II. — Le paiurage dans les forêts
On a lu dans notre précédente chronique (page 722) la circulaire de M. Daubrée, directeur des forêts, relative à l'ouverture des forêts domaniales au pâturage des troupeaux. Le Journal officiel publie, d'autre part, une circulaire adressée aux préfets sur le même sujet :
Paris, le 10 mai 1893.
« Monsieur le préfet, M. le Ministre de l'agriculture vient de donner des instructions au personnel de l'administration forestière à l'effet de livrer au parcours du bétail les cantons défensables des forêts domaniales et de permettre également l'extension du pâturage dans les forêts communales.
« Une circulaire envoyée spécialement aux conservateurs des forêts et reproduite dans le Journal officiel du 9 mai 1893 a déterminé la manière .dont ces autorisations devaient être données aux communes intéressées. Je vous prie d'en prendre connaissance.
« D'accord avec mon collègue M. Viger, je vous invite également à vous entendre avec les chefs de service des forêts dans votre département pour donner aux municipalités des communes intéressées les instructions nécessaires afin que les intentions bienveillantes du Gouvernement à l'égard des populations agricoles si cruellement éprouvées soient remplies aussi exactement que possible.
« Les autorisations seront données par l'administration des forêts dans les limites fixées par M. le Ministre de l'agriculture, que vous voudrez bien saisir des réclamations qui pourraient être soulevées à ce sujet par les communes riveraines des massifs forestiers.
a Recevez, etc. Le président du Conseil, ministre de l'Intérieur.
Gh. Dupuy,
D'autre part, M. le Ministre de l'agriculture vient de faire transmettre par la Direction des forêts à tous les agents du service forestier les instructions complémentaires suivantes :
Paris, le 13 mai 1893.
« La persistance de la sécheresse m'engage à compléter les instructions qui, eonformément à mes ordres, ont été adressées aux conservateurs par le directeur des forêts, relativement aux accroissements de pâturages et aux concessions de menus produits à accorder aux communes riveraines de nos massifs forestiers.
« La circulaire de 1892 est une instruction générale qui peut et doit recevoir des extensions en faveur des agriculteurs, chaque fois qu'elles sont possibles sans compromettre l'existence des forêts.
«Je liens absolument, dans l'état de détresse oîi se trouvent les possesseurs de bétail, à ce que le service forestier leur accorde sans retard tout ce qui peut être raisonnablement accordé sous forme de menus produits (herbes, feuilles et mousses) .
« En conséquence, les conservateurs des forêts sont autorisés à prendre les mesures que comportent mes intentions et que permet l'état des forêts placées sous leur direction.
« Je tiendrai le plus grand compte aux agents forestiers de ce qu'ils feront dans cette circonstance pour diminuer les tristes conséquences de la crise que traversent nos cultivateurs.
Le ministre de l agriculture, Viger.
Comme nous l'avons dit, aucune ressource ne saurait être négligée, dans une année aussi calamiteuse pour toutes les cultures fourragères. III. — L'ensilage des hranchettes d'arbres
Un des agriculteurs les plus habiles de la région méridionale, M. Gaston Cormouls-Houlès, qui pratique sur une grande échelle
l'engraissement du bétail dans la région montagneuse du département du Tarn, nous adresse la lettre suivante, qu'on lira certainement avec intérêt, car elle traite un sujet delà plus haute actualité :
Mazamet, 15 mai 1893.
« Monsieur le directeur, au risque de soulever d'abord, quelques sarcasmes, sauf à recueillir plus tard l'approbation des gens sensés pour la mise en pratique d'une idée nouvelle, je crois devoir vous annoncer que je me propose de nourrir et d'engraisser cet hiver, un certain nombre de bêtes à cornes avec des feuilles de hêtre et de chêne ensilées!
« Nourrir des bestiaux avec des branches d'arbres ensilées, quand ils en mangent à l'état vert en liberté, n'est déjà pas si drôle, ce serait, en tout cas, une ressource fort précieuse par le temps de sécheresse exceptionnelle que nous subissons depuis près de trois mois !
« Voici, du reste, comment j'ai été amené à faire cette expérience qui, comme vous allez le voir, n'est que l'application sous une autre forme, de l'idée émise par un savant forestier allemand, M. Ramann d'Eberswald, et recommandé par notre savant agronome M. L. Grandeau.
a Au mois de novembre dernier, je lisais dans le journal la Nature sous le titre, Un nouveau fourrage, un article fort intéressant, signé Henri Goupin, exposant les recherches de MM. Ramann et léna d'Eberswald, sur l'utilisation possible des branchettes d'arbres pour l'alimentation des bestiaux. Cet article, qui avait vivement attiré mon attention, à cause des ressources, presque gratuites, qu'il indique aux propriétaires de domaines boisés, avait été sur ma demande, inséré dans notre journal local, Le Réveil du Tarn du 6 novembre 1892, et je m'étais promis de faire l'application de cette idée originale du forestier d'Eberswald, dès que les circonstances me le permettraient.
