MOYENS PRATIQUES DE VENIR EN AIDE
A l'agriculture française. — (SUITE).
La situation de l'agriculture française ayant été établie de tous côtés et reconnue mauvaise par les pouvoirs publics eux-mêmes qui commencent enfin à s'en préoccuper, il s'agit d'aller droit à la source du mal, puisque c'est seulement ainsi que l'on pourra en faire disparaître les fâcheux effets.
Il a été dit précédemment qu'il y a des moyens généraux et spéciaux de venir en aide à notre grande industrie nationale qui devrait avoir la première place devant l'opinion, par cela seul qu'aucune autre ne représente aussi bien qu'elle le travail moralisateur et productif, la seule base solide et inébranlable de la société; et, au moment où il, s'agissait de la semaille des blés de mars, j'ai tracé quelques lignes auxquelles M. Josse a répondu en parlant des peines que subissent les propriétaires de vignes.
Mais il n'est guère possible à un seul homme de résoudre tous les problèmes qui inquiètent les populations rurales, et je n'ai pas cette prétention. Avec le calme et l'impartialité qui conviennent à la défense des grands intérêts du peuple, que les amis sincères de l'agriculture se donnent la main, et de cette généreuse association sortira certainement le bien cherché par eux avec l'ardeur et la persévérance qui conduisent toujours au succès.
Du choc des opinions jaillit l'étincelle de la vérité; c'est pourquoi je regarde comme un devoir de faire bon accueil à toutes les objections et d'y répondre avec convenance. Mais il est des tléaux tels que les intempéries des saisons et l'invasion du phylloxéra, il est des difficultés comme la concurrence de l'étranger et des industries riches ou privilégiées, qui réclament cette union intime de tous les membres d'une grande nation combinant leurs efforts pour repousser le danger qui menace la propriété foncière prise dans son ensemble, ceux qui la détiennent comme ceux qui l'exploitent, et sans contredit le vignoble aussi bien que la ferme.
Dans nos départements du Nord-Est où le phylloxéra n'a pas encore fait son apparition, les vignerons se plaignent de ne plus obtenir de récoltes suffisantes; et dans bien des cas je ne connais guère d'autre réponse à leurs doléances que celle-ci ; Lorsqu'il vous sera bien démontré que les raisins ne sont pas en temps ordinaire assez abondants pour payer la main-d'œuvre et la rente du fonds, arrachez et semez de la luzerne. Vous aurez ainsi des récoltes peu coûteuses et rémunératrices pour longtemps, car les produits du bétail priment tous les autres aujourd'hui. Les circonstances deviendront sans doute plus favorables et vous pourrez patienter. Ce sera la solution du moment, puisqu'il faut vivre au jour le jour et savoir attendre la fin d'une crise que l'on s'efforce de conjurer. N'est-ce pas aussi une dure nécessité que celle de remplacer nos anciens cépages par ceux que l'on emprunte à l'Amérique en tâtonnant et en s'exposant à répandre le phylloxéra
partout en fournissant à l'ennemi de nouveaux aliments destinés à l'entretenir; et n'est-ce, pas là un de ces palliatifs que l'on se rési^çne à subir parce que l'on est plus faible que le o oucheron et que le cultivateur ne peut souvent que s'incliner sous la volonté inflexible de la Providence, dont les desseins impénétrables veulent toujours la lutte avant le triomphe?
Quoi qu'il en soit, que la division et les petites jalousies disparaissent ; car par l'entente tout est possible, et dans les grandes circonstances la France n'a jamais manqué sous ce rapport au devoir qui lui incombait.
