‹ Journal de l'agriculture (volume 3)Chapitre 40 sur 691 · PORCHERIES ANNEXÉES A DES ÉTABLISSEMENTS AGRICOLES · texte numérisé non relu

PORCHERIES ANNEXÉES A DES ÉTABLISSEMENTS AGRICOLES

Question. — N'y a-t-il pas des bases obligatoires d'après lesquelles le juge doit qualifier une porcherie comme établissement classé ou comme établissement agricole libre ?

La porcherie dépendance d'une exploitation agricole, peut-elle être astreinte à une réglementation spéciale, et dans quelle mesure?

RÉPONSE. — Le décret du 3 mai 1886 classe parmi les établissements insalubres, dangereux ou incommodes de la 2" classe (le décret du 15 octobre 1810 les classait dans la T") les porcheries comprenant plus de 6 animaux adultes : 1° lorsqu'elles ne sont point l'accessoire d'un établissement agricole ; 2" lorsque, dépendant d'un établissement agricole, elles sont situées dans les agglomérations urbaines de 5,000 âmes et au-dessus.

Le propriétaire qui veut installer une porcherie de plus de 6 animaux adultes doit donc adresser une demande d'autorisation au souspréfet qui la transmettra au maire pour faire procéder à une enquête de commodo et incommodo et donnera son avis, sur lequel statuera le préfet sauf recours au Conseil d'Etat; s'il y a opposition, c'est le Conseil de préfecture qui statuera sous réserve du même recours (art. 7 du décret de 1810). Si la porcherie est ouverte sans autorisation, le propriétaire sera passible d'une amende de 1 à 5 francs (art. 471, S 15, C. pénal) et le tribunal de simple police ordonnera la fermeture.

Quand la porcherie rentrera-t-elle dans les exceptions prévues par le décret de 1886? quand devra-t-elle être considérée comme l'accessoire d'un établissement agricole, par conséquent comme dispensée d'autorisation? C'est une question de fait laissée à l'appréciation du tribunal qui aura à statuer sur l'infraction relevée par l'administration et pourra, suivant les circonstances de la cause, qualifier d'accessoire ou de principale une porcherie jointe à un établissement agricole.

Ainsi la Cour de cassation, dans son arrêt du 24 novembre dernier [Gazette des Tribunaux^ 25 novembre), a décidé que le tribunal correctionnel de Marseille avait souverainement apprécié que la possession de 35 porcs dans un terrain d'une contenance et d'une nature déterminées devait être considérée non comme l'accessoire de l'exploitation agricole, mais comme l'exploitation, sans autorisation, d'une porcherie proprement dite [Gaz^ Pal.^ 92, 2, 730).

D'autre part, la Cour de cassation, arrêt du 20 décembre 1889 {Gaz. Pal.^ 90, 1, 153) cité dans le Journal de l Agriculture (90, I, 414), avait rejeté, en ces termes, le pourvoi formé contre un jugement quiconsidérait une porcherie comme l'accessoire d'une exploitation agricole :

« Attendu, en fait, que le jugement attaqué constate que les demandeurs sont établis en rase campagne, en dehors de toute agglomération, qu'ils exercent la profession de maraîchers et vendent journellement les produits de leurs propriétés; qu'ils y emploient enfin le fumier qu'ils retirent de leurs porcheries, lequel leur est nécessaire pour leur exploitation agricole;

« Attendu qu'il résulte de ces constatations souveraines de fait que les porcheries tenues par leurs défendeurs ne sont que l'accessoire de leurs établissements agricoles; qu'elles ont, dès lors, pu être établies sans autorisation... » Eug. Pouillet,

Avocat à la Cour de Paris.

22,175 têtes.

LA PRODUCTION MULASSIERE*

Vous avez paru vous intéresser à la note que notre collègue, M. Chabot-Karlen, vous a présentée au nom de M. Robert, professeur départemental des Deux-Sèvres, concernant l'élevage du mulet et sur la nécessité de faire admettre des baudets et des mulets français à l'Exposition universelle internationale de Chicago. Déjà l'année dernière, j'avais attiré votre attention sur les progrès faits par l'élevage du mulet à l'étranger en vous citant des articles parus dans les journaux anglais et américains, entre autres la reproduction dans le Mark-Lane Express d'une conférence faite à Bomba)? par M. Steel, vétérinaire de l'armée ans-laise.

