LES ARROSAGES PAR LES NORLVS EN ESPAGNE
La plaine de Valence n'est qu'un immense jardin renfermant tous les produits et toutes les cultures, depuis les rizières du lac de l'Albuféra jusqu'aux fruits les plus variés des tropiques. Ce qui frappe surtout, c'est un admirable système d'irrigation qui date du temps des Maures et qui s'est continué en s'améliorant jusqu'à présent. Il ne faut pas oublier que là, depuis des siècles, on sait recueillir avec le plus grand soin les poussières des chemins, les immondices des rues, et le curage des canaux et des égouts pour en faire des composts. Il existe dans la ville un vaste système d'égouls réglés, curés, entretenus périodiquement par des chasses d'eau et avec des règlements que, en 1882, nous sommes encore à discuter ici.
Quand les nombreux canaux qui sont répandus à profusion ne suffisent pas aux irrigations, on a recours aux anciennes norias déjà usitées en Egypte, importées par les Maures en Espagne et employées
Fig. 11. — Noria espagnole.
encore aux environs d'Alger, à Hussein-Dey par les Mahonais qui y font de vastes cultures maraîchères. La fig. 1 1 donne une idée de ces lourdes et barbares machines; un cheval attelé à une branche d'arbre, fait tourner une poutre verticale munie d'un double cercle formant pignon ; dans les crans de ce pignon entrent des bâtons auxquels sont attachés des godets en terre cuite qui plongent dans la couche d'eau inférieure et remontent l'eau à une faible hauteur, dans une auge d'oii elle va alimenter les rieoles.
Au dernier Comice agricole d'Alger, oii notre collègue Beaume exposait ses pompes modernes à chapelet, je ne pouvais m'empêcher de sourire en comparant l'appareil de la vieille Egypte avec ceux de la France moderne : et cependant les paysans algériens gardaient les leurs, parce que, me disaient-il, ils les font et les réparent eux-mêmes.
Ch. JOLY,
Vice-présiilent delà Société centrale d'horticulture de France.
Monsieur le directeur, au nombre des récompenses que la Société des agriculteurs de France se propose de décerner dans sa session de 1884,
se trouve un prix pour l'auteur du meilleur mémoire sur les moyens de retenir à la campagne les ouvriers agricoles.
C'est une idée excellente, et, dès maintenant, nous pouvons prédire un succès à l'homme éminent qui parviendra à résoudre ce grand problème à la solution duquel se rattachent tant d'intérêts de premier ordre.
Nous disions dernièrement ici que, à notre avis, ce qu'il y a encore de plus redoutable que la cherté de la main-d'œuvre dont la culture se plaint cependant si amèrement, c'est le cas que nous prévoyons très prochain, dans lequel nous allons nous trouver, de ne plus pouvoir, faute de bras disponibles, faire exécuter, en saison, les travaux urgents dans nos fermes.
Nous manquons déjà depuis longtemps de travailleurs sérieux, c'està-dire d'ouvriers forts et intelligents disposés à abandonner la routine •qui ne mène à rien qu'à la misère, pour entrer résolument dans la voie du progrès qui, en présence des efforts faits chaque jour dans les pays voisins, s'impose à nous d'une manière absolue.
Les jeunes sont soldats et si, après leur libération, ils rentrent au village, ce n'est souvent que pour peu de temps, car beaucoup d'entre eux, détournés de la culture par leurs familles elles-mêmes, tâchent de se caser dans les villes comme domestiques ou ouvriers d'abord, pour arriver ensuite, s'ils le peuvent, à faire un commerce à leur compte. Que nous reste-t-il alors pour exécuter les rudes travaux des champs ?
Il nous reste les enfants, les vieillards, les infirmes et les femmes, avec quelques bons et solides ouvriers, il est vrai, mais en trop petit nombre.
Et comment veut-on sérieusement qu'on puisse ainsi relever l'agriculture à laquelle il faudrait, tout le monde en convient, de si énergiques soutiens pour redevenir prospère?