Bien d'autres moyens sont proposés : entre autres celui des dégrèvements. Certes ce sera justice que la propriété foncière soit soulagée, car elle est écrasée sous un fardeau qui pourrait et qui devrait être plus équitablement réparti. Mais est-ce là une solution complète? Il est permis d'en douter, car en admettant que l'on puisse dégrever de quarante ou cinquante millions notre agriculture, qui supportera le poids de notre lourd budget? Ne reprendra-t-on pas d'une main ce que l'on aura donné de l'autre? Chaque hectare, de terre se trouvera allégé d'une somme annuelle d'un franc peut-être, mais s'il faut que cet hectare, pour satisfaire ceux qui l'exploitent, donne 50 ou seulement 25 francs de plus, le dernier mot aura-t-il été prononcé?
Ne nous berçons donc pas dévalues illusions; et, puisque l'habitant des villes se plaint de la cherté au moment oii le cultivateur souffre lui-même, il faut arriver à produire à la fois beaucoup et à bon marché. Il faut que les populations urbaines comme les populations rurales trouvent dans l'exploitation profitable et largement développée du sol national la satisfaction légitime qu'elles attendent, les unes en demandent à être rémunérées de leurs peines, les autres en espérant que les subsistances ne renchériront pas. C'est là que l'on rencontre un nœud en apparence inextricable qu'il ne s'agit pas de trancher, mais de délier.
Dès lors il sera nécessaire d'énoncer des moyens pratiques de donner aux représentants de l'agriculture la confiance et les ressources qui encouragent et fécondent le savoir sans lequel la terre ne saurait produire. Est-ce la science enfin qui nous sortira d'embarras ? Mais il ne suffit pas de savoir, il faut pouvoir, et plus souvent qu!on ne le suppose, l'homme qui exploite le sol sait ce qu'il faut y faire. Il voudrait bien appliquer telle ou telle méthode dont il reconnaît la valeur, mais il ne le peut.
La main-d'œuvre restera donc chère et il faudra que l'agriculture puisse la payer en même temps qu'elle saura y trouver avantage. Si le taux du salaire s'élève, les subsistances hausseront d'autant, malgré l'apport de l'étranger, ou bien la propriété foncière qui est le sol même de la patrie devra perdre de sa valeur à mesure que les frais d'exploitation s'élèveront davantage. Le mal cherchera quelque part ses victimes. On ne saurait trop le redire pour appeler l'attention de ceux qui veulent le conjurer. Chaque fois qu'un plateau de la balance s'élève, l'autre s'abaisse. Que l'on fasse donc un effort pour maintenir l'équilibre sans sacrifier personne.
Mais puisqu'il a été établi précédemment que l'émigration de l'ouvrier entraîne celle du cultivateur, puis vient frapper le propriétaire, il est évident que la première chose à faire, c'est de retenir le travailleur dans les campagnes. Disons plus, c'est la famille agricole tout entière
qu'il importe d'y conserver honorée, soutenue, récompensée. C'est le pay.san, l'homme du pays, autour duquel doivent rester les jeunes gens qu'attire le soleil de la civilisation moderrfe appelée à pénétrer jusqu'au fond du plus pauvre village sous ses formes les plus respectables et les plus dignes.
Ce n'est pas seulement l'assistance; c'est la bienfaisance éclairée, avec toutes ses institutions qui doit s'étendre des grandes villes aux moindres hameaux. Les cafés et les cabarets n'y t'ont point défaut, mais les bureaux de bienfaisance, qui au moyen d'une faible allocation servant de première mise de fonds seraient créés facilement, l'organisation complète de la médecine cantonale et tant d'autres preuves semblables d'intérêt données à l'ouvrier des campagnes serviraient à lui laire comprendre qu'il n'est pas oublié, qu'il peut attendre et se -tenir à son poste, que d'en haut l'on veille sur lui, qu'en un mot là où il se trouve il est aussi bien que partout ailleurs.
Et tout cela est plus facile à réaliser qu'on ne saurait le croire; car il est des communes rurales oii l'on ne trouve pas un seul nécessiteux, et la Société d'encouragement etde bienfaisance pour les campagnes que j'ai réussi à fonder en 1877, dans le département de Meurthe-et- Moselle, est toujours au large, à la fin d'une année d'exercice, malgré ses faibles ressources quand elle les a distribuées aux familles pauvres qui lui ont été recommandées.
