IV. — Expériences de défoncement à Liancourt
liC Journal du 20 mai a annoncé que des expériences de défoncement au treuil étaient organisées à Liancourt (Oise) par M. Bajac, ingénieur-constructeur, avec le treuil et la charrue qu'il construit. Ces expériences ont lieu les mardis et jeudis de chaque semaine, afin que les agriculteurs soient à môme de se rendre compte de la nature • du travail exécuté. Dans la visite que j'y ai faite le 26 mai, j'ai pu examiner le fonctionnement de l'appareil, et j'ai pu constater qu'il donne des résultats sur lesquels il était difficile, pour ne pas dire impossible, de compter sérieusement.
Avant de partir pour le champ d'expériences, nous parcourons rapidement l'usine de Liancourt, que nous n'avions pas vue depuis 1889. A cette époque, elle était parfaitement montée, mais des agrandissements et des transformations dans l'outillage témoignent qu'elle a continué à prendre un développement, qui se justifié d'ailleurs par la valeur des instruments fabriqués par M. Bajac. L'atelier des forges, celui des grandes meules en émeri, mues à la vapeur, pour affûter les socs, les contres et les versoirs des charrues, se sont particulièrement accrus. Vingt-quatre (orges, quatre marteaux-pilons à vapeur servent constamment au travail du fer et de l'acier qui entrent exclusivement dans la fabrication des instruments aratoires à Liancourt. L'activité n'est pas moins grande dans les ateliers d'ajustage,* où tout est calibré avec un soin jaloux. On nous explique, en passant, des plans
d'agrandissement rendus encore nécessaires par l'accroissement du travad, de nouveaux types d'instruments à l'étude, tant pour la France que pour l'étranger; car, si l'on trouve partout dans le monde, des faucheuses ou des moissonneuses américaines ou anglaises, on y trouve aussi presque partout des charrues françaises. C'est une expansion qui est tout à l'honneur de l'industrie nationale.
Le champ sur lequel se font les expériences de défoncement est un terrain marécageux, planté en hois depuis longtemps. La pièce a été prise dans un bois qui subsiste encore tout autour; c'est un taillis parsemé de baliveaux modernes ou anciens, ces derniers dominant. Le bois a été abattu et enlevé. C'est donc à la fois un défrichement et un déboisement qu'il s'agit d'opérer. Si le sol est profondément tourbeux, il est fortement imprégné d'eau, car la nappe d'eau souterraine
Fig. 88. — Treuil simple, du système Bajac.
est à une profondeur de moins de 1 mètre; il est rempli d'un enchevêtrement de racines de toute nature, dont le diamètre atteint parfois 12 à 15 centimètres, de souches parfois énormes, irrégulièrement réparties; en outre, des blocs de grès plus ou moins gros sont disséminés plus ou moins profondément dans la masse de terre, sans que rien à l'extérieur en décèle la présence. Enfin, un gazon épais de plantes herbacées garnit la surface. On se trouve donc réellement en présence de difficultés exceptionnelles.
L'appareil de défoncement se compose de deux treuils simples, placés aux deux extrémités du champ. Chaque treuil (fig. 88) se compose d'un tambour horizontal, du diamètre de 1 m. 20, monté sur un bâti en acier, et porté par quatre roues qui reposent sur des rails creux. L'axe de ce tambour se termine par une couronne qui porte une pièce indépendante dans laquelle entrent les deux llèches de l'attelage du manège. L'enlèvement de deux clavettes suffit pour rendre, à volonté, le tambour indépendant du manège. Des rails supplémentaires qui servent à l'avancement du treuil sur le champ, reposent sur les essieux des roues pour accroître la stabilité de l'appareil ; au besoin, on peuty ajouter une caisse de pierres.
