MOYENS PRATIQUES
d'améliorer la situation de l'agriculture française. — LES BLÉS QUI DONNENT LES MEILLEURS RÉSULTATS.
Notre agriculture se trouve aujourd'hui en présence de difïïcultés si grandes qu'elle ne saurait plus s'endormir.
Il faut donc qu'une voie nouvelle lui soit ouverte; mais une question que je pensais traiter plus tard et que des circonstances fâcheuses forcent à examiner dès ce moment, c'est, avant aucune autre, celle de la culture du blé.
De tous côtés elle est à l'ordre du jour, et il me semble utile de résumer ici, en quelques lignes, les nombreuses observations déjà relatées dans l'ouvrage que j'ai fuit paraître, en 18T5, après avoir expérimenté, pendant vingt ans en grande culture, près de deux cents variétés de froments sur des surfaces qui, réunies, formaient alors un millier d'hectares.
Il ne faut pas s'imaginer que des essais timides faits sur quelques mètres carrés, puissent donner la solution des problèmes qui inquiètent les populations rurales.
L'air et l'espace sont nécessaires pour démontrer une vérité agricole, et il m'est arrivé d'obtenir, pondant six ou sept années consécutives, des résultat î avantageux de l'emploi d'une méthode particulière pour arriver ensuite à des mécomptes inattendus.
Ainsi, les^blés anglais blancs et rouges, après m'avoir donné d'excellentes récoltes, de 1850 à 1857, ont été, chez moi, détruits par la gelée de deux années l'une en moyenne depuis cette époque.
La Richelle de Naples, semée au printemps, magnilique pendant deux ou trois ans, a quelquefois dégénéré au point de ne plus fournir d'épis; et c'est au milieu d'un dédale, pour ainsi dire inextricable, qu'il faut trouver la route certaine auprès de laquelle la fatalité semble avoir jeté à pleines mains des causes de découragements incessantes.
Aussi ne cesserai-je de le répéter : la science agricole est la science complexe avant toutes, la science grande et diflicile qui honore les hommes de volonté forte, lorsque, sans se lasser jamais, ils parcourent avec persévérance leur pénible carrière.
J'espère voir triompher un jour cette vérité. J'espère que les nations reconnaissantes envers ceux qui s'astreignent à de si rudes labeurs pour leur fournir la nourriture et les matières premières, finiront par se tourner avec sollicitude comme avec respect vers les populations des campagnes restées fidèles à l'accomplissement d'une noble et généreuse mission.
Mais pour se faire respecter, il faut être fort, et les hommages dus à l'agriculture ne lui seront rendus sans conteste que le jour où elle pourra mettre son épée dans la balance, une épée d'or, afin qu'elle ait le poids exigé par le public avant qu'il salue et s'incline.
La question des blés est l'une de celles où un grand pas doit être fait en avant, et je vais indiquer la solution que m'a donnée l'expérience, parce qu'elle répond aux exigences de la situation présente.
La méthode à laquelle je me suis arrêté depuis 1870 est sûre; déjà essayée précédemment avec prudence, elle ne m'a jamais fait subir depuis lors aucun mécompte.
Parmi les nombreuses variétés que j'ai confiées à la terre, cinq ou six m'ont seules donné en Lorraine des résultats satisfaisants, à la condition expresse de les mettre dans les situations qu'elles exigeaient pour réussir.
Encore a-t-il fallu étudier avant tout les aptitudes propres à la plante-mère, en même temps que celles qui appartiennent à chaque variété, pour ne pas commettre d'erreur.
Les blés sont dits d'automne quand ils sont tardifs, exigeant une somme de chaleur considérable, soit environ 2,000 degrés centigraies additionnés pour accomplir toutes les phases de leur végétation.