Ces différents écrits reconnaissent que le mulet français est certainement le meilleur, et il y a lieu de s'étonner de la dépréciation que cet élevage subit en ce moment; en effet, si nous consultons les statistiques, nous voyons que l'exportation qui allait toujours en augmentant jusqu'en 1888, tend à diminuer dans des proportions assez sérieuses :

1827 à 1836 13,000 têtes environ

1886 20,330 têtes.

et pour les 1 1 premiers mois des 3 dernières années :

1890 12,503 têtes valant 8,752,100 francs

Si on examine de près les chiffres du tableau des douanes de 1891, on constate que les diminutions proviennent surtout des exportations en Espagne qui étaient en 1889 de 17,593, et ne sont plus que de 9,260 en 1891.

Les droits de douanes ne sont pas étrangers à ces résultats, et il est à craindre que les éleveurs des autres pays ne cherchent à profiter de ces circonstances pour nous supplanter sur des marchés qui nous avaient toujours été fidèles jusqu'à ce jour.

En Espagne, on compte 672,000 chevaux seulement, et près de 1 ,000,000 de mulets et de 1 ,290,000 ânes; il est facile de comprendre que l'Espagne se soitpréoccupé d'empêcher l'entrée des produitsfrançais.

En Portugal, il existe d'après les derniers recencements plus de 50,000 mulets et 137,950 ânes.

On voit que dans la péninsule Ibérique, l'espèce mulassière, sobre et dure au service, est nombreuse; elle supporte bien les chaleurs et est très employée dans les arrondissements ruraux où existe la petite propriété. Il en est de même de l'espèce asine.

Le mulet espagnol a le pelage foncé, le poil ras et brillant, la démarche légère et le regard vif. Sa tête est grosse et busquée, mais bien portée, l'encolure courte, le garrot élevé, le poitrail étroit, les reins longs et la croupe horizontale. Il provient de l'accouj^lement des célèbres baudets d'Espagne et de la jument andalouse dont il rappelle les formes.

1. Communication faite par M. Lavalard à la Société nationale d'agriculture dans la séance du 28 décembre 1892.

En Italie, le nombre des ânes et des mulets est moins considérable. Les derniers recensements donnent 501 ,580 ânes et 293,868 mulets. Nous voyons que c'est la Sicile qui en compte le plus grand nombre, soit 1 12, 115. Et dans ces derniers temps les importations provenant d'Espagne ont été plus nombreuses que celles de France ; les Italiens prétendent que les premiers réussissent mieux. En tous cas, les mulets d'Italie sont plus petits que ceux d'Espagne.

Aux Etats-Unis d'Amérique, le recensement fait en 1880 permettait de constater la présence de 1,812,808 mulets employés aux travaux agricoles, car ceux qui appartiennent aux villes ne figurent pas dans ce nombre, et en 1890 on compte 2;331,027 mulets. Ils se divisent ainsi par rapport aux Etats :

Missouri 192 ,027 tètes. 2.30,097 têtes.

Tennessee 173,498 229,246

Texas 132,447 213,146

Géorgie 132,076 155,700

Illinois 123,278 109,947

Alabama 121,081 143,258

Kentucky 116,153 155,858

Arkansas 87,082 129,866

Caroline du Nord 81,871 96,295

Louisiane 76,674 94,785

Kansas 64,860 94,714

Indiana 51,780 53,827

lowa 44,424 42,316

Virginia . 33,598 36,083

Nous négligeons les autres Etats qui en ont très peu.

Il est à remarquer que les Etats qui dans ces dernières années ont importé un plus grand nombre de chevaux de trait, comme l'Illinois, riowa, ont vu diminuer le nombre de mulets, tandis qu'au contraire tous les autres Etats accusent un nombre bien plus considérable de mulets qu'il y a dix ans.

D'après les rapports du secrétaire de l'Agriculture, où nous avons puisé ces chiffres, la population mulassière de 1 890 aurait augmenté de 73,453 têtes sur l'année 1889, c'est-à-dire en une année, en même temps que celle des chevaux augmentait de 550,543 têtes.

