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XII. — Les gisements de phosphates de Beauvaretfd'Orville

Depuis longtemps, j'avais l'intention de visiter les curieux gisements de phosphates de chaux découvcrls en 1886 aux environs de Doullens (^omme), et dont l'exploitation s'est faite depuis cette date avec une activité fiévreuse, en créant, dans un milieu naguère calme et tranquille, des centres industriels qui y ont apporté une.animation extraordinaire. C'est pourquoi j'ai saisi avec plaisir l'occasion qui s'est présentée récemment.

Les gisements de Beauval (Somme) et d'Orville (Pas-de-Calais), quoiqu'appartenant à des départements différents, sont voisins et analogues ;ils ne sontséparès que par la petite comniunede Terramesnil. Les cartes géologiques indiquaient déjà l'existence du phosphate à Beauval, mais l'étude n'en avait pas été faite au point de vue de l'exploitation, lorsque M. Merle constata, en 1886, que le sable d'une carrière exploitée pou ri' usage des briquelteries du pays était formé presque exclusivement de phosphate. L'éveil étant donné, des sondages furent opérés de toutes parts, et l'on découvrit que des gisements imporlantsde phosphates, faciles à exploiter, s'étendaient sur une assez grande surface. Cette découverte fut l'origine de spéculations effrénées; la valeur du sol monta à des taux fantastiques. En voici quelques exemples : trois parcelles mesurant ensemble 168 ares furent vendues environ 1 million de francs ; une autre, de 21 ares, fut vendue 30,000 francs; une autre de 4 ares 20,000 francs, une autre de 70 ares 150,000 francs, alors que des parcelles supposées moins riches atteignaient encore le taux de 800 à 1 ,000 francs par are. Et si l'on ajoute que les premiers acheteurs n'ont pas toujours été les exploitants, et quils ont revendu leurs lots, souvent avec de gros bénéfices, on peut se faire une idée des spéculations dont Beauval été témoin.

La môme année, au mois d'août, M. E. Berthier, qui se livrait depuis plus de vingt-cinq ans à l'exploitation des phosphates minéraux, découvrait les gisements d'Orville, dont l'exploitation devint immédiatement l'objet d'une spéculation semblable à celle qui s'était produite à Beauval. Plus considérables que ceux de Beauval, les gisements d'Orville, qui s'étendent sur 150 hectares environ, en diffèrent par quelques caractères que nous indiquerons plus loin. Cette découverte provoqua encore de nouvelles recherches dans toute la région environnante; le pays, nous disait-on, fut percé partout comme une écumoire; mais à part quelques très faibles gisements à Terramesnil, ces recherches furent le plus souvent infructueuses. Beauval et Orville ont donc conservé, du moins dans ce rayon, le monopole que ces communes avaient acquis dès le premier jour.

C'est sous forme de sables que les phosphates se trouvent dans ces gisements. Les géologues ont émis de nombreuses hypothèses sur les conditions de leur formation; cen'estpaslelieu d'insistersur ces questions. Ce qui est certain, c'est que ces dépôts appartiennent à la période crétacée

EXCaRSIONS AGRIG0LP:S en 189-2. 19

et qu'ils sgnt rapportés à 1 étage sénonien par les uns, et au début de l'étage danien par les autres. La forme sous laquelle les dépôts se présentent offre plus d'intérêt. Généralement, la cou(3he superficielle du sol est constituée par une argile rougeâtre à silex roulés, dont l'épaisseur varie de quelques centimètres à plusieurs mètres. Au-dessous on trouve un lit plus ou moins épais le sable phosphaté de couleur jaune, à grains grossiers. Ce sable repose, soit sur la craie blanche, soit sur la craie phosphatée, dont les assises supérieures sont creusées, par places, en entonnoirs ou poches, de forme très irrégulière, remplis de sable phosphaté grisâtre et fin^ c'est là que se trouvent les sables les plus riches, puisque la teneur en phosphate tribasique y atteint parfois 80 pour 100, tandis que, dans les sables jaunes, elle n'est que de 40 à uO pour 100, et que, dans la craie phosphatée, elle dépasse rarement 20à25 pourlOO. C'est de la présence ou de l'absence de ces poches que dépend la valeur marchande d'une parcelle de teri-e; c'est leur exploitation qui est le but principal.

Ces poches de phosphates riches donnent un caractère tout spécial aux gisements. Leur forme est assez bizarre, mais leurs parois sont toujours lisses, et des fissures plus ou moins profondes s'y ouvrent. Ces parois paraissent avoir été corrodées par un courant d'eau, mais on ignore de quelle façon. Leur profondeur peut atteindre jusqu'à 15 mètres. Elles sont souvent contiguës entre elles; dans les carrières dont l'exploitation est aujourd'hui achevée et dont les poches sont vidées, celles-ci présentenl actuellement l'aspect de petits cratères volcaniques accolés irrégulièrement. On ne peut évaluer qu'approximativement la quantité de sable phosphaté que renfermaient les gisements; les évaluations qui paraissent le mieux justifiées donnent une quantité de 2 millions de tonnes.

