I. — La situation
Depuis plusieurs semaines, j'ai parcouru plusieurs régions importantes, et j'ai dans de nombreuses conversations avec des agriculteurs, pu recueillir des impressions encore plus vivaces que celles qui résultent des renseignements écrits reçus de toutes parts. Ces impressions se résument comme il suit. De Paris à Angouiême, la situation est partout la même; l'insuffisance des récoltes a provoqué, dans les prix du bétail, une baisse désastreuse pour tous les cultivateurs; quelques pluies ont ranimé l'espoir en ce qui concerne l'avenir des récoltes de céréales. Dans la région de l'Est, particulièrement en Franche-Comté, où l'élevage du bétail bovin et la production du lait constituent une des principales industries du pays, le mal est peutêtre encore plus terrible; on en est déjà réduit aux expédients dans un certain nombre d'exploitations. Ajoutez à cela que, dans une partie de la région, notamment dans les départements des Vosges et de la Haute-Saône, la nuit du premier juin a été signalée par une gelée à glace, dont les eiYets sur les jeunes pommes de terre ont été désastreux ; c'est une des principales ressources de ce pays dont lé rendement est ainsi gravement compromis. Pour venir à Albi, j'ai traversé le Berry et une partie du missif central. Sur les terres calcaires du Berry, toutes les cultures sont cruellement éprouvées; cette région est et restera très malheureuse cette année. Il en est de même dans le Limousin ; les prairies n'ont donné qu'un produit illusoire, et par une contradiction singulière et qui ne s'était peut être pas rencontrée depuis longtemps, les prairies arrosées elles-mêmes ne donnent presque rien. Sur les causses calcaires du Lot, nous retrouvons encore une profonde misère agricole. Enfin ici, dans l'Albigeois, dans les plaines ou sur les plateaux, comme dans la partie montagneuse du département, l'absence absolue ou au moins presque absolue, de récoltes de fourrages, déroute toutes les entreprises agricoles, et met la vertu du cultivateur à la plus rude des épreuves.
Les concours régionaux se déroulent au milieu de ces circonstances néfastes, et malgré elles ils présentent une importance et un éclat qu'il convient de signaler. Le concours régional deBesanron, qui s'est tenu la semaine dernière, a été un des plus beaux qui aient eu lieu depuis longtemps. L'exposition bovine a été magnifique dans toutes ses catégories, comme le démontrera le compte rendu que nous en publie -
N» 1386. — TOMK I" DR 1893. — 10 juin.
rons; elle a témoigné d'efforts valeureux auxquels M. Viger, ministre de l'agriculture, a rendu justice dans une visite écourtée malheureusement par un deuil douloureux qui l'a frappé. — Quant au concours d'Albi qui commence et qu'on considérait comme devant être un concours restreint, il témoigne, au contraire, par sa réelle importance, d'efforts aussi considérables que dans des régions plus favorisées. On pourrait dire, si l'on écrivait ici dans un style poncif, que c'est un signe des temps ; mais on a le droit de dire que, dans ces solennités qu'on a eu le très grand tort de vouloir réduire, ceux qui savent observer trouvent toujours l'occasion de contrôler et d'apprécier la marche des progrès agricoles qui se manifestent de plus en plus, d'année en année, dans toutes les parties si variées de l'agriculture française.