Mais si cette dernière espèce augmentait en nombre, le capital qu'elle représente se trouvait diminué ; en effet, en 1889 il était de 982,194,827 dollars, et il n'est plus que de 970,516,562 dollars, soit 3,678,265 dollars en moins. Dans l'espèce mulassière, c'est le contraire, le capital représenté en 1889 était de 179,444,481 dollars et en 1890 de 182,394,099 dollars, soit 2,949,618 dollars en plus.

Et si maintenant nous relevons le prix moyen par tête de tous chevaux ei mulets en Amérique, nous trouvons 391 fr. 25 pour le mulet et 344 fr. 20 pour le cheval. C'est donc la même chose qu'en France, où en général les chevaux de trait sont meilleur marché que les mulets, qui pourraient faire le même service.

Les Américains ont compris tout le parti qu'on pouvait tirer du mulet dans leur pays et, ils ont modifié les conditions de cet élevage qui avait laissé beaucoup à désirer au début. En effet, c'était l'exception quand on choisissait avec soin les reproducteurs. On laissait en général les capitaines de navire les prendre sans aucune préférence dans les ports où ils relâchaient. C'était souvent des baudets aptes au tra-

vail, mais non à la reproduction. Ces capitaines n'étaient pas capables d'apprécier leurs mérites, ils ne recherchaient que le bon marché. En 1T83, le roi d'Espagne envoya à Washington un baudet et deux mules choisies parmi les plus beaux sujets existant à cette époque à Madrid. ('<e dernier consacra les mules aux travaux agricoles et le baudet à la reproduction dans sa ferme de Mount-Vernon. Le baudet était connu sous le nom de « Royal-Gift » et avait 1 m. 62 de taille. Il était de couleur grise, de formes massives et d'un caractère indolent. Quelque temps après, en 1787, le marquis de Lafayelte envoya à Washington un autre baudet et quelques mules de l'île de Malte. Le baudet fut nommé «Roi de Malte ». C'était un magnifique animal, plus léger et très méchant. Ces deux étalons produisirent un grand nombre de mulets et de mides qui se vendirent jusqu'à 1,000 francs. Mais la production a tellement auguienté que nous avons vu le prix moyen descendre très bas, et il n'y a que dans les Etats de New-Jersey, Pensylvanie, Delaware, Maryland et Virginie, où se trouve la ferme de Mount-Yernon, où les mulets ont conservé les prix moyens de 550 à 600 francs. En général leur valeur dépend beaucoup de leur poids, qui est en moyenne de 545 à 680 kilog. Les mulets sont préférés aux Etats Unis, parce qu'ils supportent mieux la chaleur. Nous sommes loin des 1,500 francs qui ont été indiqués par M. Chabot-Karlen, et qui ne peuvent être considérés que comme un prix exceptionnel pour des bêtes très bien choisies. Nous avons relevé dans le numéro de décembre du journal américain Western Âgncullurht and live stock Journal de Quincy la mention d'un haras spécial appartenant à M. Emerson dans le comté de Pike, Mo., et qui comprend plus de 200 baudets étalons, inscrits aux stud-books espagnol et américain. A la tête de ce haras se trouve un baudet étalon, nommé Roi Alphonse, qui, après avoir gagné beaucoup de prix en Espagne, a été importé en Amérique. Il est bien conformé, de couleur noire, de bonne taille, pèse 545 kilog. et a de longues oreilles : nous croyons que les importateurs américains auraient avantage à venir en Poitou.

Quant à l'Amérique du Sud, plusieurs Etats s'occupent aussi aujourd'hui de la production du mulet; nous ne citerons que le Brésil, qui, dans la province de Minas, comme à Parana et à Rio-Grande du Sud, élève une grande quantité de mules et de mulets pour le service des transports sur les routes et dans l'intérieur des villes.

Les autres Etats de l'Amérique du Sud ont négligé notre marché par suite de la production plus considérable des Etats-Unis du Nord.

M. Chabot-Karlen demande aussi que les colonies ouvrent de nouveaux débouchés, et il cite l'Algérie et la Tunisie; mais ces pays sont producteurs, et ils ne peuvent venir dans cette circonstance au secours de la métropole que dans des conditions assez restreintes.