« Dans un nouvel article : La sécheresse, paru avant-hier dans le supplément agricole du Temps du 11 mai, notre grand agronome, M. L. Grandeau, et dans une autre étude sur V Emploi des feuilles d'arbres dans l' alim,enlation du bétail^ sous la signature, si autorisée de M. A.-Gh. Girard, paru dans les Annales agronomiques du 25 décembre dernier, ces deux savants paraissent attacher une grande importance à cette nourriture au moyen des branches d'arbres, en raison des immenses ressources qu'offrent en tout temps nos forêts, ressources d'autant plus précieuses cette année, qu'elles pourraient amoindrir, dans une certaine mesure, les désastres que va provoquer la sécheresse extraordinaire que nous avons depuis fin février.
ce Je suis donc très heureux de me trouver en communauté d'idées avec des savants tels que RîM. Grandeau et Girard et je me félicite aujourd'hui d'avoir mis à exécution depuis le 10 mai la pratique de l'ensilage des branchettes d'arbres recueillies dans mes bois.
ce Avant d'entreprendre en grand l'ensilage de ces branches, j'avais tenu cependant à me rendre compte du plus ou moins de goût qu'auraient mes bêtes à cornes pour cette nourriture à l'état vert, et j'avais d'abord fait couper plusieurs charretées de brindilles vertes que je leur avais fait distribuer dans les râteliers. Bien que mon bétail soit copieusement nourri, il n'avait pas hésité un seul instant à manger ces branches vertes, et je déclare qu'il n'était rien resté dans les râtelie''s,ni feuilles, ni branches, dont quelques-unes avaient cependant jusqu'à 5 et 6 millimètres de diamètre.
ce Ma religion ainsi éclairée, je n'hésitai plus à faire ensiler ces branches et je procède maintenant à cet ensilage avec la plus entière confiance, persuadé que les matières un peu ligneuses de la branche s'attendriront encore et que cette ramée acquerra comme tous les autres fourrages, du reste, de nouvelles qualités par la fermentation dans les silos. J'aurai soin, d'ailleurs, de vous faire connaître les résultats de cette alimentation en temps utile.
ce Pour le moment, je me borne à indiquer comment je conduis l'opération.
ce La cueillette des branches, dites gourmandes, s'opère à la hache, rez tronc, jusqu'à une hauteur de 3 ou 4 mètres. Ces branches dont les plus grosses ont jusqu'à 6 àS centimètres de diamètre, sont directement chargées sur la charrette et transportées à la ferme dans le voisinage des silos. Là, elles sont dépouillées, au moyen de petites faucilles, de toutes les branches secondaires d'un diamètre infé-
rieur à 5 millimètres et ces dépouilles répandues dans le silo aussi uniformément que possible, comme tout autre fourrage vert. Quant aux grosses et moyennes branches, elles servent à faire des fagots pour bois de feu.
« J'estime que les frais d'émondage, chargement, transport, second émondage, mise en silo, me reviennent de 5 à 6 francs les 1,000 kilog. de dépouilles, et si les analyses de MM. Ramann et Girard sont exactes, il en résulterait que ces 100 kilog. de brindilles vertes équivalent à 500 à 600 kilog de foin sec à peu près. Ce serait donc du foin à 1 franc ou 1 fr. 50 les 100 kilog. tout au plus. Mais n'anticipons pas sur les événements, j'attendrai que l'expérience et la science aient définitivement parlé.
« Quoi qu'il en soit, j'ai tellement confiance dans le résultat que peut fournir cette ressource inespérée, par ces temps de disette fourragère, autrement grave, selon moi, qu'une disette de grain, que je n'hésite pas à ensiler du coup 300,000 à 400,000 kilog. de brindilles vertes.
« Je serai heureux, Monsieur le Rédacteur, si ces quelques renseignements pratiques peuvent être de quelque utilité pour vos lecteurs. En tout cas, j'ai cru iaire œuvre utile en les livrant à la publicité.
« Il y a quelques années, on a commencé par se moquer des premiers ensileurs. Aujourd'hui, M. le ministre de l'agriculture, M. Viger, dans une remarquable et opportune circulaire à MM. les professeurs d'agriculture, le recommande à tous les agriculteurs. Il en sera peut-être ainsi, un jour, de l'ensilage des feuilles d'arbres.
« Veuillez agréer, etc. Gaston Gormouls-HoulèS.
L'expérience faite par M. G. Comiouls-Houlès présente une grande importance, d'autant plus qu'elle est faite dans des proportions très considérables par un agriculteur très soigneux. Nous ne manquerons pas d'en faire connaître les résultats.