportion notable de matière indigeste, sans valeur nutritive. La présence de cette écorce dans le tourteau d'Egypte le rend absolument impropre à l'alimentation des jeunes animaux. Pour les agneaux et les veaux, c'est un véritable poison, car chez ces jeunes ruminants dont l'appareil digestif est encore à l'état rudimenlaire, les écorces non extraites du tourteau étant rebelles à l'action dige-stive, s'accumulent entre les feuillets de l'estomac et, par leur décomposition, finissent par tuer le jeune animal. Combien de fois ai-je pu constater chez les éleveurs de ces accidents, pour eux incompréhensibles, et combien de fois m'est-il arrivé de demander aux éleveurs atterrés s'ils avaient donné à leurs agneaux ou à leurs veaux du tourteau de coton d'Egypte, et trouvé dans leur réponse affirmative l'explication des accidents qu'ils déploraient ! Le tourteau de coton d'Egypte est à bon marché, c'est pourquoi les éleveurs sont enclins à l'acheter de préférence. Mais c'est un mauvais calcul, car cette prétendue économie est plus apparente que réelle. Dans le tourteau de coton d'Amérique, au contraire, les écorces indigestes sont complètement éliminées, et il ne reste plus que la pulpe oléagineuse, dont la matière grasse est sans doute absente, dans une grande mesure, ce qui le rend inférieur au tourteau de lin, par exemple, mais qui contient dans une plus forte proportion l'azote et les autres principes nutritifs, qui non seulement donnent à ce tourteau une haute valeur comme alimentation, mais donnent aussi aux déjections des animaux qui le consomment, une valeur fertilisante bien supérieure à celle de tout autre aliment.
Un des grands avantages du tourteau de graine de coton décortiqué d'Amérique, c'est qu'il prête moins que le tourteau de lin à la falsifi-
cation. Il est ev effet plus facile de mélanger des graines hétérogènes avec la graine de lin qu'avec la graine de coton, dont la couleur et la texture ont un caractère sut generis qu'il est difficile, sinon impossible de falsifier.
Il n'existe peut-être pas de tourteau qui se prête mieux à la fraude que celui de graine de lin, fraude de la part du fabricant et fraude de la part du commerçant. Autrefois on vendait le tourteau de lin garanti fait avec la graine importée^ mais ce n'était qu'une garantie sans valeur, car la graine importée, lorsqu'elle n'est point criblée, contient presque toujours une notable proportion de graines adventices sans aucune valeur nutritive. Dans les contrées de l'Orient, où le lin est cultivé sur de grandes surfaces, l'agriculture est encore à l'état primitif, et les terres sont fort mal nettoyées. Il arrive qu'une multitude de mauvaises herbes croissent et mûrissent avec le lin et les cultivateurs manquant absolument d'outils de nettoyage, ou ne voulant pas se donner la peine de cribler leur récolte, l'expédient telle quelle sur les marchés de lOccident, où elle est vendue et livrée aux fabricants d'huile qui, vendant les tourteaux à l'agriculture au prix normal de la marchandise pure, y trouvent un large profit en se prévalant de la garantie qu'ils alfichent, que le tourteau est fabriqué avec la graine telle qu'elle est importée.
Pour donner une idée de la valeur de cette garantie fictive, il me suffira de citer le D"^ Vœlcker, qui déclare avoir trouvé jusqu'à 25 espèces de graines hétérogènes dans un échantillon de graine de lin du commerce. Le D"" Niobe, savant botaniste aile nand, en a trouvé jusqu'à 41. Dans la plupart des échantillons examinés par M. Francis Sutton, chimiste consultant de la Chambre d'agriculture du Norfolk, il y en avait 20. La moyenne normale ne devrait pas dépasser 4 pour 100.
