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III. — La fabrication des machines agricoles à Dourdan

Parmi les industries agricoles qui se sont le plus développées pendant les trente dernières années, celle de la fabrication des machines et instruments agricoles a pris un essor qui s'est accru pour ainsi dire d'année en année, parallèlement aux exigences de plus en plus grandes des cultivateurs. Au nombre des ateliers de machines agricoles, les usines spécialement outillées pour la construction des machines à battre et des machines à vapeur sont arrivées, depuis longtemps déjà, à fournir aux besoins de l'agriculture des appareils qui ne cèdent en rien aux plus réputés de fabrication étrangère. C'est ce que je pouvais constater encore récemment, en ^'isitant les ateliers de l'un des vétérans parmi nos constructeurs, M. Gautreau, mécanicien à Dourdan (Seine-et-Oise), président de la Chambre syndicale des constructeurs français de machines agricoles et horticoles.

C'est en 1857 que M. Gautreau créa, dans la petite ville de Dourdan, assise dans la vallée de l'Orge, ses premiers ateliers pour la construction des batteuses et des semoirs. Aux environs de Dourdan, la culture est morcelée ; mais, à quelques kilomètres seulement, commence le vaste plateau de la Beauce, qui est une des régions dans lesquelles le besoin de bonnes machines agricoles s'est d'abord accusé.

Grâce à l'activité du jeune mécanicien, qui s'était fait en même temps entrepreneur de battage et qui prouvait la valeur de ses machines en s'en servant, les ateliers de Dourdan acquirent rapidement une bonne renommée, et sept ans après leur création, c'est-à-dire en 1864, M. Gautreau devait abandonner ses premiers locaux, et construire une véritable usine en dehors de la ville, qu'il agrandit encore plus tard pour répondre au développement de sa fabrication.

Dans les ateliers de Dourdan, la division du travail est faite avec le plus grand soin ; des locaux spéciaux sont réservés à chaque nature d'opérations. Ils se divisent ainsi en plusieurs catégories, nettement séparées. On y distingue : la fonderie de fer et la fonderie de bronze (cette dernière installée en 1885), la grosse chaudronnerie, les ateliers de forge, de tour et d'ajustage des machines à vapeur, de charpente et de menuiserie, de montage pour les batteuses, decharronnage. Les constructions, solides et légères, sont bien éclairées et bien aérées. A l'intérieur, circulent les transmissions nécessaires pour actionner les machines-outils; ces dernières sont des meilleurs modèles; toutes les pièces sont fabriquées avec soin, sur des calibres identiques, par des ouvriers spéciaux. La force motrice est fournie par une machine à vapeur construite à Dourdan, et développant environ 30 chevaux. Une grande activité règne dans cette ruche de travail; les diverses sortes de machines se montent parallèlement, sans gêne mutuelle.

Les ateliers de Dourdan fabriquent surtout trois espèces de machines : batteuses à manège, batteuses à vapeur, et machines à vapeur fixes ou sur roues. M. Gautreau a tenu à se spécialiser dans quelques types, afin d'y consacrer tous ses soins et toute son expérience.

C'est par la construction des batteuses fixes à manège que M. Gau-

EXCURSIONS AGRICOLES EN l89â.

treau débuta; en 1858, il remportait au premier coneours régional de Versailles sa première médaille, pour une batteuse de ce genre, qui donnait le grain vanné et en sacs. Puis vinrent les batteuses mobiles à manège mobile, et à partir de 1865, concurremment avec les précédentes, les premières batteuses à vapeur qui se sont singulièrement développées entre ses mains; depuis une douzaine d'années, c'est surtout la construction des grandes batteuses qui s'est accentuée à Dourdun, avec des perfectionnements successifs, fruits d'une expé-

Fig. 84. — Manège en l'air, construit par M. Gautreau.

rience sans cesse en éveil. Actuellement, M. Gautreau construit la collection peut-être la plus complète de batteuses en travers, c'est-à-dire ménageant complètement la paille, formée d'une série de types répondant à tous les besoins de l'agriculture et des entreprises de battage. Ces types sont au nombre de ving-et-un, savoir : six batteuses fixes et quatre batteuses mobiles à manège, dont une du système des trépigneuses, deux batteuses fixes et neuf batteuses mobiles à vapeur. Dans tous les types de batteuses, le grain est vanné ; dans les modèles les plus forts, il est complètement nettoyé. L'énergie des organes, notamment des secoueurs, est proportionnée à la force des machines et à la qualité demandée au travail.

Dans les batteuses à manège, M. Gautreau a apporté des soins tout

particuliers à diminuer les frottements et les résistances passives. A cet effet, le plus souvent les tourillons sont remplacés par des pivots en acier, qui absorbent beaucoup moins de travail, et assurent une plus grande durée aux arbres moteurs. Les mêmes précautions se retrouvent dans les manèges (fig. 84) ; des pivots et bagues en acier

supportent les colonnes. Les engrenages y sont d'ailleurs calculés pour multiplier la vitesse au maximum. La poulie de renvoi fait environ 200 tours par minute. Cette poulie est verticale et la tête du manège est mobile, ce qui permet de la diriger dans tous les sens. Dans les anciens manèges mobiles, le bâti se faisait en bois; il est aujourd'hui tout en fer et fonte, ce qui en a accru la légèreté.

