II. — Le régime des boissons
Aux protestations que nous avons publiées contre la loi sur le régime des boissons, nous devons ajouter celle du Syndicat de l'arrondissement de Pont-Audemer (Eure). Voici le texte du vœu adopté par ce Syndicat, après un exposé complet de la question, fait par son président, M. de Tourville :
« Le Syndicat conjure Messieurs les sénateurs, de la façon la plus instante, de ne point ratifier la disposition du projet de loi récemment voté par la Chambre des députés, par laquelle serait supprimé le droit pour les récoltants de faire bouillir librement le produit de leur récolte, cidre, marcs et lies;
« Et, considérant que l'exercice, stigmatisé depuis longtemps par les pouvoirs
Îiublics eux-mêmes comme intolérable, ne saurait être par une même disposition égislative aboli comme tel chez les débitants, et établi contre les six à sept cent mille cultivateurs qui en ont toujours été exempts, et qui sentiraient vivement non seulement le préjudice, mais l'injure d'une telle disposition;
« Considérant que l'ensemble de formalités d'entraves, et d'exigences dont le projet entoure le droit de bouillir, équivaut à l'exercice, et qu'il ne serait ni sincère ni même opportun de le nier contre l'évidence;
« Considérant que la situation faite aux bouilleurs de cru par ces mesures vexatoires aurait pour effet de leur faire abandonner ce mode essentiel d'utilisation d'une partie de leur récolte;
« Considérant que ce résultat certain, démontré par l'expérience tentée en 1873 et 1874, nuirait également à l'agriculture, au budget et à la santé publicfue;
« Considérant que la succession des mauvaises récoltes et les conditions économiques ont appauvri singulièrement l'agriculture depuis quelques années, qu'il serait bien peu patriotique de choisir cet instant pour annihiler une de ses précieuses ressources ; qu'en effet, pour les agriculteurs normands, en raison de la surproduction actuelle et de la mévente des cidres et des pommes et de la concurrence qui s'étend chaque jour, le moyen de tirer sûrement un parti rémunérateur de leurs fruits, est de les brasser en vue de les faire passer à l'alambic, et de réunir et de conserver ainsi sous un petit volume, une récolte abondante qu'ils ne sauraient loger ou consommer sous une autre forme;
a Considérant que la réforme, loin d'être un profit pour le Trésor, tarira la source d'un de ses revenus en supprimant presque totalement la production de l'eau-de-vie de cidre, et qu'en même temps que la matière de l'impôt se déroberait, la difficulté de la surveillance à exercer sur un nombre considérable de producteurs exigerait l'augmentation du personnel et des dépenses de perception ;
a Considérant que les eaux-de-vie de cidre et de vin sont infiniment moins nuisibles à la santé publique que les alcools d'industrie; que l'alcoolisme n'existe à l'état de, mal général, que depuis la multiplication de ces derniers, que c'est donc rendre le plus triste service à la santé publique que de mettre à la fabrication d'un produit sain des entraves propres à le décourager et telles que les consommateurs n'auront plus à recourir qu'aux dédoublements des trois-six;
a Considérant qu'il n'y a pas lieu d'invoquer la fraude pour justifier les mesures sous lesquelles on veut accabler la fabrication des eaux-de-vie de cidre par le bouilleur décru; que si la fraude existe, les lois arment le nombreux personnel de la régie de moyens suffisants pour la» réprimer; que d'ailleurs il a été reconnu à la Chambre, par les deux rapporteurs, que la liberté était sans incon-vénients pour les pays de l'Ouest;
« Considérant que l'eflét des dispositions projetées sera de supprimer les bouilleurs de cru au profit des gros distillateurs, et que, comme si ce résultat n'était pas déjà assez anti-démocratique, le projet favorise ouvertement le gros producteur au détriment du petit, en accablant ce dernier sous la nécessité d'acquitter immédiatement les 245 francs d'impôt par hectolitre d'alcool absolu dès la fabrication, tandis que le premier jouira du crédit du droit jusqu'à la vente ;