En effet, un relevé statistique fait par le gouvernement général de l'espèce asine et mulassière en Algérie de 1867 à 1887, donne les chiffres suivants :

La population de l'espèce asine qui était de 224,868 têtes est en 1887 de 297,380, sur lesquelles on compte 15,41 4 produits européens.

Voici les statistiques des mulets européens et indigènes, de 1 867 à 1890, en Alo;érie :

Années. Européens. Indigèiiei. Totaux.

1867 f., 477 télés. 100,547 léles. 157,024 tètes.

' D'après ce tableau, il est facile de se rendre compte que l'élevage de l'espèce mulassière en Algérie est resté sensiblement stationnaire chez les indigènes, tandis que les colons Européens ont plus que triplé l'effectif: en 1867, ilspossédaient6,477 mulets, et ils en détenaient 22,781 en 1890. C'est parce que, pour certains transports, ainsi que pour la culture intensive, qui se développe chaque jour, le mulet algérien était un peu petit, et il fallait un mulet comme celui du Poitou, qui présente des formes plus massives et plus de taille, pouvant enlever plus facilement les lourds fardeaux.

Le mulet arabe provient de baudets qui furent amenés de l'Arabie par les premières colonies asiatiques qui vinrent s'établir en Afrique. Ce baudet est de taille moyenne, gris ou noir, robuste et léger, et on lui donne les juments barbes les plus corsées.

Le produit est élevé, comme le cheval, dans la famille, et employé aux travaux les plus pénibles, comme bête de somme. Cette origine et cette éducation lui donnent une rusticité, qui le rend apte à supporter les dures fatigues. C'est pourquoi, il est préféré au mulet français, par tous les vétérinaires militaires qui ont accompagné les expéditions en Afrique. Certaintment, son développement souffre de ce mode d'élevage, aussi est-il généralement petit. Il est remarquable par l'harmonie de ses formes ; il a la tête fine, l'œil doux, le regard intelligent, l'oreille petite bien portée, l'encolure longue, le garrot saillant, la poitrine haute et profonde, les côtes plates, le dos tranchant, incurvé en contre-haut, les reins courts, musclés, la croupe anguleuse. Son ventre est bien proportionné, ses membres sont secs et les tendons détachés, les articulations sont larges, les pieds petits.

La couleur dominante de la robe est grise. Aussi, ce mulet est-il très estimé pour le service militaire en Algérie, parce qu'il transporte les plus fortes charges dans les montagnes, avec une dextérité et une célérité extraordinaires. 11 est à souhaiter que le gouvernement de l'Algérie encourage cette production, qui est un élément sérieux pour augmenter largement les ressources de la colonie. ~

Nous avons passé rapidement en revue ces différentes situations de

l'élevage en dehors de la France, pour bien faire comprendre que les départements qui produisent le mulet, ne doivent espérer rendre Télevage français productif, qu'à la condition de trouver des débouchés sérieux, c'est-à-dire, une utilisation plus répandue de cet animal, si précieux par son endurance uu travail et par sa sobriété. C'est dans ce but que, déjà plusieurs fois, nous avons attiré votre attention sur l'emploi fait par certaines Compagnies de tramways, à Lisbonne et à Londres. Mais, c'est ici que nous nous permettons d'insister sur les conseils à donner aux éleveurs de mulets en France. Puisque, d'après M. Chabot-Karlen, les conditions telluriques existent, il faut choisir aussi avec soin les géniteurs, c'est-à-dire, aussi bien le baudet étalon que la jument mulassière, afin de produire des animaux aptes aux différents services des transports, aussi bien des voyageurs comme des marchandises, car il faut laisser à l'Algérie le soin d'élever le mulet de bât pour les transports en montagnes. Pour arriver à ce but, il faut que le mulet soit de grande taille et puisse trotter facilement, surtout pour les services de tramways, résultat obtenu déjà en Amérique, puisqu'on peut voir dans les villes américaines et à Londres, à la Compagnie de Tramways de London-street, des mules traînant de lourdes voitures à la même allure que les chevaux. Nous pensons que c'est surtout dans le choix de la jument que doit s'exercer cette influence, car nous voyons l'effet produit en Algérie par l'accouplement du baudet avec la jument barbe.

