‹ Journal de l'agriculture (volume 3)Chapitre 361 sur 691 · DE FRANGE · texte numérisé non relu

DE FRANGE

Un de nos grands éleveurs du Centre, M. Le Bourgeois, a publié sous ce tilre, au mois de janvier, un article sur une question qui n'est pas étrangère aux lecteurs du Journal de i Agriculture^ qui ont lu déjà mainte allusion faite à cet important sujet. C'est d'ailleurs une discussion qui s'élève, et elle n'est pas sans gravité, les avis paraissant être, à l'heure qu'il est, aussi partagés qu'ils sont passionnés. On en jugera par l'exposé succinct que nous présentons ici.

La thèse de M. Le Bourgeois peut se résumer ainsi :

La Société des agriculteurs de France est puissante par le nombre de ses adhérents, par le talent et la situation de beaucoup d'entre eux, et enfin par ses ressources, qui sont relativement considérables. Etant donné cette situation, les résultats qu'elle produit sont-ils suffisants, et la Société doit-elle se renfermer à peu prés uniquement — ainsi qu'elle l'a fait jusqu'ici — dans la tenue et la publication de conférences agricoles?

JSon^ répond M. Le Bourgeois; la Société doit entrer dans une voie plus pratique, et marcher sur les traces de sa devancière, la Société ro}'ale d'Angleterre, en favorisant parmi les agriculteurs l'instruction et l'émulation, au moyen d'un grand concours annuel.

Telle est en résumé la thèse renfermée dans l'article dont nous parlons, et, il importe de le remarquer tout d'abord, cet article est visiblement écrit sous l'impression d'une visite faite par l'auteur au concours de la Société royale d'Angleterre. Les lecteurs du Journal ne s'étonneront point de cette approbation, car ils ont déjà vu qu'une impression toute semblable s'était montrée en 1891 , dans le. compte rendu fait par M. Petiot du concours de Doncaster, et en 1892, dans la notice consacrée par nous au concours de Warwick.

L'article de M. Le Bourgeois est écrit avec autant de compétence et de force, dans le développement de sa thèse, que de modération et de courtoisie dans la forme, et il emprunte une valeur plus grande encore à ce fait évident, qu'une fraction notable des membres 'pratiquants de la Société des agriculteurs de France partage complètement les idées de l'auteur. La preuve en a été donnée par les vœux émis dans plusieurs des réunions départementales de cette Société. La réunion de la Loire émettait notamment, le 10 décembre dernier, un vœu très fortement motivé, tendant au même but que l'article de M. Le Bourgeois, et le texte de ce vœu a été publié dans le Journal de l'Agriculture, le 31 décembre. La question se trouvait donc soumise, de la façon la plus formelle, aux délibérations de l'assemblée générale.

Or cette question paraît être envisagée, par les membres dirigeants de la Société, d'une manière diamétralement opposée aux vœux dont nous venons de parler. Il semble même, si l'on en juge par le discours de M. le marquis de Dampierre, que le conseil envisage avec quelque

dédain, les questions soumises aux agriculteurs de France, et l'honorable président témoigne le désir manifeste, de voir enterrer ces propositions. Les arguments qu'il présente peuvent se résumer de la façon suivante :

r La Société royale d'Angleterre avait le champ libre, au lieu que la Société française aurait à se substituer à l'Etat.

2" La situation financière ne permet pas de songer à ce concours.

3° On ne saurait renoncer à la distribution de récompenses, distribution faite à « 500 sociétés », non plus qu'au Bulletin, « qui rend à nos membres de si sérieux services. »

On remarquera tout d'abord que M. le marquis de Dampierre n'aborde même pas le point capital, qui est celui-ci : y aurait-il avantage pour la Société et pour l'agriculture française en général, à ce que l'idée d'un grand concours annuel fût adoptée? Il semble que ce soit la un premier point à envisager : si en effet le résultat à obtenir est de peu d'importance, la question est tranchée; si au contraire ce résultat doit être considérable, il y a lieu de tenter quelques efforts dans le but de l'obtenir.

Mais en fait, l'expérience de nos voisins d'Angleterre est trop concluante, pour que l'on puisse émettre un doute sérieux, sur de choix à faire entre les deux termes de ce dilemne, et c'est pour ce motif sans doute que l'honorable président a laissé de côté ce premier point delà question. Il est donc permis de conclure de son silence, qu'il reconnaît implicitement les avantages de la mesure proposée. Les difficultés d'exécution lui paraissent être les seules et suffisantes raisons, du rejet de cette mesure, et Ton va voir que ces difficultés ne sont point cependant insurmontables.

On peut dire tout d'abord, que la Société n'aurait nul besoin de se « substituer à l'Etat », pour établir un concours, et cela pour deux motifs : le premier qu'il suffirait, afin d'éviter l'apparence même d'un antagonisme, de ne pas adopter pour siège de la réunion une ville voisine de celles déjà choisies par l'Etat pour siège d'un concours; l'autre motif, et le plus sérieux, consiste dans la tendance manifestée par le ministère, d'arriver à la diminution progressive, et à la suppression même de ces fêtes agricoles. C'est donc une place abandonnée par l'Etat, que la Société viendrait prendre, et il semble pt'u probable qu'une difficulté bien grave doive se présenter de ce côté.