Un autre mode de fraude est la proportion d'eau contenue dans les tourteaux. En 1849, le professeur Way fit des analyses de tourteaux de différentes provenances, et voici le résultat moyen de ses recherches en ce qui concerne la proportion d'eau : '^
8 spécimens de tourteaux français - 7.60 pour 100
7 — — améri:ains 7.60 —
9 — — anglais 8.60 —
2 — — russes 8.8J —
3 — — allemands 7.98 —
2 — — italiens 9.03 —
2 — — siciliens 9.46 —
Ce qui donne une moyenne au-dessous de 10 pour 100, qu'on s'accorde à admettre comme proportion normale. Mais aujourd'hui il arrive souvent que cette proportion monte jusqu'à 13 et 14 pour 100 à l'avantage du fabricant, mais au grand désavantage du nourrisseur. Ainsi, il est permis de soupçonner que certains commerçants font absorber aux tourteaux avant de les livrer à la consommation, une certaine quantité d'eau, ce qui constitue un bénéfice illicite et frauduleux. Il y a d'autres fabricants qui obtiennent d'abord un rapport favorable d'un chimiste à qui ils ont envoyé un échantillon d'une grande pureté, et qui, spéculant sur ce certificat, n'hésitent pointu livrer des tourteaux de qualité inférieure.
Pour donner une idée de ce que devrait être la composition d'un tourteau de lin, de valeur normale, je donne le tableau suivant :
Humidité .10
Matières azotées 29
Huile 10
Mucilage, sucre, etc 32
Fibre ligneuse et matière minérale •. 19
lUO
il faut aussi remarquer que la présence d'une proportion considérable de graines hétérogènes dans la graine de lin, non seulement amoindrit la valeur du tourteau, mais le rend plus susceptible de moisissure, et moins appétissant aux animaux qui le mangent avec un certain degré de répugnance. La plupart de ces graines adventices appartiennent à la série des crucifères, c'est-à-dire le colza sauvage, le radis, la moutarde, la navette, ainsi que d'autres herbes sauvages dont les graines donnent au tourteau un goût amer non seulement désagréable au goût, mais encore positivement pernicieux à la santé de l'animal.
En général, le cultivateur n'a point le temps de se livrer aux analyses des substances auxiliaires qu'il achète comme nourriture et comme engrais. Cependant, voici un moyen bien simple de se rendre compte de la présence d'une quantité anormale et frauduleuse de graines hétérogènes, c'est-à-dire autres que celles de lin dans le tourteau que le commerce livre au cultivateur comme étant pur. C'est à l'aide du microscope que l'on peut découvrir cette fraude. A cet eiîet, on prend un échantillon moyen de tourteau, on en pulvérise assez fin environ 30 grammes que l'on dissout dans de l'eau froide, on ajoute un réactif quelconque qui dissout la partie farineuse intérieure des graines, de manière à n'en laisser que les écailles. On lave ensuite à grande eau jusqu'à ce qu'il ne reste plus que les écailles. On décante ensuite ce qui reste d'eau, de manière à laisser les écailles à sec, puis on les mélange bien ensemble et on en met une petite quantité sur des bandes de verre, pour les examiner au microscope. C'est alors que l'on voit distinctement les écailles diverses, chacune indiquant une espèce différente de graines, et on peut se rendre compte, approximativement il est vrai, mais d'une manière exacte, de la pro|)ortion de ces graines en comparaison de celles de lin. On peut répéter cet examen de manière à obtenir une moyenne suffisamment exacte.