Les juments communes qui sont employées en France à la production du mulet lui donnent la taille il est vrai, mais en même temps une tête grosse, un o^il petit, des oreilles pendantes, une encolure courte et large, un garrot bas, une côte ronde, des reins longs et creux, un ventre volumineux, une croupe avalée et souvent des extrémités empâtées et chargées de crins. Si, au lieu de ces juments si communes, on donnait au baudet des riières mieux choisies, ayant un peu d'allure et bien conformées, nous pensons que les produits seraient meilleurs et ne présenteraient plus les caractères défectueux que nous venons de citer dans l'espoir de les voir disparaître. Ce jourlà les compagnies de transports n'hésiteraient pas à acheter des mules ou mulets pour leur service, car elles savent très bien qu'en pouvant exiger plus de travail qu'avec les chevaux, elles dépenseraient moins pour la nourriture.

Je suis prêt à en faire l'essai, et ce qui m'a toujours arrêté, c'est le prix élevé demandé pour ces animaux, en même temps que leurs formes souvent décousues. Le prix des chevaux de trait est moindre que celui des mulets, en France comme en Amérique; on ne peut consentir à payer le prix plus élevé qu'à la condition que le mulet donnera les avantages que nous avons énoncés.

C'est pourquoi nous pensons que si l'Etat s'occupe avec autant de soins de la production chevaline, il ne devrait pas négliger la production asine et mulassière. Par des c(^nseils aux éleveurs et par des encouragements donnés aussi bien aux baudets étalons qu'auxjumenls mulassières, il serait facile de faire comprendre qu'il y a intérêt à produire des mulets aptes au trait , et pouvant facilement remplacer les chevaux affectés en général à ce service.

Je terminerais donc ce rapport en demandant à la Société nationale d'émettre le vœu à M. le Ministre de l'agriculture de voir encourager la production mulassière. Lavalard,

/ .Membre de la Société nationale d'agriculture.

LA GRISE PHYLLOXÉRIQUE EN CHAMPAGNE

Depuis longtemps, il était à présumer que les progrès de l'invasion phylloxérique s'étendraient à la région champenoise, qui renferme, comme chacun sait, un de nos vignobles les plus importants el les plus légitimement réputés. Malheureusement, dans cette région comme dans la plupart des autres, on s'est laissé dominer par la confiance dans l'avenir, sans s'inquiéter de l'invasion éventuelle du mal et sans écouter les hommes plus avisés qui demandaient, depuis plus de dix ans, une surveillance réelle et incessante du vignoble On n'a voulu se réveiller qu'au moment ou la contamination est apparue soudain comme un danger terrible et immédiat. Toutefois, il faut rendre au Ministère de l'agriculture la justice qu'il a provoqué par avance et en prévision de ce danger, la loi du 15 décembre 1888, suivie du décret du 19 février 1890, relativement à la création de syndicats autorisés pour la défense des vignes contre le phylloxéra. Cette loi était faite spécialement en vue de l'avenir de la Champagne; elle avait pour objet de permettre aux vignerons de constituer une fédération de défense contre le fléau, et de donner à cette fédération la puissance, sous des conditions déterminées, de forcer la résistance des récalcitrants, s'il venait à s'en rencontrer.

Les choses en étaient là, lorsque le 5 août 1890 éclata la nouvelle qu'une tache phylloxérique avait été découverte entre Vincelles (Marne) et Tréloup (Aisne), sur le territoire de cette dernière commune, mais en réalité dans le vignoble champenois. L'alarme fut chaude; en effet, l'ennemi était désormais dans la place, et il fallait commencer à lutter sans avoir pris aucune préparation. Au milieu des atermoiements et des avis contradictoires, M. Gas-ton Chandon, président de la Société d'horticulture d'Epernay, acheta la vigne contaminée et la fit arracher et brûler après l'avoir soumise au traitement d'extinction par le sulfure de carbone. C'était la première application en France du système qui a rendu de si p'ands services en Suisse.