Ils sont de printemps ou hâtifs, quand, se développant avec rapidité, ils peuvent être semés beaucoup plus tard, mûrir sous l'inlluence de 1,500 à 1800"; d'hiver et de printemps ou des deux saisons lorsqu'ils parviennent à une maturité complète avec une moyenne de 1 ,800 à 2,000 degrés ; de sorte que les froments d'automne ou d'hiver doivent avoir déjà végété avant les grands froids dans le Nord de la France, tandis que ceux de printemps ont le temps de se mettre en marche au retour des beaux jours. La germination se fait à -[^ 4, la végétation se continue à -[- 6; puis sous l'influence de -j- 8 à -|- 1 0, etc. ^ le développement, la floraison, et enfin la maturité arrivent; de sorte
que les situations normales sont celles qui se succèdent avec une augmentation continue du nombre des degrés de chaleur, et que la plante souffre, s'étiole et fournit un rendement d'autant plus faible qu'il arrive des réactions ou des temps d'arrêts plus considérables durant le cours de sa végétation.
Enfin, il y a des variétés qui ne peuvent supporter 10 degrés audessous de 0; d'autres \2, d'autres encore 14, 17, 20, etc.
Mais le froid, qui n'attaque point le blé sous la neige, ne va guère le chercher non plus au sein de la terre, et contrairement à l'opinion reçue généralement, ce sont les semailles tardives qui sont le moins en danger; car, au début de la végétation, le centre vital est abrité, tandis que bientôt il remonte à la surface du sol, et vient s'y placer quand les feuilles commencent à se former. Alors la gelée vient le frapper au cœur, et le danger augmente à mesure que la plante accentue davantage la végétation aérienne. Aucune sorte de froment n'a dans mes cultures résisté au froid d'une manière absolue; mais dans l'hiver de 1870-71, celui de la Seille [Rouge de l'Est) est resté intact, tandis que celui d'Ecosse [blood reed), malgré sa grande résistance, a été tout auprès radicalement détruit. Celui de Crépy-en-Valois, le himter et quelques autres sont rustiques, sans doute; mais en Lorraine, il faut constater que les froments de mars, bien choisis, présentent, sur ceux d'automne, cet avantage considérable qu'ils échappent naturellement au plus grave de tous les inconvénients, puisqu'ils n'ont plus rien à redouter du froid au moment où on les sème.
Restent la rouille et la verse qui viennent à leur tour compromettre la récolte quand l'hiver a été doux et que le blé a bien poussé sous l'influence d'uue température humide.
La céréale trop drue ne permet plus à l'air de circuler sous un feuillage abondant et les tiges manquent de force pour supporter une charge que les pluies augmentent encore. Dans ce cas les épis renferment peu de grains qui ont d'ailleurs été mal nourris, surtout lorsque la chaleur ne s'est pas développée suivant les exigences d'une végétation trop avancée qui en exige chaque jour une somme plus considérable.
C'est alors que la rouille [Vredo ruhigo) vient aussi envahir la plante. Elle l'attaque avec d'autant plus d'intensité que le développement en est plus lent, et toutes ces causes réunies réduisent souvent la production à tel point qu'il faut de 50 à 70 gerbes ordinaires pour donner un quintal de grain.
En sens contraire on voit aussi des rendements très faibles fournis par les blés d'automne semés trop tard, si la terre s'est complètement desséchée avant la maturité.
Alors la sève ne vient plus nourrir le grain qui reste maigre et léger, de sorte que dans ce cas encore la récolte est peu abondante.
Il est facile de voir, d'après toutes ces considérations, qu'il importe pour obtenir de grands produits, ou bien d'adopter dans le nord de la France des variétés d'automne, rustiques, résistant bien à la gelée, à la verse, à la rouille, tandis qu'elles ne sont ni trop hâtives, ni trop tardives; et je n'en connais point qui remplissent bien toutes ces conditions pour notre climat lorrain; ou bien il faut en trouver qui, semées après l'hiver, promettent un rendement considérable, se 'développant suivant la progression continue de la température pour
échapper à toutes les mauvaises chances et donner ainsi une récolte assurée, si l'on prend les précautions nécessaires pour les confier à la terre en temps utile.
Tel est le moj'en le plus sûr d'arriver à de bons résultats. Mais on resterait dans le domaine de la théorie et le lecteur qui veut bien suivre mes explications serait exposé à commettre encore bien des erreurs si je ne m'attachais à le conduire droit au but.
