UNE {EXPLOITATION AGRIGOLS EN RUSSIE
Ivan Guerassinovitch Karitonenko, qui vient de mourir il y a quelques mois à l'âge de 70 ans, était fils d'un pauvre paysan du gouvernement de Kharkof ; il nous montrait lui-même la vaste plaine où dans sa jeunesse il gardait les oies. Après avoir appris à lire et à écrire à l'école de son village, son père l'envoya à Kharkof faire ses débuts dans l'épicerie; après quelques années, il se lança dans le commerce des sucres et épousa la fille de son patron ; son intelligence et sa probité lui attirèrent la confiance des fabricants de la contrée et les bénéfices qu'il réalisa lui permirent d'affermer pour son propre compte la sucrerie de Nikolaïewska avec un domaine de 8,000 hectares.
C'est de cette époque, 1855, que datent les remarquables travaux de M. Karitonenko comme agriculteur et comme industriel. Sans avoir fait de travaux, ni d'études préparatoires, son génie lui fit découvrir tout ce qu'il y avait de défectueux dans les procédés agricoles alors en usage. Il soumit ses terres à un assolement judicieux, se servit du fumier qui jusqu'alors servait de combustible et remplissait les ornières des chemins, et améliora son bétail et son matériel agricole. En même temps il transformait complètement l'outillage de sa sucrerie et abandonnait le procédé de cuite à l'air libre pour la cuisson dans le vide.
Toutes ces améliorations ne restèrent pas sans résultats. Au bout de peu d'années le fermier put devenir propriétaire; puis, encouragé par le succès de son entreprise, il acheta successivement les domaines de Kianitza : 8,000 hectares, de Yankowska: 10,000 hectares, de Nathaliwska : 9,000 hectares, etc.. Au moment de notre visite, M . Karitonenko était propriétaire de 90,000 hectares formant 8 domaines pourvus chacun d'une fabrique de sucre parfaitement outillée, pouvant travailler 50 millions de kilog- de betteraves par campagne.
En 1870, afin de pouvoir fournir directement son sucre à la consommation, M. Karitonenko construisit à Soumy une importante raffinerie où l'on travaille chaque jour 40,000 à 60,000 kilog. de sucre, soit environ 18 millions de kilog. de sucre livrés en pains et en tablettes dans toutes les parties de la Russie, surtout dans l'Asie centrale où le sucre s'échange contre les briques de thé qui sont la monnaie courante.
Au cours de ses nombreux voyages en Europe, il était toujours à la recherche de toutes les améliorations et de tous les progrès, et dès 1 875 il installait la diffusion. Tous ses établissements sont reliés à ses bureaux par le télégraphe et sont éclairés à l'électricité. Le sucre de Soumy est estimé partout jusqu'en Angleterre ; il a valu à M. Karitonenko le grand prix à l'Exposition universelle de 1889 et la croix de la Légion d'honneur.
Depuis plus de vingt ans il consacrait tous ses soins à la culture de la betterave et à l'amélioration des graines par la sélection ; sa grande ambition était de supplanter les graines allemandes réputées les plus riches. A la suite d'un voyage en Suisse, il avait entrepris le croisement de la race bovine locale, petite, mal conformée et dont les qualités laitières étaient presque nulles avec la race de Simmenthal.
Mais bientôt il s'apercevait qu'il fallait à ces animaux perfectionnés des pâturages plus riches que les marais couverts de joncs qui bordent le cours des rivières dans celte partie de la Russie ; il rectifiait le cours
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du Psiol et creusait des canaux profonds pour assainir les prairies.
Il construisait en même temps dans ses fermes des bàtimenis bien aérés et bien appropriés pour ses bestiaux, desservis partout par des chemins de fei-, entre autres, une étable pouvant contenir 400 bœufs et comportant tout l'outillage nécessaire à la préparation des aliments, des hache-paille, des chaudières pour la cuisson, etc..
Ce qu'il fit pour la race bovine, M. Karitonenko le lit aussi pour la race chevaline. Le cheval de l'Ukraine admirablement approprié à la remonte de l'armée et aux transports légers était insuffisant pour traîner les lourdes charrues, les moissonneuses, les chariots de betteraves, etc. Des étalons percherons achetés chez nos meilleurs éleveurs de France sont allés porter chez lui les qualités incontestables du meilleur cheval de trait, tout aussi apprécié en Russie qu'en Amérique. En 1890, M. Karitonenko possédait 500 chevaux demi-sang percheron, et avant peu ses 8,000 chevaux auront tous du sang français.
L'outillage agricole employé dans ses vastes domaines peut supporter la comparaison avec ce qu'il y a de mieux en France et en Angleterre. Ses 400 faucheuses et moissonneuses peuvent abattre 1 ,000-hectares de récoltes par jour; ses 50 batteuses à vapeur peuvent battre 4,000 quintaux de céréales en une journée.
A certaines époques de l'année, au moment de la récolte des céréales et des betteraves, on emploie jusqu'à 60,000 personnes, dont une partie vient chaque année des gouvernements du centre; ce sont des villages entiers qui se déplacent avec la mobilité et l'instinct d'émigration propres aux Russes, et sont organisés en artels ou associations fraternelles. Il faut pourvoir au logement, à la nourriture, aux soins médicaux et même aux divertissements de toute cette population flottante; il a fallu établir des moulins, des boulangeries, des boucheries, des épiceries, des hôpitaux, des écoles, des églises, etc....
On est frappé d'admiration quand on peut parcourir cet immense domaine, où tout est réglé et administré avec la plus sévère économie et l'ordre le plus parfait. C'est l'œuvre d'un homme parti de la plus humble condition et arrivé par son énergie et son intelligence à une grande fortune, et qui savait conserver dans l'opulence, la simplicité, l'amour du travail, et en même temps la bienviïilJancc pour tous ceux qui l'entouraient. C'était le nabab des sucres — a dit M. de Vogué, c'était en même temps un philantrophe éclairé; c'est à lui, en grande partie, que l'on doit le pavage de la ville de Soumy et l'on sait que c est un luxe que le pavage dans une contrée où l'on fait des milliers d'! kilomètres sans rencontrer une pierre. Nombreux sont les établissements de bienfaisance qu'il a créés autour tie lui : hospices, écoles,
églises, etc
' M. Karitonenko était un grand ami de la France; à cinqua;)!e ans il avait appris le français. C'est à lui qu'on pcnnait appliquer le vers du poète :
« Tout homme a deux patries, la sienne et puis la Franco. »
Il ne manquait jamais d'affirmer ses sympathies pour notre pays. En 1874 on parlait d'une nouvelle guerre, que l'Allemagne voulait déclarer à la France, et tous les yeux se tournaient vrrs le tzar, l'arbitre de la situation. M. Karitonenko vint uu jour à la gare de Khar-