La charrue est une charrue à bascule, du genre de celles qui servent pour le labourage à vapeur. Son poids est de 1 ,800 kilog. Elle est portée par deux grandes roues en fer, et se compose de deux corps de charrue, qui se font face, réunis par une forte tringle pour former un tout rigide. L'essieu des deux roues est coupé par un appareil de réglage, consistant en deux vis verticales, qui permettent de régler le niveau de chaque roue, suivant la profondeur du labour ; l'une des deux roues roulint sur le sol, tandis que l'autre roule dans la raie, cette disposition assure la stabilité de la charrue. Le bâti de chaque corps consiste en une forte barre d'acier forgé, qui porte le soc et leversoir; en avant de celui-ci, un large contre ouvre la raie. Le versoir, rivé sur le soc, se relève fortement en aile latérale pour rejeter et renverser la bande de terre. Le conducteur est placé sur un siège, et guide la marche des roues, par un volant commandant une tringle qui se termine par une vis sans fin, agissant sur un arc denté fixé sur l'essieu. Le câble de traction part de l'âge de la charrue en arrière du coutre; il est en fils d'acier, et son diamètre est de 16 millimètres.
La distance qui sépare les deux treuils est de 175 mètres. La charrue est réglée pour pénétrer à 60 centimètres; les deux chevaux sont attelés au treuil d'avant, tandis que celui d'arrière est rendu fou par l'enlèvement des clavettes ; le conducteur monte sur son siège, et l'appareil est mis en marche. Les flèches du manège ont une longueur de 4 m. 60 ; les chevaux marchent au pas accéléré, mais la charrue s'avance lentement, le versoir soulevant et renversant l'énorme bande profonde de 60 centimètres et large de 45 à 50.
Les racines ordinaires sont tranchées net, sans que l'attelage paraisse s'en douter; aux grosses racines, il donne un coup de collier, et c'est avec stupéfaction qu'on voit apparaître, dans la bande renversée, ces morceaux énormes. Quand l'appareil rencontre de grosses pierres, il les chasse s'il les a prises par un bout, il les coupe en deux quand il les a attaquées par le milieu, et vous voyez devrais pavés surgir dans la bande. Le travail le plus difficile est celui de l'arrachage des vieilles souches; si leur face inférieure est au niveau du labour, le coutre les prend en-dessous et les renverse sur le côté; un coup de fouet à l'attelage, et l'opération est faite. Mais on arrive à une énorme souche de chêne de près d'un mètre de diamètre et profondément enterrée; que va devenir la charrue? Ce serait folie que de vouloir l'attaquer ; néanmoins, M. Bajac a la coquetterie de s'y obstiner. Le coutre et la pointe du soc entrent dans le bois; mais du coup les chevaux ne peuvent plus avancer, l'effort est au-dessus de leurs forces, et la charrue reste encastrée dans la souche, enfoncée comme un coin dans cet obstacle infranchissable; mais aucune pièce n'a cédé. Pour la dégager, le treuil d'arrière est mis en marche, et il suffit de deux ou trois tours pour la dégager. On la relève pour passer par-dessus la souche, et de l'autre côté, elle reprend la raie interrompue.
Un peu plus loin, on arrive à une cuvette où la nappe d'eau affleure presque le sol. La roue qui roule dans la roue enfonce de 12 à 15 centimètres dans la tourbe boueuse. La charrue avance néanmoins et rejette sans trouble sa bande de côté. Un attelage de chevaux ou de bœufs s'y seraient certainement enlisés.
On est au bout de la raie ; elle a été faite en 35 minutes, en comp-
tant les arrêts signalés. Les chevaux ne sont pas en sueur; la charrue est prête à recommencer. On la fait basculer; le treuil d'avant, dont
l'attelage va se reposer, est rendu fou ; le treuil d'arrière est mis en marche, et une nouvelle raie est attaquée. On pourra défoncer ainsi, suivant les difficultés qu'on rencontrera, 8 à 10 ares dans une journée. On aura exécuté, avec quatre chevaux et trois hommes, sans fatigue extrême pour les uns et les autres, un travail que les plus puissants altelacjes ne sauraient réaliser, qu'on devrait, pour une bonne part au moins, taire exécuter à bras, c'est-à-dire à un prix exorbitant.
On m'accusera peut-être d'exagération ; mais je dois à la vérité de dire que j'ai vu exécuter ce déboisement dans des conditions qui paraissaient absolument irréalisables, et cela s'est opéré sans réelles diflicultés. Je ne crains pas d'ajouter que tous ceux qui assisteront aux expériences qui se poursuivent à Liancourt en seront réellement émerveillés. Il trouveront d'ailleurs l'occasion de parcourir, ce qui est exceptionnel aujourd'hui, une région relativement peu éprouvée par le terrible printemps que nous avons subi. Henri Sàgnier.