Or, il faut remarquer ici que si l'on voulait ensemencer sur labour récent et partout des blés de mars, les travaux ne seraient pas faits en temps utile, que la levée en serait inégale et surtout tardive pour les derniers; et que tout en évitant la gelée, la rouille et la verse au moyen de variétés à paille forte, on tomberait dans d'autres inconvénients non moins graves, manque de maturité, gerbes peu abondantes, etc.
Afin d'assurer la récolte, il faut donc se mettre à l'abri de toutes les éventualités lâcheuses en employant le moyen suivant, moyen bien simple auquel sans aucun doute beaucoup de praticiens ont dû souvent avoir recours, mais dont ils n'ont pu apprécier la valeur parce qu'ils ne l'ont employé qu'exceptionnellement et par hasard, pour ainsi dire
Cependant, après l'avoir pratiqué pendant plusieurs années concurremment avec toutes les autres méthodes et en avoir reconnu la supériorité incontestable, je m'y suis attaché définitivement et depuis lors je n'ii plus eu de récoltes manquées.
Ce n'est plus que par exception et à titre d'essais à continuer, qu'en petite culture j'en emploie encore d'autres que celle dont il va être question.
Voici donc comment j'ai opéré depuis 1 870 pour obtenir le plus grand rendement possible.
Préparant les terres à l'automne et au-delà, je leur laisse subir les inlluences favorables de l'hiver qui les ameublit, les serre et les salure d'humidité; puis j'attends, car ayant reconnu que des blés très rustiques et très productifs, tels que la pétanielle blanche, la richelle de mars, le blé bleu et d'autres réussissent parfaitement étant semés jusqu'au 7 mars, j'évite pour eux les conséquences de la s^elée^ premier point dont l'importance est grande.
Aussitôt que le sol n'est plus trop imprégné d'eau, je commence la semaille en ayant soin de herser énergiquement afin de bien enterrer le grain, et je suis sûr d'obtenir une levée rapide en môme temps qu'elle est parfaitement égale et que le sol reçoit une préparation excellente.
J'ai le soin d'avoir en réserve des blés très hâtifs tels que le hérisson de mars ou celui de Saumur qui végètent assez rapidement pour être semés jusqu'au 1" avril.
C'est ainsi que l'on évite à la fois les effets de la gelée, la rouille et la verse; mais comme cette année les cultivateurs n'ont pu préparer leurs champs à l'avance, il faudra, deux ou trois jours après le hersage, employer le rouleau dans le but d'assurer une levée bien égale et de conserver dans le sol l'humidité qui, nuisible parfois en hiver, devient nécessaire en été.
Les blés devront être semés successivement dans l'ordre que voici :
V hybride. Galland, richelle deNaples;
2° bleu de Noé, rouge de Bordeaux, chiddam.
3" blé de Saumur, Hérisson, de mars ordinaire, de Victoria, etc.
MM. Vilmorin ont donné à cet égard des renseignements qu'il sera utile de consulter. Je crois devoir dire quelques mots de l'orge Chevallier un peu plus tardive que l'orge ordinaire, mais bien supérieure à celle-ci pour la qualité du grain comme pour le produit en paille.
Au reste ces dernières plantes pouvant être réussies parfaitement après une semaille du mois do mai, le mal causé par les pluies de l'automne sera facilement réparé cJiez les cultivateurs prudents qui sauront profiter des ressources nombreuses dont ils disposeront pendant quatre mois entiers.
Je ne veux pas entrer dans plus de détails, car il suffit de mettre en avant un fait confirmé par de longues années d'épreuves, c'est que la récolte du blé la plus sûre et même la plus abondante en moyenne dans la moitié septentrionale de la France est celle que l'on obtient en semant des blés de mars bien choisis sur des labours anciens. Ajoutons que, si l'on cultive tard, il importe au contraire de semer immédiatement, car en agriculture comme partout ailleurs chaque situation particulière réclame des soins particuliers. E. Duroselle.