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ET DES PRIX CULTURAUX DANS LE DÉPARTEMENT DE LA CHARENTE

Le département de la Charente, que la Commission, dont j ai l'honneur d'être le rapporteur, visitait récemment, traverse une crise particulièrement longue et cruelle. La trop rapide disparition des vignes, qu'aucune autre culture vraiment rémunératrice ne saurait remplacer, a laissé tous ses habitants, ceux de la campagne et par contrecoup ceux des villes, dans une situation souvent voisine de la gêne.

Il leur a fallu vivre sur les économies du passé, et cela s'épuise vite. Dans certaines communes, le nombre des habitants, des travailleurs a notablement diminué ; ils ont du aller chercher plus loin le travail, que la terre sans vignes ne pouvait plus leur donner en Charente. Cette émigration a surtout été sensible dans les communes autrefois les plus riches, celles où la vigne avait absorbé le sol et ses habitants, au point qu'on n'y connaissait pas les autres cultures.

Devant la mort du vignoble cependant, il fallait agir. Les terres étaient invendables, il eût fallu les donner pour trouver preneur. Quelques propriétaires ne pouvant tirer aucun parti de domaines où ils n'habitaient même pas, ne voulant pas consacrer à leur culture une part de leurs revenus, déjà amoindris par la crise, et incapables de les cultiver eux-mêmes, ou de les faire cultiver avec fruit, les ont abandonnés à l'inculture, attendant des temps meilleurs.

D'autres ont confié leurs propriétés à d'anciens vignerons, qui, transformés en agriculteurs, les prenaient à métayage. Nous avons dû admirer le courage de ces petits métayers, ils se sont mis au maniement de la charrue et de la herse, ils ont cherché à apprendre les règles de l'assolement, à appliquer les lois de l'alternance des cultures, eux, qui autrefois, bêchaient toujours les mêmes ceps dans le même champ. Leur travail était souvent augmenté par l'extrême morcellement etl'éloignement des pièces. Au temps de la prospérité, lors des héritages, les vignes se partageaient en autant de morceaux égaux qu'il y avait d'héritiers. Elles avaient une très grande valeur et façonnées à la main, leur morcellement n'offrait pas d'inconvénient majeur. Mais aujourd'hui, pour y labourer, ensemencer et récolter, comme cela augmente le travail !

Nous avons vu entre autres, une métairie de 20 hectares en sol médiocre, et composée de 30 parcelles, dont quelques-unes étaient à plus de 2 kilomètres de la maison d'habitation. Là, un pauvre métayer, ancien vigneron du domaine, s'escrimait, avec sa famille, pour faire une culture qu'il connaissait bien peu. Evidemment, ce malheureux devait passer une partie de son temps à promener ses attelages dans les mauvais chemins avoisinant ses terres, et la somme de travail utile était de ce chef bien diminuée. Travailleur, il réussissait quand même, le maître étant bon, nous disait-il, à vivre avec sa famille, sur le domaine qui lui était confié; et la Commission, louant son courage, avait le regret de ne pouvoir récompenser une agriculture si primitive, si imparfaite.

Malg:ré tout, quelques propriétaires ont cherché, en dirigeant eux-mêmes leurs domestiques, à tirer parti de ces terres où la vigne ne voulait plus venir. Quelquesuns ont obtenu des résultats, que nous vous dirons tout à 1 iieure, en racontant sommairement les travaux de nos divers lauréats. Aucun d'eux n'a pu parvenir à des résultats approchant de ceux donnés autrefois par la vigne.

Ce qu'il fallait, c'était refaire ces anciens vignobles, c'était là le seul moyen de sortir de cette période de misère. C'est bien ce que chacun comprenait ; mais les hommes les plus actifs, les plus intelligents, occupés par les affaires commerciales qui les absorbaient, eux et leurs capitaux, ont laissé à leurs vignerons le soin des premiers essais de reconstitution. Malheureusement aussi, les terrains calcaires, ceux qui donnaient nos plus fines champagnes et qui ont été les premirs ruinés parle phylloxéra, sont d'une adaptation difficile pour les vignes américaines, et c'est là que se sont faits ces premiers essais ; ils étaient mal dirigés et dans la plupart des cas, la nature du terrain ne permettait pas la réussite. Il en a été de même pour les premiers traitements par les insecticides. Ces diverses tentatives ont par suite, été presque forcément des échecs, à la suite" desquels vignerons et propriétaires, redevenus plus défiants que jamais de toutes ces nouveautés, n'ont 1. Rapport présenté au concours régional d'Angoulême.

plus voulu voir que leurs anciennes vignes françaises, et c'est elles seules qu'ils ont voulu planter, et qu'ils ont alors soignées de façon à rendre jalouses les anciennes, celles dont il ne reste plus que des cendres dans les foyers. Leur mort, après quelques faibles récoltes, n'a pas arrêté ce mouvement de replantation.