La tache deTréloupparaissaitremonteràplusieurs années ; il étaitévident qu'il en était parti des essaims qui avaient propagé le mal ailleurs. Aussi, sur Tinitiative du Syndicat du commerce des vins de Champagne, et avec l'appui de l'administration préfectorale, M. Doutté, professeur départemental d'agriculture, parcourut tout le vignoble champenois en vue de la constitution d'un Syndicat de défense sur les bases de la loi du 15 décembre 1888. Les adhésions nécessaires furent réunies, et un arrêté préfectoral du 17 juillet 1891 déclara le Syndicat constitué; ce syndicat comptait 25,000 vigne^^ons. Le règlement adopté dans une réunion préparatoire avait pris pour base exclusive des opérations de défense l'arrachage des parcelles contaminées, avec indemnités pour les propriétaires.

(Vest alors que survint, au commencement du mois d'août, la découverte de taches phylloxériques sur le territoire de Vincelles.

LA GRISE PHYLLOXÉRIQUE EN CHAMPAGNE. 57

L'administration éleva la prétention d'appliquer immédiatement à ces taches le système d'expropriation, avant la nomination du Comité directeur du Syndicat, seul capable d'agir légalement, aux termes de la loi du 15 décembre 1888. La résistance fut énergique, et elle eut un immense retentissement dans tout le département, d'autant plus que les élections de ce Comité directeur étaient proches.

Ces élections eurent lieu le 12 août 1891 , et elles furent précédées d'une campagne électorale très passionnée. Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre le caractère. Depuis un certain nombre d'années, la situation viticole en Champagne est loin d'être prospère; la lutte contre les maladies de la vigne a augmenté les frais de production^ et les récoltes sont maigres. Les seuls acheteurs, soit de raisins, soit de vins en primeur, sont les fabricants de vins de Champagne. Or, il s'est formé, entre la plupart de ceux-ci, une sorte d'association qui fixe chaque année, au moment des vendanges, les prix à payer dans chaque cru; les vignerons ne peuvent se débattre contre cette véritable ligue, et ils ont cru reconnaître que les prix étaient fix.es trop arbitrairement, sans tenir suffisamment compte ni de la quantité ni de la qualité de la récolte. J'ai sous les yeux une échelle des prix payés dans quelques-uns des principaux crus, et elle justifie cette opinion. De là, un mécontentement, qu'on ne saurait trouver mauvais, contre les fabricants de vins de Champagne. Au moment des élections du Comité directeur du Syndicat de défense, une liste fut colportée qui renfermait un grand nombre de noms, d'ailleurs très honorables, de membres du Syndicat du commerce des vins de Champagne. La présence de leurs noms sur la liste était naturelle, puisque la plupart ont des intérêts considérables comme viticulteurs. Mais la confiance ne se commande pas ; quelques agitateurs bruyants n'eurent pas à se donner grande peine pour la supprimer complètement. Ils insinuèrent qu'il s'agissait de mettre main-basse sur la propriété, de spolier les vignerons sous couleur de défendre leurs vignes, et d'achever ainsi la ruine du pays. Cet appel eut de nombreux échos, et aux élections du 12 août 1891 , 25 syndics furent élus, choisis tous en dehors de cette liste quasi-officielle.

C'était peut-être une faute, mais c'était un fait dont on devait tenir compte. Ce résultat, qu'on a appelé la victoire de l'ignorance, de la routine et des mauvaises passions, était la conséquence d'un état de malaise dont nous avons montré l'origine. Au lieu de compter avec une situation qui apparaissait aussi nettement, et de chercher les moyens d'arriver à une entente avec les éléments nouveaux en vue de sauvegarder les intérêts du pays, l'administration départementale s'est engagée dans une voie bien différente. En vue de noyer les vignerons (suivant une expression devenue légendaire dans le pays), elle a eu recours à une mesure que ses partisans appellent un subterfuge, mais qui constitue malheureusement une entorse à la loi.

