I. — La situation
Sans être désormais aussi absolue que dans la période précédente, la sécheresse domine toujours la situation; les pluies qui sont tombées dans un grand nombre de régions n'ont été jusqu'ici ni assez abondantes, ni assez continues, pour donner àla terre toute l'humidité dont la végétation aurait si grand besoin. L'inquiétude est toujours extrême chez les cultivateurs; chacun s'ingénie à trouver les moyens propres à permettre de sortir de cette situation qui paraît inextricable. Pour le moment, on se préoccupe surtout, et avec raison, des procédés qui permettront d'obtenir des ressources en fourrages, tant pour l'été que pour le prochain hiver; aux indications données précédemment ici sur ce sujet, s'en ajoutent encore qu'on trouvera dans ce numéro. C'est surtout vers les fourrages à grand rendement qu'on pourra ensiler, notamment vers les maïs, que l'attention se tourne. Mais on est enserré dans une sorte de cercle vicieux; pour labourer et semer avec quelque chance, l'humidité serait nécessaire, et elle fait encore trop défaut; le ciel implacable s'est montré jusqu'ici hostile, non seulement en France, mais dans les autres pays.
Il était à prévoir que la situation anormale que nous traversons ferait éclore des propositions fantaisistes, qu'on ne saurait prendre au sérieux, mais qu'il convient néanmoins de signaler. C'est ainsi que certains journaux politiques de Paris, pris d'une sollicitude tardive pour l'agriculture, signalent comme une mesure urgente la suspension des tarifs de douane sur les céréales et les farineux alimentaires, les sons, les betteraves, les fourrages, les tourteaux (ces derniers sont d'ailleurs exempts). Il y a là une manœuvre qui ne trompera personne.
L'alimentation publique n'est nullement compromise, et elle ne peut pas l'être : jamais le blé n'a été à meilleur marché, jamais la viande n'a été vendue à plus bas prix par les éleveurs; quant aux avoines, elles ont été souvent vendues beaucoup plus cher qu'aujourd'hui avant la réforme douanière. Quant aux agriculteurs, quelles ressources sérieuses voulez-vous qu'ils tirent de l'importation des fourrages ou des betteraves, quand ces denrées manquent ailleurs autantqu'en France? Pour le maïs, il est coté en Amérique à des prix qui ne sauraient permettre d'en faire, chez nous, une ressource réelle pour l'alimentation du bétail. Les défenseurs des intérêts agricoles ne sauraient tomber dans de semblables panneaux. L'agriculture a payé trop cher l'expérience faite en 1891 sur son dos, et contre laquelle elle n'a pas voulu pro-
N» 1383. — TOME I" DB 1893. — 20 mai.
tester alors; instruite par les faits, elle ne demande qu'une chose, c'est qu'on n'imagine pas, pour la soulager, un mal pire que celui dont elle souffre cruellement.