Les types de batteuses à vapeur diffèrent surtout les uns des autres par le degré de nettoyage des grains. Dans tous les modèles de M. Gautreau, legrain, après le passage au tarare, est soumis à une double aspiration produite par le batteur, dont l'une complète le nettoyage, et dont l'autre agit sur les otons pour les repasser au batteur au fur et à mesure qu'ils se produisent; le conduit qui reçoit le grain vanné est large et muni d'ailettes qui font tomber le grain en cascade, ce qui assure un effet plus énergique pour l'aspiration. Les batteuses à grand travail, pour les grandes exploitations ou les entreprises de battage à façon, sont munies d'un double nettoyage, de telle sorte que le grain en sort ensacbé pour la vente, comme le montre la fig. 85. L'engrenage est ménagé de telle sorte, que les mains des ouvriers ne puissent être saisies par le batteur. Ce batteur, garni de battes cannelées, est en fer

Fig. 86. — Coupe d'une chaudière à retour de flauiine.

forgé, de même que le contre-batteur; il est porté par un panneau de fonte encastré dans le bâti de la machine. Le plus grand soin est d'ailleurs apporté au choix des matériaux et à la construction ; les bois, pris dans le pays et que la forêt de Dourdan fournit en grande quantité, sont très secs et d'excellente qualité; le chêne entre exclusivement dans le montage des caisses et des bâtis. Les batteuses sont ainsi assurées d'une grande durée, tout en pouvant donner un travail continu très considérable.

Dans la construction des machines à vapeur, M. Gautreau a adopté, depuis plus de vingt ans, les chaudières à retour de tlamme (fig. 86); il ne fabrique de locomobiles à tirage direct que sur la demande expresse de l'acheteur. On a souvent reproché à ce genre de machines la lenteur de leur mise en pression ; M. Gautreau a fait disparaître cet inconvénient et il a obtenu une mise en marche aussi prompte qu'avec les chaudières à tirage direct ; ce fait a été constaté notamment au concours spécial de locomobiles, tenu à Moulins en 1877.

La mobilité du foyer permet de le retirer sans peine, et de le nettoyer à fond ou de le remplacer, ainsi que le faisceau tubulaire. Les réparations sont moins fréquentes, car le foyer étant boulonné seulement à l'avant, la dilatation se fait librement; les ruptures et les fuites sont beaucoup moins à craindre ; le corps de la cbaudière, moins exposé aux oxydations, a une plus longue durée. D'un autre côté, on réalise une économie sérieuse de combustible, à raison de la grande surface de chauffe ; en outre, les machines se tiennent mieux en pression ,

à cause du séjour plus prolongé des gaz chauds dans le corps de la chaudière.

M. Gautreau construit des machines demi-fixes et locomobiles, depuis la force de 3 chevaux-vapeur, jusqu'à celle de 25 chevaux. Dans les organes de mouvement, des matériaux de premier choix sont employés ; la robinetterie est en bronze, la tuyauterie en cuivre avec des raccords à écrous, faciles à démonter et à remonter. Le régulateur commande directement le papillon ou la came, sans courroie et par un simple levier. La détente est fixe ou variable à volonté, par changement du tiroir; dans la détente fixe, le papillon est remplacé par un petit tiroir circulaire. C'est aussi un tiroir circulaire qui sert à la prise de vapeur; le cylindre est ainsi constamment enveloppé de vapeur neuve, et il n'y a pas perte de chaleur. La vapeur d'échappement se dégage dans un réchauffeur allongé, qui sert de réservoir d'alimentation, de sorte que l'eau arrive dans la chaudière à haute température. Des précautions spéciales sont prises pour le bon fonctionnement des appareils de sûreté : soupape et niveau d'eau. Ce dernier, .1 (fig. 87), est de grand diamètre; il communique avec la chaudière par uue large ouverture B de 40 millimètres de diamètre, et en haut par un tuyau D, qui amène la vapeur; des glaces épaisses C montrent l'eau qui y circule; on peut isoler l'appareil parle volant V, qui remonte le clapet I, et le vider alors par le robinet E. Ces dimensions considérables écartent les dangers d'obstruction et donnent une sensibilité précieuse à l appareil. Combien d'explosions seraient évitées si les niveaux d'eau marchaient avec une régularité parfaite !

Depuis 1889, M. Gautreau s'est adonné à la construction des locomotives routières agricoles. Dans le type qu'il a adopté, la chaudière et la machine sont indépendantes, pour éviter les causes de dislocation*

l'ig. 87. — Niveau d'eau du système Gautreau.

La machine est à double vitesse, avec mouvement différentiel. Le grand diamètre des roues et la proportion des engrenages rendent ces machines très puissantes, relativement à leur poids et à leur force nominale. L'avant-train est commandé par un secteur denté sous l'action d'une vis sans fin.

Telles sont les principales machines construites à Dourdan. Réellement fils de ses œuvres, M. Gautreau a conquis, dans son industrie, un rang très considérable par un travail incessant et par les efforts d'une activité persévérante, doublée d'une expérience consommée. Placé à la tête de la Chambre syndicale des constructeurs français, il a contribué avec succès à accroître la légitime réputation de l'industrie nationale, tant dans le pays lui-même que dans les expositions étrangères. Henry Sagnier.

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