Avec le tourteau de coton décortiqué d'Amérique, les risques de falsification sont moindres, parce que, comme je l'ai déjà dit, la graine de coton diffère de toutes les graines adventices, et le mélange serait facilement découvert. D'ailleurs la culture que subit la plante de coton l'isole à peu près complètement des herbes parasites. Néanmoins, il existe une assez grande différence entre les qualités nutritives des lourteaux faits avec cette graine, et l'analyse chimique seule peut déterminer ces qualités. Les grands consommateurs doivent donc se prémunir contre les risques de la fraude en achetant sur analyse et se réservant le droit de faire analyser un ou plusieurs échantillons. Les négociants consciencieux et Dieu merci! il y en a beaucoup, vendent toujours avec cette garantie et supportent les frais de l'analyse qui, du reste, lorsqu'on est membre d'une Société d'agriculture quelconque, sont insignifiants. Mais, après tout, la probité consciencieuse du marchand est encore la meilleure garantie contre la fraude. La bonne renommée et le crédit d'un négociant reposent directement sur sa probité et sur la satisfaction qu'il donne à ses clients. Il a donc intérêt
à ce que la marchandise qu'il livre soit absolument telle qu'il la représente. La moindre erreur, si elle venait à être découverte, quand iDien même elle aurait été inconsciente ou accidentelle, lui porterait un préjudice trop grand pour qu'il n'ait à cœur d'en empêcher même la possibilité. Voilà la véritable garantie du consommateur!
Le tourteau de coton décortiqué d'Amérique, que je regarde comme le plus précieux auxiliaire de l'éleveur et de l'engraisseur, est d'un usage encore fort restreint en France où il n'existe que peu ou point d'importateurs directs. Comme je l'ai dit en commençant ce travail, l'emploi de ce tourteau a pris, dans ces dernières années, une extension extraordinaire en Angleterre. Les recherches de JMM. Lawes et Gilbert ont démontré la valeur fertilisante du fumier. Ainsi la valeur fertilisante du fumier provenant de la consommation de 10U0 kilog. de tourteau de lin étant de 118 francs, est pour la même quantité de tourteau de coton décortiqué d'Amérique de 165 francs. Ces chiffres suffisent pour donner une idée de la valeur relative des deux espèces de tourteau. Voici du reste la composition chimique des tourteaux de coton de bonne qualité :
Eau 9 •
Matières grasses (huile) 14.31
Matières azotées 42 »
Sucre, mucilage, etc 21.69
Cellulose, fibre ligneuse, matière minérale, etc. ... 14 »
En comparant cette analyse avec celle des tourteaux de lin, on voit immédiatement la supériorité nutritive du tourteau de coton.
En présence d'une aussi forte quantité d'azote dans la composition du tourteau de coton d'Amérique, on arrive naturellement à la conclusion qu'aucune substance ahmentaire n'est comparable à ce tourteau pour l'alimentation du bétail. Seulement, comme dans cet aliment il y a une proportion très forte de substances azotées qui pourraient causer des inconvénients par leur extrême richesse nutritive, il ressort de l'expérience des nourrisseurs et engraisseurs qu'il convient de mé" langer le tourteau de coton avec une autre substance moins riche en azote, mais contenant une plus forte proportion de matières grasses. De toutes les substances nutritives mises par le commerce à la portée des agriculteurs, nulle n'est plus propre à ce mélange avec le tourteau de coton décortiqué, que le maïs réduit en farine. Le maïs, à poids égal, et quand il s'agit d'engraissement seulement, est même plus avantageux que le tourteau de coton décortiqué. Ainsi, toutes choses égales d'ailleurs, un lot de moutons recevant 250 grammes par jour de tourteau de colon comme nourriture auxiliaire, donnera un rendement moins satisfaisant comme "engraissement, qu'avec la même quantité de farine de maïs. Mais pour le nourrisseur de vaches laitières et pour l'éleveur, ces deux substances mélangées en parties égales donnent un rendement des plus satisfaisants.
