SOUVENIR DE MON DERNIER VOYAGE EN ANGLETERRE (MARS
Au cours de l'excursion que je viens de faire en Angleterre, je me trouvais dans le comté de Glocester que je traversais alors en tout sens pour visiter les éleveurs de durhams, très nombreux dans ce comté essentiellement pastoral et dont le climat toujours doux, même dans les hivers les plus rigoureux, se prête admirablement à l'élevage des bêtes à cornes et à la culture des fruits. Je passais à côté de Toddington, propriété ancestrale des lords Sudeley. Je fus surpris de voir une très grande étendue de terres disposées en immenses vergers et complantées d'arbres fruitiers de diverses espèces, dont l'âge témoignait d'une plantation toute récente. C'est la ferme fruitière de de lord Sudeley, fut-il répondu à la question qui jaillit de mes lèvres, tant ma curiosité était excitée. J'avais en effet, devant lès yeux, une étendue de plus de 200 hectares plantés d'arbres fruitiers, qu'on me dit avoir été transformés en vergers par le noble propriétaire, afin d'en tirer un parti lucratif, le fermier précédent ayant abandonné cette ferme, laquelle, faute de cultivateurs à bail, était restée entre les mains de lord Sudeley. Ainsi je voyais un des effets les plus remarquables delà crise agricole qui sévit aujourd'hui par toute l'Angleterre, c'està-dire la' transformation radicale d'une ferme abandonnée, comme on en voit maintenant un si grand nombre dans tous les comtés.
Le noble propriétaire, ayant à sa disposition de gros capitaux, ne pouvait naturellement se résoudre à cultiver lui-même, d'après la méthode ordinaire, cette ferme, pour laquelle il n'avait pu trouver un fermier convenable. Alors il s'était imaginé de la convertir en vergers, afin d'en tirer un profit adéquate à la mise de fonds considérable que cette transformation devait nécessiter. Le commerce et la production des fruits dans les comtés du Sud et du Sud-Ouest de l'Angleterre, où la proximité de la mer, échauffée par le passage du courant des Florides, maintient une température très douce, même en hiver, a toujours été considérable. Les comtés du Nord, où le fruit ne vient que dans des étés exceptionnellement chauds, ce qui est très rare, dépendent pour leur approvisionnement de fruits et de conserves
de fruits, de confitures, etc., de ces comtés privilégiés, dont le climat est si favorable, même aux primeurs,. à tel point que pendant cette recrudescence d'hiver que nous avons subie pendant presque tout le mois de mars, j'ai vu dans les gares des chemins de fer du West Cornioall, aux environs de Penzanze, d'immenses chargements de magnifiques choux-fleurs, emballés dans de légers paniers, qu'on expédiait sur Londres et sur les grandes villes du Centre et du Nord de l'Angleterre, lesquels avaient été cultivés en plein air, et sans abri d'aucune sorte, dans les nombreux jardins maraîchers qui couvrent cette partie de la Cornouaille anglaise.
A mon retour à Londres, je trouvai justement, dans le Journal of horticulture^ la description de cette ferme fruitière de lord Sudeley, que, à mon grand regret, je n'avais pas eu le temps de visiter. C'est dans cette description, publiée par un correspondant très compétent, que je puise les détails suivants qui intéresseront, j'en suis convaincu, les lecteurs du Journal de V agriculture.
Cette ferme fruitière de lord Sudeley est, sans contredit, la plus étendue qui existe en Angleterre, et j'allais dire en Europe, car je ne pense pas qu'il y ait nulle part d'aussi vastes vergers. Les plantations consistent en rangées d'arbres de haute tige, tels que poiriers, pommiers, pruniers, cerisiers, et ces rangées sont assez espacées pour que les intervalles soient utilisés par la plantation et la culture de groseilliers, de framboisiers, de noisetiers, etc., qui existent à profusion tant que les arbres de haute tige n'auront pas atteint leur développement normal.
Ces arbres lors de mon passage n'avaient guère que deux ans de plantation, mais les buissons fruitiers avaient déjà atteint de bonnes proportions et paraissaient devoir déjà donner une bonne récolte de fruits dès cette année. Quand on songe qu'il y a deux cents hectares plantés, on arrive difficilement à se faire une idée du nombre immense des arbres qui couvrent ce grand espace. Un correspondant du Journal of horticulture nous en fournit la statistique et la nomenclature. C'est tout simplement merveilleux.