Présentement, c'est contre la cherté de la main-d'œuvre que j'entends les plaintes s'accumuler davantage, et, à mon avis, c'est à tort, car il suffit de réfléchir un peu et d'examiner loyalement la question pour se convaincre qu'il est difficile, impossible môme, de réduire le salaire de nos ouvriers des champs, en présence surtout du prix fort élevé des subsistances.
En effet, sauf le pain, tout est cher aujourd'hui : la viande, le beurre, le vin, le cidre môme, le cidre, cette boisson indispensable à l'ouvrier normand, qu'il est habitué à trouver sur la table de la ferme où il travaille, mais qui, dans ces temps de quasi-disette, fait souvent défaut dans son ménage, où femme et enfants sont bien forcés de boire de l'eau.
De la Toussaint à la Saint-Jean, pendant huit mois de l'annçe, nous payons nos journaliers de 1 fr. 25 à 1 fr. 75 par jour. C'est donc 9 fr. en moyenne, mais sans compter les chômages, qu'un ouvrier rapporte chez lui chaque semaine pour payer le loyer, nourrir, habiller et chauffer sa faAiille et vivre lui-même les dimanches et fêtes (soixante jours par an), car le petit gain qu'a pu faire la femme restée à la maison, surtout si elle a plusieurs enfants à élever, est, tout le monde le sait, de si peu d'importance qu'il ne mérite guère d'entrer en ligne de compte, et suffit à peine à couvrir les dépenses imprévues.
Il est vraiment aisé d'apprécier cette situation et de voir que, raisonnablement, il ne faut pas songer un seul instant à rogner sur le salaire de ce père de famille, qui n'arrive pas toujours à joindre les deux bouts et qui, s'il y arrive, ne peut le faire qu'à force de travail, d'économie et de privations!
Ce ne sera pas, du reste, nous en sommes certains, par un semblable moyen que l'on clierchera à apporter au mal un remède efficace. On tâchera, au contraire, il n'est pas permis d'en douter, d'indiquer les réformes capables d'améliorer d'abord le sort du cultivateur afin de le mettre à même, par des avantages nouveaux, de détourner l'ouvrier de l'idée de quitter son village, eu lui donnant la certitude d'un travail plus rémunérateur qui puisse lui permettre de réaliser quelques économies pour l'heure oii sonnera la retraite.
Car, nous le savons parfaitement, ils sont aussi absolument dans le vrai, ces fermiers qui viennent chaque jour nous dire de la meilleure foi du monde :
« Vos appréciations au sujet de la question des salaires sont raisonnables ; nous pensons comme vous, mais nous sommes, malgré cela, forcés de déclarer, à notre grand regret, qu'en présence des charges multiples qui nous accablent et des pertes que nous procure, depuis longtemps déjà, la culture des céréales, il ne nous sera pas possible de toujours payer une main-d'œuvre aussi élevée. »
Que répondre à cela ?
Tout simplement que des deux côtés les plaintes sont justes, et qu'il est d'une incontestable nécessité de trouver le plus vite possible des moyens de concilier ces intérêts absolument solidaires au fond, bien qu'au premier abord ils puissent paraître parfois assez opposés.
Il y a trois puissances en culture qu'il faut absolument utiliser sans retard : le savoir, le capital et les bras. Le propriétaire possède le capital; qu'il se donne la peine d'acquérir le savoir et le fasse appliquer par les bras dont il disppse. Avant peu, la fertilité de notre sol sera revenue et la richesse de la France aura doublé; mais il faut d'abord faire exécuter soi-même et montrer le résultat. C'est la question sine qua non !
J'aurai l'honneur, monsieur le directeur, de vous soumettre prochainement une étude sur la main-d'œuvre dans nos fermes normandes. Ce sera la relation très exacte et consciencieuse des observations qu'il m'est donné défaire chaque jour dans mes rapports avec nos ouvriers agricoles.
Agréez, etc. E. Cassé,
membre de la Société d'agriculture de TEure.