Ce sont toutes ces raisons, particulièrement la difficulté d'adaptation des terrains calcaires et crayeux, qui ont causé l'inertie et le retard apportés aux replantations en vignes américaines greffées, là où le terrain le permettait, retard que la Commission n'a pu que constater et déplorer. Elle a pu, cependant, visiter des vignobles reconstitués, quelques plantations d'américains greffés de belle venue, un peu dans tous les cantons du département ; leur réussite suffit à prouver la possibilité de refaire utilement le vignoble dans certains terrains; terrains plus nombreux qu'on ne le croit généralement. Ces plantations feront la tache d'huile, les propriétaires voisins se mettent déjà à l'œuvre.

Parmi ces tentatives, les plus anciennes sont dues à l'initiative de propriétaires isolés, chercheurs passionnés de la viticulture. Ce sont eux qui ont été les premiers pionniers de cette noble cause, utile entre toutes. Nous avons la satisfaction de compter quelques-uns d'entre eux parmi nos lauréats, et nous sommes heureux de pouvoir leur en rendre ici un public hommage. Le haut commerce de Cognac s'est aussi mis à l'œuvre, et comprenant enfin l'utilité qu'il y avait à activer par tous les moyens la reconstitution d'un vignoble qui était sa mère nourricière, il a fondé un Comité de viticulture. Ce Comité, par ses champs de démonstration, ses distributions de plants, et surtout par les sages et utiles conseils que M. Rava/, le distingué professeur chargé de sa direction, donne aux agriculteurs, a déjà rendu d'importants services.

Nous avons pu, dans l'arrondissement de Cognac, voir quelques plantations faites à l'instigation du Comité; presque toujours, leur propriétaire s'appuyait sur l'autorité de M. Ravaz, pour justifier les pratiques culturales qu'il avait adoptées. La récente transformation de ce Comité, en Station agronomique, est la sanction officielle des résultats obtenus. Dans les terrains calcaires, on est encore à la période de tâtonnements et d'essais; mais ces essais sont encourageants; il y a tout lieu d'espérer que bientôt, grâce aux patients travaux de nos savants et de nos chercheurs, ces terrains, eux aussi, pourront se replanter.

Les résultats déjà obtenus concordent avec les observations faites parM.Viala, lors du voyage d'études qu'il fit en Amérique sur la demande du Comité central phylloxérique de la Charente- Inférieure; c'est Je Berlandieri qu'il a trouvé,

Soussant à l'état spontané dans les terrains les plus crayeux, ce sont les hybrides e Vinifera par Berlandieri qui sont les plus résistants à la chlorose dans les champs d'essais du Comité de Cognac et de la Charente-Inférieure. Cette concordance est d'un bon augure, elle nous permet de croire à la réussite définitive. Sila Charente viticole a été longue à semettre à l'œuvre, nous l'avons constaté et nous avons cherché à en indiquer les causes ; en revanche, l'agriculture générale y a bien progressé, surtout dans l'Est du département, dans les arrondissements où la vigne n'étant pas la culture principale, n'a pas, en disparaissant, entraîné avec elle la ruine du cultivateur. Dans ces régions, nous avons pu voir que chez les grands, et chez les petits cultivateurs, le progrès agricole faisait son chemin. L'usage des engrais chimiques, employés avec méthode et par suite avec profit, s'est bien répandu.

Nous avons rencontré les instruments agricoles les plus perfectionnés ; nous avons vu que les cultures fourragères y avaient pris une grande extension. On nous a montré des blés promettant un rendement inconnu à nos pères, cela dans des terres archi-maigres et fumées seulement avec des entrais chimiques. Nous avons visité une propriété où ou fait la culture sidérale, où 1 enfouissement annuel d'abondantes récoltes de légumineuses fait produire de non moins abondantes récoltes en froment.

Nous avons enfin visité de petites exploitations, dont la principale source de revenus est basée sur l'engraissement méthodique du bétail de boucherie.^ De tout cela, nous avons rapporté la ferme conviction que la crise touche bien à sa fin. Les terrains reposés après être restés plusieurs années sans vignes, seront après leur replantation selon les bonnes méthodes, plus productifs que jamais. Nous avons en outre constaté dans le département la présence de nombreuses

sociétés ou syndicats agricoles etviticoles. Ces sociétés qui ne, seront jamais trop nombreuses, sont dirigées par des hommes dévoués, auxquels les professeurs de l'Etat ne marchanderont pas leur concours; leur action est très manifeste; nous avons pu le voir à Cognac, à Aigre, à Barbezieux, à Montchaude. L'action de ces sociétés est particulièrement remarquable dans le canton d'Aigre. Par leurs publications, leurs champs de démonstration et par tous les moyens dont elles disposent, elles hâteront le moment prochain, nous l'espérons, où les Gharentes produiront à nouveau et en égale quantité ces eaux-de-vie inimitables qui ont fait notre fortune et que le monde nous envie.

En appelant tout à l'heure les lauréats, nous énumérerons plus en détail les progrès ainsi réalisés, pour qu'ils soient donnés en exemple à leurs concitoyens et pour qu'une saine émulation les engage à imiter ce qu'il y a de bien, à faire mieux s'ils le peuvent. C'est là le but principal des concours régionaux agricoles, mettre en évidence les bonnes méthodes culturales, en récompenser les auteurs pour leur faire surgir de nombreux imitateurs et accroître ainsi la force de production, et par suite la richesse de notre belle patrie.