« Considérant que la franchise dérisoire de 10 litres d'alcool laissée a chaque producteur pour sa consommation personnelle et de famille n'est pas un palliatif; qu'elle ne peut encourager le bouilleur de cru à encourir les risques d'une fabrication surchargée d'ennuis; qu'elle est, d'ailleurs, irrationnelle, arbitraire et improportiounelle, puisqu'elle ne tient aucun compte de l'étendue de la famille du récoltant et du nombre des ouvriers qui l'assistent;
« Considérant que les protestations des bouilleurs de cru, bien que se plaçant à un point de vue différent, concordent avec les réclamations qu'émettent en grand nombre les négociants en vins et spiritueux contre le nouveau régime des boissons; qu'ainsi la loi n'aurait même pas le mérite ou l'excuse de plaire à ceux à qui elle était destinée à plaire, et qu'elle serait partout également impopulaire;
« Par ces motifs, le Syndicat prie Messieurs les sénateurs de maintenir intact le droit des bouilleurs de cru, et au besoin, de disjoindre le projet de réforme de l'impôt des boissons du budget de 1893, pour le soumettre à l'étude calme et approfondie qu'exige une matière aussi importante et délicate. »
La solution apportée par la Chambre à la question du régime des boissons ravive, alors qu'ils paraissaient apaisés, les anciens antagonismes entre les régions agricoles de la France. Les dispositions qu'elle a adoptées causent de vifs mécontentements, sans donner une satisfaction complète à aucune branche de la production. Il paraît, d'ailleurs, de jour en jour moins probable que ces dispositions puissent entrer dans le budget définitif, dont la discussion se prolonge indéfiniment, sans issue jusqu'ici.
IlL — Visites du Ministre de l'agriculture.
M. Viger, ministre de l'agriculture, a consacré plusieurs visites aux établissements d'enseignement qui dépendent de son administration. — Sa première visite a été pour l'Institut agronomique, où il a été guidé par M. Risler, directeur, qui lui a montré surtout les laboratoires de fermentations, de micrographie, d'essais des semences, de technologie, etc. M. Viger a adressé de vives félicitations au directeur, et il a remis la croix du Mérite agricole à M. Wéry, directeur des études.
A l'Ecole nationale d'agriculture de Grignon, M. Viger s'est intéressé tant à la tenue de l'école qu'à celle des étables et des cultures ; il a particulièrement félicité M. Philippar, directeur de l'Ecole, de la bonne marche de celle-ci. Au cours de sa visite, il a remis la croix d'officier dit Mérite agricole à M. Lezé, professeur de physique et de technologie, et celle de chevalier àM.D. Zolla, professeur d'économie rurale, et à M. Magnien, chef de pratique horticole.
A l'Ecole nationale d'horticulture de Versailles, où il a été reçu par M. Nanot, directeur de l'Ecole, M. Viger s'est montré grand amateur d'horticulture. lia visité les divers services qui occupent une surface
de dix hectares environ, exclusivement cultivés et entretenus par un personnel de près de 100 élèves. Il a visité avec intérêt les salles d'études et de collections, le l^iboratoire des recherches nouvellement installé, les cultures fruitières si justement renommées, les serres à plantes d^ornement et surtout à primeurs où il a admiré des vignes en fleur, des pêchers portant déjà de petits fruits et des fraises arrivées à maturité. Au cours de cette visite, M. Viger a remis la croix d'officier du Mérite agricole à l'un des doyens de l'Ecole, M. Mussat, professeur de botanique, ayant trente années de services dans l'enseignement horticole et agricole.
Ce sont les mêmes félicitations que M. Viger a adressées à M. Trasbot, directeur de l'Ecole nationale vétérinaire d'Alfort, après sa visite à ce grand établissement. Il a remis la croix du Mérite agricole à M. Barrier, professeur d'anatomie, et celle de chevalier à M. Adam, professeur de chimie.