XV. — Le commerce des vins
Nous avons signalé déjà plusieurs pétitions d'associations agricoles, qui appellent l'attention sur 1 introduction abusive, par les frontières d'Espagne, de grandes quantités de vins falsifiés, et de mélanges d'eau, d'alcool et de matières colorantes. Sur ce sujet, le Comice agricole de Marcillac (Aveyron) vient d'adresser à M. le ministre de l'agriculture la pétition dont le texte suit :
"" « Marcillac, 22 avril 1883.
ce Monsieur le ministre, un grand nombre de Comices viticoles et de Sociétés d'agriculture du Midi vous ont signalé, au nom des populations au milieu desquelles elles vivent et dont les intérêts sont les leurs, la situation fâcheuse de la viticulture. Le Comice de Marsilbic vient à son tour vous exposer ses doléances, non pour la vaine satisfaction de faire entendre d'inutiles plaintes, mais parce qu'il est convaincu qu'une partie des causes de la crise peuvent être supprimées ou grandement atténuées par une énergique intervention de l'autorité administrative, dont le bon vouloir ne saurait nous faire défaut.
« En même temps que le phylloxéra, l'oïdium, le mildew, l'antrachnose et bien d'autres maladies frappent les vignes avec une intensité dont l'histoire de la viticulture n'offre pas d'exemple, les intempéries des saisons viennent, depuis plusieurs années, apporter leur triste contingent de misère et de ruine à un état de choses véritablement in((uiétant; de telle sorte que même dans les contrées les ftioins atteintes, les dernières récoltes ont été notoirement insuflisantes pour payer le labeur du vigneron et que les plus robustes courages se prennent à désespérer de l'avenir d'une culture naguère si florissante et relativement facile.
« Cependant d'autres causes encore, dont les désastreux effets grandissent tous les jours, se sont jointes aux premières et augmentent dans une regrettable mesure les difficultés contre lesquelles nous luttons. Les derniers traités de commerce ont abaissé les tarifs douaniers qui concernent les vins espagnols, et créé pour ces vins le bénéfice d'une teneur alcoolique exagéiée qui leur permet d'entrer en France et d'y circuler sans supplément de prix, alors même qu'ils portent 15 pour .100 d'alcool Nous avons déjà protesté contre cette faveur exorbitante faite à des concurrents étrangers au détriment des producteurs nationaux et dont une des premières conséquences a été l'établissement fwii' la Compagnie du chemin de fer du Midi de tarifs de transport, exceptionnellement avantageux pour les vins venus d'Espagne; si bien qne la combinaison des droits privilégiés de douane et de ces tarifs de transport amène les négociants français du Roussillon à expédier, par l'Espagne, leurs vins liquoreux à destination de l'intérieur de la France; et en effet les vins qui obtiennent ainsi la naturalisation étrangère reçoivent à la douane et sur la voie ferrée un traitement si favorable, comitarativement aux vins de France, que le négociant réalise un important bénéfice à faire subira ses expéditions un allongement de parcours considérable, et le double droit d'entrée en Espagne au sortir de France, et d'entrée en France au retour. Nous n'avous d'ailleurs qu'à nous incliner devant le tiaité de commerce. En attendant l'échéance où il pourra être modifié, nous nous bornons à constater qu'une convention ne saurait être bonne qui donne des résultats aussi étonnants, que ceux que nous venons de signaler. Mais si nous- sommes impuissants à changer actuellement la loi, au moins pouvons-nous demander qu'el'e soit exécutée avec le seul cortège d'abus qui est dans sa nature, et qu'il ne soit pas permis d'organiser sous sa protection un immense système de fraude, démoralisant pour le commerce des vins, menaçant pour la santé publique, et aussi funeste aux intérêts du trésor qu'à ceux de la viticulture française.
a Que les vins d'Esyagne qui titrent 15 pour 100 d'alcool entrent en France à prix réduits, qu'ils y soient transportés à des tarifs de faveur, que les forts vins du Roussillon aillent se débarrasser par un voyage en Espagne de leur onéreuse nationalité et y acquièrent pour rentrer en France le bénéfice de l'estampille espagnole, il n'y a là que l'extension déjà abusive, mais peut-être inévitable, d'une loi consentie en un moment d'erreur. Mais qu'au lieu de vins d'Espagne ou de France dénationalisés on inonde le pays de mélanges frauduleux d'alcools allemands et de petits vins ou d'eau colorée, il y a là un excès que l'administration française a le droit de réprimer. Il est de notoriété publique ([ue la plus grande partie des liquides qui, sous le nom devins, franchissent la frontière^ n'ont rien de commun avec le vin vrai, naturel, avec le vin sans autre épithète. Ils entrent cependant sous ce nom usurpé; et de notables quantités d'alcool sont ainsi admises à circuler en France, indemnes des droits considérables, 156 francs par hectolitre, qui frappent à l'intérieur, au profit du Trésor, les alcools nationaux. Puis ces produits, soient qu'ils aient reçu une coloration suffisante de l'autre côté des Pyrénées, soit qu'ils en reçoivent le comjilément à destination, sont dédoublés et livrés au consommateur, sans que le commerce peu scrupuleux se préoccupe des dangers qui en résultent pour la santé publique. L'opération de la coloration artificielle des vins ou liquides vendus pour tels, a pris depuis quelques années un développement dont on a le droit (!e s'étonner; car cette opération a toujours pour but et pour effet de tromper l'acheteur en modifiant à son insu et à son préjudice l'état naturel de la chose vendue. Partout cependant on met en vente et avec la publicité la plus absolue des colorants, prétendus inoff'ensifs, et qui, le seraientils, n'en ont pas moins pour objet délictueux de faire croire à l'existence d'une qualité aui n'est point 1p résultat de la fabrication loyale du vin.
« Cette pratique contraire à la loi. n'a d'ailleurs qu'une application. très peu fréquente au vin naturel; si elle s'est vulgarisée au point de devenir une sorte de 'véritable industrie spéciale, cela vient évidemment de la nécessité de donner à les mélanges sans nom l'apparence et la couleur du vin, et l'abondance déplorable avec laquelle ces mélanges nous viennent d'Espagne peut être considérée comme la cause réelle et l'origine de sa propagation
a Ces abus étranges qui procèdent d'une fausse interprétation du traité de commerce peuvent, ce semble, être rendus impossibles si l'on tient la main à ce que l'application de la convention internationale soit désormais restreinte à l'objet qu'elle a eu en vue, c'est-à-dire au vin produit réel et loyal des vignes espagnoles ; une active surveillance soigneusement exercée arrêterait à la frontière ces
nHRONIUQK AGRICOLE (12 MAI 1883). 209
produits adultérés qui trop longtemps ont profité duae tolérance qui ne leur était point due.
« Ainsi cesseraient une concurrence déloyale pour la production indigène, une perte sérieuse pour le Trésor, et un appel incessant aux falsifications nuisibles à la santé publique et à l'honnêteté commerciale.
« Nous vous sup(ilions, Monsieur le ministre, u^ant des pouvoirs qui sont en vos mains, d'a[)porter au mal un remède efficace.
« Agréez, eto- Pour le Comice viticole de Marcillac :
Vergnes, prrsiilenl; Saules, vice-président; Maisonabe, secrélaire; Lviîaussie, vice-secrétaire; Barre, trésorier \ Périé.
Un grand nombre do viti(3iilleurs du département de la Loire-Inférieure viennent d'adresser au Comice central de ce département, une lettre relative aux dédoublements que certains commerçants font subir aux vins, et à la fabrication des piquettes. Nous en publierons le texte dans un prochain numéro.