Les arbres à haute tige, tels que poiriers, pommiers, pruniers et cerisiers, sont plantés à une distance d'au moins 5 mètres en tous sens et en rangées régulières, lesquelles, dans certains endroits, s'étendent sur une longueur de plus de deux kilomètres. Comme je l'ai dit plus haut, les intervalles entre les rangs sont plantés de buissons fruitiers. Il y a, en outre, une étendue de 16 hectares plantés de fraisiers, et lors de mon passage on était occupé à défricher une vieille pâture d'une étendue encore plus grande, destinée à la même culture, ce qui fera environ 40 hectares de fraisiers.
On a déjà planté 852 poiriers comprenant les espèces suivantes : Beurré (Tamanlis, Louise-bonne de Jersey^ Jarqonelle^ Beurré de Capiaumont, Beurré de Pâques^ Bishops Nu?nb et Doyenné d'été. Ces espèces comprennent à peu près la moitié des poiriers plantés. Je n'ai pu me procurer les noms des autres espèces, mais la nomenclature ci-dessus donne une idée suffisante de la formation de ces vastes vergers.
Il y a en outre environ 3,000 pommiers plantés, comprenant 700 pommiers de haute tige de l'espèce connue sous le nom de Lord Suffîeld, 300 Coœs orange pippin, et 1 00 de chacune des espèces suivantes : King of the pippins, Keswick Codlin, Grenadier, Cellini et
Warner S King. Ces espèces sont bien connues en Angleterre où elles jouissent d'une réputation méritée. Sur ces 3,000 pommiers 1,383 sont en pyramides, les autres sont do haute tige,
11 y a en outre 20,000 pruniers coni[)renant 44 variétés, dont les principales sont comme suit : 'i,9J9 Vicloria; 1,054 Diamond; 1,650 Orléins hàtivs; 1,500 Pcarod^s Seedllng; 1,382 Reine-Claude \ T;)3 Prolifique hâtive \ 825 pranea d'Orhkms ancien et 800 Compoie d'auloinne. On a planté en outre 8,845 pruniers de Damas; 3,2G() pruniers d'Agen; 700 de y//-a?ie//edont leCruit est très estimé en Angleterre pour faire des tartes. Les cerisiers comprennent 9 variétés divisées en 532 arbres de haute tige. Parmi ces variétés il y a 109 Bigarreau Napoléon, 100 Cœur noir, 50 Frognwre hàtioe, 50 bigarreau noir, etc. Toutes les espèces sont les plus estimées en Angleterre.
Les buissons fruitiers comptent un nombre immense de sujets. Il n'y a pas moins do 167,000 plants de cassis, dont le produit dans un temps rapproché sera immense. Les groseilliers à- grappes comptent 100.000 plants. Les framboisiers sont plantés au nombre de 5,000. Quant aux groseilles à maquereaux, si chères aux Anglais pour faire des tartes de fruits verts, il y en a 93,000 plantées, divisées en 50 variétés.
Ainsi que je Tai dit en commençant, il y a déjà 16 hectares plantés en fraisiers, et on s'occupe activement de transformer un ancien pâturage, d'une plus grande surface, pour y faire dje nouvelles plantations. La plus grande partie de cette vaste culture est destinée à la production de fruits pour faire des conserves et des confitures. Les variétés cultivées comprennent les fruits les plus estimés et les plus propres à la table, soit comme fruits de table, soit comme fruits à confitures. On a dernièrement reçu , à Toddinglon, 20,000 kilog. de sarments de fraisiers d'une espèce connue sous le nom de American scarlet (Ecarlate d'Amérique;. Les fruits de cette variété sont petits, mais d'une grosseur régulière et d'une couleur ecarlate très brillante, couleur qui se maintient dans les confitures, et dont la saveur est à la fois riche et très sucrée.
100 noisetiers, 190 sapins d'Ecosse et 10,000 peupliers plantés pour former des abris, complètent le total général de 338,400 arbres plantés depuis deux ans dans cette propriété.