En effet, en installant, après un long délai de six mois, le 30 janvier 1892, les 25 syndics élus, le préfet de la Marne a fait entrer dans le Comité directeur, comme représentants des subventions fournies par l'Etat, le département, la Chambre de commerce de Reims et la ville d'Epernay, 58 autres syndics. De cette sorte, le Comité directeur a été

LA GRISE PHYLLOXERIQUE EN CHAMPAGNE

composé de 83 membres, au lieu de 36 qu'il aurait dû compter, en comprenant les 25 élus des vignerons. Quand bien même cett/ interprétation de la loi eût été justifiée, elle constituait un acte de suprême

Fig. l>. — Carie des taclies phylloxériques conslalées en Champagne, en 1892, avec l'indication de la répartition du vignoble sur le teiritoire.

imprudence, car elle enlevait au Comité directeur le caractère qu'il aurait dû conserver, et elle donnait à ses adversaires une arme terrible. Ceux-ci ont su largement en profiter. Des personnalités sans autorité, mais ambitieuses, avides de pêcher en eau trouble et de se créer pour

LA CRISE PHYLLOXÉRIQQE EN CHAMPAGNE. 59

l'avenir une popularité de mauvais aloi, ont su se servir admirablement du tremplin qui leur était offert, au point qu'aujourd'hui, en Champagne, on voit les représentants d'un socialisme éhonté se donner comme les seuls défenseurs de la propriété. De là, un état révolutionnaire qui agite le pays et qui a paralysé les bons effets qu'on pouvait attendre de l'organisation du Syndicat légal de défense, tandis que celui-ci aurait du grouper tous les intérêts en un faisceau unique et puissant. C'est une situation déplorable et qui doit cesser au plus tôt.

Je n'entrerai pas dans les détails de cette guerre qui a attristé l'année 1892; ce serait trop lamentable, et d'ailleurs il A^aut mieux s'occuper de l'avenir que du passé. En effet, pendant ce temps, le phylloxéra a continué sa marche envahissante. Au lieu d'un foyer à Tréloup en 1890, d'un autre à Vincelles en 1891, on a compté en 1892, répartis sur une longueur de 30 kilomètres, sur les deux rives de la Marne, une dizaine d'autres foyers principaux, dontquelques-uns remontent, d'après leui' état, à un certain nombre d'années. Leur répartition sous la direction des vents dominants, montrée par ïâ carte que nous avons fait graver (fig. 5), indique qu'ils ne proviennent pas d'une importation artificielle, qu'ils sont dus à des essaimages. Combien d'autres essaimages ont dû produire encore d'autres foyers latents, que des recherches bien menées feront découvrir certainement ; car aucune recherche véritablement sérieuse n'a été conduite jusqu'ici, à raison de l'état de quasi guerre civile que nous signalions plus haut.

Le fléau est donc bien implanté au centre du vignoble champenois. Notre carte compte, en effet, environ 10,000 hectares de vignes, sur 15,000 au plus que renferme le département de la Marne. Ces 10,000 hectares sont agglomérés et continus, soit sur les plateaux et sur les pentes qui dominent les deux rives de la rivière, soit dans les petites vallées qui y aboutissent, soit en contournant le grand plateau dont la pointe avancée est à Trépaii et se retourne vers Reims; ils comprennent tous les grands crus de Champagne. La contagion est donc bien avancée, ce n est pas en la niant qu'on l'atténuerait. Dans de semblables conditions, l'efficacité des traitements d'extinction paraît, quand on examine les faits sans parti pris, devoir être absolument nulle. Que les foyers actuels soient radicalement détruits, on en retrouvera le double, le triple, que sais-je, le jour où l'on fera des recherches sérieuses : c'est l'histoire de toutes les invasions phylloxériques. L'année suivante, ce nombre décuplera, et en peu d'années on aura détruit toutes les vignes de (^hampagne sans profit pour personne.

Combien, en effet, ces conditions sont différentes de celles du vignoble suisse où le procédé d'extinction a donné d'excellents résultats. Là, les premiers foyers phylloxériques ont été découverts de bonne heure; c'étaient des foyers d'importation, restreints, délimités. On les a détruits au prix de grands sacrifices ; on a enrayé ainsi pendant de longues années la marche du fléau; c'est un fait indéniable. Mais les conditions de succès ont été déterminées avec précision par le Congrès viticole de Lausanne, dans les termes suivants : dans les cas dwi point d'attaijue récent, restreint et bien délimité au sein d'un grand vignoble, surtout s'// est prouvé que V insecte a été apporté par les voies artificielles

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