C'est surtout à Orville que les poches sont abondantes ; à Beauval, elles sont plus rares, et les sables phosphatés s'y présentent surtout sous formes de masses compactes plus ou moins épaisses.

Après la fièvre des premières années, l'exploitation est devenue régulière; elle est presque achevée à Beauval. On compte aujourd'hui à Orville une douzaine d'exploitants, qui bouleversent le sol et en extraient le phosphate. Les maisons Desailly, Solvay, Berthier, Bernard, etc., ont des chantiers parallèles, qui s'enchevêtrent les uns dans les autres; la description d'un de ces chantiers, celui de M. Berthier, gérant de la Compagnie des engrais contrôlés, montrera la nature et les résultats de ces exploitations.

Le petit village d'Orville est situé sur les bords de la rivière de l'Authie; des deux côtés de la vallée, des collines mamelonnées s'étagent en pentes irrégulièreS;, séparées par des ravins assez étroits. C'est dans la partie méridionale du territoire de la commune, surtout aux lieux dits Champs iVargenl et Champs plumes séparés par le ravin ou vallée Toussaint^ que les gisements de sables phosphatés ont été découverts. Ils y sont répartis très irrégulièrement, mais ils sont réunis sur une surface totale de 150 hectares environ.

C'est par des sondages que la présence des gisements dans une parcelle de terrain est constatée. La méthode consiste à donner des coups de sonde de 10 en 10 mètres, en damier, sur toute la surface et à déterminer

ainsi l'épaisseur de la couche superficielle et celle de la couche de sables phosphatés. On évalue approximativement, d'après les résultats constatés, le volume de sables que la parcelle peut renfermer, et par suite les résultats probables de l'exploitation. La couche des sables phosphatés commence parfois à quelques décimètres de la surface, d'autres fois à plusieurs mètres; son épaisseur varie entre 1 et 2 mètres dans les parties où il n'y a pas de poche, elle atteint parfoisjusqu'à 10 et 15 mètres dans les poches. La quantité de sables phosphatés à extraire peut atteindre, dans les meilleures conditions, près de 400 mètres cubes par are, sur des parcelles de 50 à 60 ares.

M. Berthier obtint ainsi, en 1886, la concession d'une vingtaine de parcelles, appartenant à plusieurs propriétaires, moyennant une rede-

Fig. 1. — Exploitation d'une poche de sables phosphatés.

vance fixe de 7 francs par tonne et un minimum d'extraction fixé pour chaque année. Cette méthode, préférable pour l'exploitant de phosphates, qui sait à quoi il s'engage, l'est également, en fin de compte, pour le propriétaire, qui, dans laplupartdes cas, reçoit une redevance plus élevée que le prix de vente de son terrain, quand même cette vente serait réalisée dans les conditions les plus favorables pour lui. Elle présente un autre avantage, celui d'éviter l'immobilisation immédiate d'un capital considérable, qu'on cherche ensuite à dégager le plus rapidement possible en poussant l'exploitation avec une vitesse exagérée. L'exploitation des sa!»les phosphatés se fait presque toujours à ciel ouvert; elle exige, par conséquent, des terrassements considérables. Malgré les fiais que ces travaux entraînent, ce gen re d'exploitation est plus avantageux que l'exploitation par galeries souterraines, car l'irrégularité

despochesnepermet pas de se guider sûrement sous terre. Les chantiers d'Orville présentent, par suite, l'image d'un bouleversement du sol, qui, au premier abord, paraît chaotique, mais dans lequel on reconnaît bientôt une réelle régularité. Les petits chemins de fer portatifs se croisent de toutes parts, soit pour enlever les terres de déblai, soit pour transporter les phosphates hors des carrières. Cette question des transports est une des plus importantes dans l'exploitation. Dans les débuts de celle-ci, les gisements étant distants de 7 kilomètres environ de la gare la plus rapprochée, celle d'Authieule, les transports s'effectuaient par tombereaux; bientôt les chemins furent absolument défoncés par les charrois; malgré des dépenses considérables, ils étaient souvent

Fig. 2. — Exploitation des sables phospiiatés par banquettes superposées.

impraticables. En 1889, un chemin de fer industriel fut créé pour relier la gare aux carrières; il suit la vallée de l'Authieule et monte dans un ravin perpendiculaire aux collines exploitées. En face de chaque exploitation, un garage permet de remiser les wagons qui se chargeront dans l'intervalle de deux passages de trains. Des lignes démontables à voie étroite amènent les wagonnets sur une estacade par laquelle les phosphates sont déchargés sur les wagons. M. Berthier a profité des différences de niveau entre la voie ferrée et ses carrières pour amener mécaniquement les phosphates au garage. A cet effet, une double voie ferrée (fig. 2 et 4), l'une pour la descente, l'autre pour la montée, relie l'estacade inférieure à une estacade intermédiaire; un câble en acier s'enroule surdeux poulies, aux deux extrémités de la voie; le wagonnet chargé qui descend par l'effet de la pesanteur remonte le wagonnet vide, qui est aiguillé immédiatement sur une deuxième voie qui monte de cette esta-

cade intermédiaire aux carrières. C'est sur cette voie que descendent, toujours grcàce à la pente, les wagonnets chargés; deux, ou trois wagonnets attachés ensemble descendent à la fois ; sur le dernier, est monté un ouvrier qui manœuvre un frein pour régler la vitesse. Tout cela est presque à pic sur le bord d'un ravin (la vallée Toussaint). Pour l'exploitation des carrières situées de l'autre côté du ravin, un pont hardi, long de 120 mètres, a été jeté sur le ravin; la voie qui le traverse se raccorde à celle qui descend à l'estacade intermédiaire. Toutes les parties des concessions sont mises ainsi en communication directe, sans transbordements, avec la gare du départ,