L'effort demandé aux villes qui y trouveraient un intérêt considérable ne seiaitpassi important qu'elles ne puissent chercher à donner satisfaction à des réclamations timides auxquelles on répondrait facilement au moyen d'un diplôme d'honneur, d'une médaille ou de quelque récompense pécuniaire qui relèverait le courage des populations rurales en leur faisant voir qu'elles ne sont ni méconnnues, ni oubliées, et que l'ère nouvelle de la justice sociale reposant sur la rémunération du travail agricole, est enfin arrivée. Certes il n'y aurait là aucune faiblesse, puisque le vrai mérite serait seul honoré et récompensé, et quiconque est soucieux du développement de la richesse nationale, de la tranquillité publique et des intérêts de l'agriculture, applaudirait aux institutions qui se formeraient pour le travailleur des champs.
Il est facile de voir quels avantages trouverait l'Etat lui-même à accorder son appui à des Sociétés départementales, ayant un centre à Paris et s'entraidant pour étendre leur main tutélairesur la vieillesse comme sur l'enfance afin d'arrêter l'émigration qui entraine vers les villes toutes les forces vives de la nation.
Voilà en quelques mots le plan qu'il s'agirait d'appliquer en faveur du premier et du plus humble des représentants de l'agriculture.
Mais cela ne suffirait pas pour rendre à celle-ci la situation prospère qu'elle a perdue.
Il s'agit pour y parvenir de s'occuper aussi de son second représentant, de celui qui consacre à l'exploitation du sol tout son temps, toutes ses ressources, et qui, déjà plus que l'ouvrier, se sent menacé avec sa famille, si dans le cours de son bail il voit ses ressources disparaître peu à peu sans qu'il lui soit permis de trouver aucun moyen d'échapper à la ruine qui le menace.
Certes, cet liouime mérite toute la sollicitude de ceux qui peuvent lui venir en aide; et ce n'est pas assez de lui parler de science et de progrès puisque des difficultés sans nombre s'opposent le plus souvent
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à l'application des bonnes méthodes qu'il connaît beaucoup mieux qu'on ne paraît le croire, mais qu'il ne peut mettre en pratique.
Il suffit d'établir que l'assolement triennal est maintenu dans la plupart des situations par le génie même de la France qui divise le sol à l'infini, pour faire comprendre l'état d'infériorité dans lequel se trouvent ses cultivateurs en face de ceux du nouveau monde. Il faut partout le remembrement delà propriété, les échanges de parcelles, la création des chemins d'exploitation, et déjà l'on est entré courageusement dans cette voie; mais ilfaudra aussi de longues années pour que la réforme soit complète; et en attendant, on ne saurait trop le répéter, ce qui est nécessaire avant tout pour le fermier, c'est l'institution du crédit agricole au moyen duquel le cultivateur pourra profiter des occasions favorables qui se présentent pour acheter du bétail, pour se procurer de bonnes semences, des instruments bien construits, des engrais. C'est ainsi qu'il sera en mesure de payer l'ouvrier, de créer des prau'ies, de modifier les méthodes mauvaises et de les remplacer par les plus fructueuses. Là est sa force. Là il trouvera le moyen de mettre en pratique tout ce qui autrement resterait dans le domaine de la théorie Mais si c'est la question qui intéresse le plus aujourd'hui le second représentant de l'agriculture, il suffit de constater cette vérité, puisque déjà l'institution en elle-mêmea été étudiée longuement, et; nous arrivons dès lors au propriétaire dont les intérêts sont peut-être menacés autant que ceux de qui que ce soit, parce qu'il est pour ainsi dire rivé au sol dont il voit la dépréciation se faire sans qu'il puisse bien souvent en tirer parti. E. Duroselle.