Au mois de novembre de l'année 1879, le D" Vœlcker, au cours d'expérience sur la valeur fertilisante de fumiers produits par la consommation de diverses substances alimentaires par 8 bœufs choisis à cet effet, eut l'idée de continuer son expérience sur les effets des trois substances nutritives dont il s'était servi ; c'est-à-dire le tourteau de coton décortiqué d'Amérique mélangé avec de la farine de maïs, et le tourteau de liii tout seul. A la lin de l'expérience pour le fumier,
les 8 bœufs furent replacés dans leurs boxes le 9 novembre 1879, étant déjà en bonne condition d'embonpoint, mais non parvenus à leur maximum d'engraissement. Le but de la nouvelle expérience fut de savoir s'il est plus avantageux de donner aux animaux à l'engrais, du tourteau de lin, qu'un mélange de tourteau de coton décortiqué avec, de la farine de maïs, comme nourriture auxiliaire, ajoutée aux rations ordinaires de racines et de paille hacliée.
{La suite prochainement). F.-R. de la ïréhonmais.
Le Conseil supérieur de ragri'-.ulture s'est réuni, le mercredi [14 mars couranl. sous la présidence de M. le ministre de l'agriculture.
En ouvrant la séance, M. Méline a remercié le Conseil du concours qu'il voulait bien lui prêter; il a ajouté qu'il était dans l'intention de lui soumettre de; nombreuses et très importantes questions qui exigeront de sa part beaucoup de travail ; mais il est convaincu que le Conseil est trop pénétré de la grandeur de sa mission pour ne pas accorder au gouvernement son concours le plus actif et le empressé. Il rendra ainsi à l'agriculture les services qu'elle est en droit d'attendre d'une aussi éminente représentation. M, le ministre a signalé ensuite au Cmseil trois sujets importants d'étude qui pourraient utilement faire l'objet de ses plus prochaines délibérations.
Le premier consiste à rechercher les moyens d'instituer dans chaque département une représentation permanente des intérêts agricoles.
La seconde proposition a pour objet de faire étudier par le Conseil supérieur les qupstio s relatives à la revision des tarifs de chemins de fer qui intéressent à un si haut degré l'agriculture française.
Le troisième projet dont le ministre a entretenu le Conseil a pour but la répression des fraudes apportées dans le commerce des engrais.
M. le ministre a ajouté que toutes ces questions^ quoique très importantes, ne devaient cependant pas, dans sa pensée, être un obstacle à l'examen et à la discussion immédiate des projets déjà étudiés par le Conseil, et dont plusieurs ont fait l'objet des rapports spéciaux qui peuvent être placés immédiatement en tête de l'ordre du jour de ses séances, tels que les projets de la Commission de viticulture, de la Commission des voies de communication et de la Commission du dégrèvement des impôts fonciers.
Le Conseil a décidé, conformément à cet ordre d'idées, de placer en tête de Tordre du jour de sa prochaine réunion l'examen des propositions de la Commission de viticulture, que nous résumons ci-après :
1" Développement de l'enseignement agricole ;
2° Revision de l'impôt sur les boissons ;
3" Réduction des prix des transports des vins sur les chemins de fer ;
4° Réduction des droits de douane dont sont frappées les matières premières nécessaires à la viticulture ;
5" Etablissement, dans le plus bret délai, de nombreux travaux d'irrigation ;
6° Demande que des encouragements soient accordés à tous ceux qui, à un titre quelconque auront rendu des services à la viticulture dans la question du phylloxéra ;
7° Demande d'extension aux vignobles français des avantages assurés par la loi aux terrams susceptibles d'être soumis aux opérations du drainage.
M. Jametel, député, a donné ensuite leqture du remarquable rapport qu'il a a préparé au nom de la Commission des voies de communication, et qui renferme les propositions suivantes :
Gréer dans chaque département un réseau unifié de chemins vicinaux départementaux, comprenant les routes départementales, les chemins de grande communication et ceux des chemins vicinaux ordinaires dont l'imijortance justifierait le classement.
Une revision générale des classements actuels et la constitution du nouveau réseau seraient opérées sous le contrôle de l'Etat,
Les chemins de moyenne communication et les chemins vicinaux classés deviendraient la propriété des départements, sauf les plantations existantes qui, jusqu'à leur maturité, resteraient acquises aux communes.