C'est par paliers successifs que s exploite chaque parcelle ; on descend peu à peu en enlevant d'abord les lits de sable jaune, puis en creusant les poches. Des boisages sont établis parfois le long des parois, pour établir les paliers par lesquels on fait monterles phosphates ; ces boisages sont souvent nécessaires pour consolider les parois qui auraient tendance à s'ébouler. Des équipes plus ou moins nombreuses de terrassiers, conduites par un contre-maître, se partagent le travail.

La richesse des sables phosphatés est assez inégale. La coloration des sables sert de premier indice à cet égard ; l'analyse chimique s y ajoute pourchaque couche. Des dosages sont opérés d'une façon presque permanente, au fur et à mesure de l'extraction, de telle sorte que la richesse du chargement de chaque wagonnet est connue dans des limites assez précises au moment où il sort de la carrière. Quand il arrive au garage detransbordement dans les wagons, le wagonnet est déversé par des trémies dans une sorte de hangar couverL (fig. 4) divi.^é en quatre grands compartiments destinés respectivement aux sables dosant de 60 à 65, de 65 à 70, de 70 à 75 et de 75 à 80 pour 100 de phosphates; les sables dosant moins de 60 pour 100 sont déversés à l'air libre. Les wagons sont donc chargés avec des sables dont la richesse est déjà connue. Quand ils arrivent à l'usine, ils sont déchargés dans des compartiments correspondant aux précédents.

En effet, les sables sortant de la carrière ne sont pas dans un état propre à être livrés, soit à la culture, soit à l'industrie qui les transforme en superphosphates. On doit les débarrasser de l'eau qu'ils renferment et les transformer en poudre impalpable.

L'usine dans laquelle M. Berthier se livre à ces opérations est contiguë à la gare d'Authieule, et située entre la grande voie ferrée et le chemin de fer industriel qui apporte les sables. Les phosphates entrent à quai couvert à une extrémité, et sortent, à quai couvert, par l'autre extrémité.

A l'arrivée, les phosphates sont déchargés dans un hangar que des cloisons, qu"on peut faire plus ou moins hautes à l'aide de palplanches mobiles, divisent en compartiments réservés aux diverses sortes de sables, suivant leur richesse. Une chaîne sans fin sert à monter les sables à Tétage supérieur, sur la plateforme des séchoirs. Au lieu d'employer, comme la plupart des exploitants, des séchoirs horizontaux à plaques de fonte, qui occupent de vastes surfaces, M. Berthier a donné la préférence à des séchoirs à étages, analogues à ceux qui servent à brûler les pyrites. Ces fours, qui ont trois étages^ sont au nombre de quatre; les phosphates sont introduits à l'étage supérieur

et sortent par l'étage inférieur, à l'état anhydre, ayant perdu la proportion de 20 à 25 pour 100 d'eau qu'ils renferment naturellement. Il en résulte un enrichissement des phosphates dans la proportion d'un cinquième à un quart de leur richesse initiale. Les sables sortant des fours à la température de 100 degrés environ, sont mis à refroidir dans des chambres où l'on mélange, au besoin, les diverses sortes pour répondre aux demandes qui en sont faites. — La mouture vient ensuite : elle est pratiquée avec trois paires de meules qui marchent séparément; ces meules sont en pierre meulière. Les phosphates en sortent sous forme de farine impalpable; ils sont mis immédiatement en sacs pesés, qu'on range dans le magasin jusqu'au moment du départ, qui s'effectue à la porte même du magasin, sur les wagons aiguillés sous un hangar couvert. Avant la dernière opération, les phosphates sont analysés encore une fois; en marche normale, ils subissent trois à quatre analyses depuis la carrière jusqu'au départ ; toutes ces analyses s'effectuent à l'usine, pourvue d'un laboratoire bien outillé. La composition des produits définitifs peut donc être garantie rigoureusement.

Une machine à vapeur de 35 chevaux fournit la force nécessaire à l'usine, disposée pour traiter 50 à 60 tonnes par jour, soit environ 16,000 à 18,000 tonnes par an. Outre cette quantité qui est expédiée de la ^are d'Authieule, dans toutes les directions, en France et à l'étranger, les carrières de M. Berthier en voient directement 6,000 tonnes par an, pour la fabrication des superphosphates, à son usine d'AuberviUiers (Seine) sur laquelle nous aurons à revenir.

Henry Sagnier.

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