L'espace, bien que comprenant 200 hectares, a été économisé comme pour un jardin maraîcher. Ainsi que je l'ai déjà dit, les arbres de haut e tige sont espacés à 5 mètres en tous sens, et les intervalles sont occupés pour les buissons fruitieî's. Les -pruniers, dont le nombre est considérable, comme on l'a vu, occupent toute la partie occidentale de la ferme, comprenant 77 hectares. Entre chaque arbre, dans l'alignement, on a planté deux gro-ciiliers ou autres buissons fruitiers. Dans les intervalles, entre les rangées, se trouve le môme nombre de buissons. Dans certains endroits favorables, on a même planté des framboisiers entrb les groseilliers ; mais cette plantation n'est que temporaire, car à mesure que les plantes permanentes se développeront, on enlèvera ces plantes additionnelles destinées seulement à utiliser le plus grand espace laissé par les buissons récemment plantés et encore peu développés. Sur un terrain plus élevé, au-dessus de cette partie occidentale de 77 hectares, il y a un espace d'une surface d'environ 15 iiectares, que l'on a réservée pour la
plantation des pruniers de Damas, et c'est là qu'on a planté, dans les intervalles, les plants de cassis, entremêlés de framboisiers, et où l'on a ménagé des bandes non complantées d'arbres fruitiers pour la culture des fraisiers. Les intervalles entre les poirierS' et les pommiers sont remplis par des groseilliers à grappes, de sorte que pas un mètre de terrain ne reste inoccupé. Il est évident que cette culture intensive ne pourra se maintenir, et qu'on sera obligé d'éclaircir les plantations à mesure que les arbres et les buissons fruitiers se développeront; mais en attendant qu'on en soit arrivé à cette mesure, on pourra récolter, sur cette multitude pressée, une quantité très considérable de fruits.
La question qui se pose naturellement en présence de cette création, d'un caractère si nouveau, et de ce moyen insolite de tirer parti d'une ferme abandonnée, c'est de savoir s'il existera un débouché suffisant pour absorber des quantités si considérables de fruits, provenant de cette immense plantation de près de 300,000 arbres fruitiers.
Cette question a dû naturellement préoccuper le noble propriétaire qui a eu l'idée de cette création et le courage de l'exécuter. Dans quelques années, en effet, la production sera prodigieuse et il faudra nécessairement trouver des marchés pour l'écouler. C'est un problème, qu'en homme pratique, lord Sudeley a résolu en passant un marché avec un industriel également entreprenant, M. P. W. Beack, de Londres^ qui s'est engagé à prendre chaque année toute la récolte de ces 200 hectares de vergers, soit pour la vente comme fruits de table, soit pour la fabrication de conserves, de confitures et de confiseries. M. Beack possède une longue expérience comme producteur de fruits et comme fabricant de conserves. Il sait donc bien que, quelle que soit la quantité de fruits que lord Sudeley pourra lui livrer chaque année, il en trouvera le placement, surtout avec cette considération que ces fruits seront de la meilleure qualité et exempts de toute falsification.
A ce propos, le correspondant du Journal dC horticulture de Londres observe qu'il existe des fabriques où l'on produit avec un mélange de navets, des confitures dites de fruits dont la saveur et la couleur sont dues à des extraits de goudron de gaz et autres ingrédients également nuisibles à la santé des consommateurs. Devant une fraude aussi éhontée, laquelle trouve, paraît-il, des acheteurs, on est en droit de conclure que les conserves faites avec des fruits frais et sains ne manqueront pas de nombreux amateurs.
Envoyant cette, étrange transformation d'une ferme qui menaçait de ne plus rien produire à son propriétaire, je me suis demandé si l'idée originale de lord Sudeley ne pourrait pas être adoptée par les propriétaires de nos vignes phylloxérées et cela avec des chances infi- ' niment plus grandes de succès; notre- climat convenant beaucoup mieux à cette culture d'urbres fruitiers, que même le Gloucestershire. L'adaptation des bâtiments d'exploitation aux exigences de cette nouvelle culture est d'ailleurs facile et peu dispendieuse. Lord Sudeley s'occupe actuellement de transformer les bâtiments de la ferme en question, pour en faire une usine à conserve. Il y a naturellement un grand avantage à traiter les fruits au lieu môme de leur production. On évite ainsi de grands risques de détérioration et de grands frais de transport. F.-R. de la TMÉllo^?^AIs.
EMPLOI DQ SULPOGARBONATE DE POTASSIUM. 101