La partie financière exige sans doute un examen sérieux. Mais ici encore on remarquera : d'une part que M. le marquis de Poncins, membre du conseil de la Société, a formellement indiqué dans le vœu émis sous sa présidence les ressources disponibles, et les trouve suffisantes ; et d'autre part qu'un peu de bonne volonté augmenterait notablement ces ressources. Il serait facile aussi de montrer, en compulsant les comptes rendus financiers de la Société royale d'agriculture d'Angleterre, que ses concours ne grèvent pas d'un centime son budget ordinaire^ et qu'au contraire ils peuvent fournir un reliquat qui, à là fin de l'année, vient accroître son capital. Ainsi l'année financière de 1 89 1 s'est soldée par un budget ordinaire de 1 1 ,824 livres sterling en recettes et 1 1 ,080 livres en dépenses ; le budget du concours de Doncaster a été de 18,850 livres sterling en recettes, et il a dépassé les

dépenses de 1 03 livres qui sont entrées au 31 décembre suivant dans le bilan du capital de la Société. En 1892, le concours de Warwicka donné un résultat analogue; les dépenses ont été de 16,027 livres, et les recettes de 18,082 livres, laissant un excédent de 2,055 livres, qui a accru d'autant l'actif du bilan de la Société. Mais sans insister davantage sur ce point, je m'arrêterai au troisième argument de M. le marquis de Dampierre.

Est-il bien utile en effet, au point de vue de l'encouragement à l'agriculture, de distribuer à 500 sociétés des récompenses forcément insignifiantes? Et ne vaudrait-il pas mieux à ce point de vue, comme sous le rapportde l'influence à exercer parles Agriculteurs de France, faire une concentration de ces ressources éparpillées? La réunion de toutes les récompenses en un seul concours fournirait déjà la plus grosse part des primes à distribuer.

Quant au bulletin, la question est complexe. Les services qu'il rend sont-ils considérables? Peut-être les avis sont-ils plus partagés à ce sujet, que ne le croit M. le marquis de Dampierre, et cette publication volumineuse pourrait être allégée quelque peu, sans que beaucoup de plaintes fussent élevées à ce propos.

On voit que les difficultés alléguées ne sont pas malaisées à combattre, et qu'on en triompherait sans peine si on le voulait bien. L'honorable président des Agriculteurs de France juge néanmoins, que l'exécution des vœux soumis à l'assemblée se heurte à une impossibilité absolue. Même en admettant avec lui cette impossibilité, les conclusions qu'il en tire sont encore de nature à surprendre. C'est en effet après avoir ainsi démontré que, suivant lui, une Société de 10,000 personnes se trouve hors d'état de faire le concours demandé, qu'il engage tous les membres à recruter de nouveaux adhérents.

Il est bien certain que les ressources financières de\iendraient ainsi plus considérables; mais quel motif donnerait-on à ces nouveaux adhérents, pour les décider à se joindre à la Société? Si l'on pouvait leur dire que celle-ci, entreprenant une grande œuvre, a par là même besoin d'étendre les limites de son budget, nul doute qu'un grand nombre d'agriculteurs ne viennent se grouper autour des membres actuels. C'est malheureusement du contraire qu'il s'agit, et lorsqu'on voit une Société de cette importance opposer la force d'inertie à toute tentative de progrès actifs il est permis de se demander si un chiffre plus élevé dans le budget suffirait à produire une modification dans les tendances du Conseil. On ne saurait donc voir, dans le refus opposé aux vœux en question, un motif d'encourager le recrutement.

M. le marquis de Dampierre continue d'ailleurs en des termes, qui donnent une preuve suffisante de son parti-pris, sur le sujet en discussion. Venant de soutenir que la Société ne peut faire un concours, par cette raison qu'elle ne compte que 10,000 membres, il propose que « des hommes d'initiative, comme ceux que comprend par exemple, « le groupe de la Loire, donnent l'exemple eux-mêmes, en organisant « dans leur région un concours modèle. »

Voilà une solution qui paraît malaisée à comprendre : le budget d'une puissante Société se trouve insuffisant, et il faut qu'un petit groupe exécute l'œuvre à lui seul ! Ceci ne peut être dit sérieusement,

et l'on ne saurait voir là qu'un trait d'ironie, destiné à prouver en même temps l'opinion bien arrêtée du Président, et son dédain pour les vœux exprimés. En matière d'exemple à suivre, la Société d'agriculture de Nevers montre suffisamment ce que peut faire l'entreprise privée, quand elle est dirigée par « des hommes d'initiative. » Pour aller au-delà, et faire une œuvre d'ordre supérieur, s'appliquant et s'étendant à toute la France, il faut plus de ressources et aussi plus d'autorité que ne saurait en posséder un comité local, nécessairement et évidemment inférieur sous ce double rapport, à la Société des Agriculteurs de France.

En résumé cette Société, — ou plutôt à vrai dire ses membres dirigeants, — repousse à première vue la proposition qui lui est soumise, et le fait avec un parli-pris et une sorte d'indifférente sérénité, que rien ne justifie, ainsi qu'on vient de le voir, et que les promoteurs des vœux exprimés ne sauraient admettre à aucun égard. D'incontestables services ont été rendus par les Agriculteurs de France, pendant la discussion des lois de douanes. Ces services ne sauraient être mis en oubli, et l'on ne saurait nier d'ailleurs qu'il soit nécessaire de les continuer. Mais sans abandonner ce rôle d'interprète des vœux de l'agriculture, faut-il donc s'y renfermer étroitement ? Beaucoup démembres de la Société sont d'un avis contraire, et demandent plus d'action pratique. La forme à donner à cette action reste peut-être à discuter, mais le principe même s'impose à tout esprit non prévenu, et il s'imposera nécessairement à la majorité des Agriculteurs de France. M"de Chauvelin.

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