M. Jean Marchât, au Maine-Merle, commune de Grassac, exploite comme métayer à moitié fruit un petit domaine où sa famille est depuis près de cent ans. C'est le type du travailleur économe. Abandonné par son maître à sa seule initiative, dans un sol de groie médiocre, il réussit à y vivre et à élever ses enfants. Il a de bon bétail bien choisi, emploie les engrais chimiques pour ses cultures de plantes sarclées bien réussies, cultive le trèfle, malheureusement un

Eeu cuscute. Il arrive ainsi à nourrir cinq ou six têtes de gros bétail avec un demi ectare de prairies naturelles. Pour le récompenser de ses efforts, la Commission lui attribue une médaille d'argent.

M. Mathieu Deluchapt, commune de Blanzaguet, exploite des terres également en groies très médiocre où grâce à une bonne culture et à l'emploi d'engrais chimiques il obtient des rendements satisfaisants. Ses blés, ses champs de topinambours et de betteraves tranchent nettement avec ceux de ses voisins. 11 leur donne un exemple utile que la Commission est heureuse de consacrer par l'attribution d'une médaille d'argent.

M. Louis Plauchut, aux Groies, commune de Fléac, a créé dans un sol de groie très maigre une vigne américaine greffée d'environ un hectare. C'est grâce à un fort défoncement et à un coûteux transport de terre prise dans le voisinage qu'il a pu la faire réussir. Bien que ce procédé de plantation un peu coûteux ne paraisse pas pratique d'une manière générale, la Commission croit devoir récompenser l'initiative de M. Plauchut et signaler sa réussite par l'attribution d'une médaille d'argent.

M. Auzone Aigle, au Plessac, commune de Voulgezac, est un petit métayer intelligent qui replante petit à petit le domaine qui lui est confié. Son maître lui fournit les plants de vigne, le fil de fer et le bois pour faire les piquets. Le métayer défonce le terrain à la main et fait tous les travaux de plantation, greffage et culture. Il nous montre une jolie petite vigne de 3 ans, très vigoureuse, taillée à lattes et chargée de fruits. La Commission lui attribue une médaille d'argent.

M. Jean Farges, au Maine Pepyt, commune de Chavenat, cultive un peu mieux que ses voisins. Il emploie avec intelligence les engrais chimiques, ce qui lui permet de montrer à la Commission de belles céréales et surtout de vigoureuses luzernes. La Commission croit devoir lui attribuer une médaille d'argent.

M. Michel Tripelon, à Chez-Jambon, commune d'Aignes, a défriché et défoncé 1 hectare environ de bois et l'a planté en vigne américaine. Après avoir greffé en place, M. Tripelon ne plante plus que des racines greffés. On pourrait peut-être faire quelques critiques au point de vue du choix des plants et de la taille, mais cet essai est d'un bon exemple dans la contrée, et la Commission n'hésite pas à le récompenser par l'attribution d'une médaille d'argent.

M. François Veaud, à La Ville, commune de Champmillon, présentait à la Commission plutôt une spécialité de greffage qu'un vignoble proprement dit. C'est d'ailleurs l'avis du jury qui attribue à M. Veaud une wé(/ca7/e d argent T^onr les services qu'il a rendus dans le département pour le greffage des vignes.

M. André Broussard, à la Guillcbonnerie, commune de Touvérac, est un jeune propriétaire^qui a entrepris depuis quelques années la mise en valeur d'un

domaine où il a fait de belles et vastes plantations de pommiers et autres arbres fruitiers parfaitement réussies. Il a été moins heureux pour ses plantations de vignes américaines, cependant parfaitement tenues. 11 a notamment donné une place trop large aux Othello qui souffrent visiblement du phylloxéra; ses bâtiments d'exploitation sont bien compris et la Commission croit justifiée l'attribution qu'elle lui fait d'une médaille d'anjent (grand module).

M. Pascal Combeau^ à Bel- Air, commune de Saint-Brice, a commencé en 1888 la plantation d'une vigne qui atteint aujourd'hui 8 hectares. Il a eu le bon esprit de choisirle cépage du pays, la Folle blanche, pour greffer ses plants américains. En ce moment, les vignes de M. Gombeau greff"ées sur Riparia, Solonis et Jacquez sont très vivaces et donnent les plus belles espérances. Aussi la Commission attribue-t-elle à M. Combeau une médaille d'argent (grand module).

M. Joseph André, à Vatreville, commune de Bonneville, a planté un petit clos de vignes françaises qu'il traite au sulfo-carbonate. L'installation est fort bien comprise et les résultats si remarquables que l'on ne peut guère reprocher à M. André de ne pas avoir essayé les plants américains. La Commission lui attribue une médaille d'argent (grand module).

M. Léon Cluzeau, à Puyréaux, commune de Saint-Ciers, est fermier d'une propriété de 85 hectares venant de M. de Thiac, propriété à laquelle avait été attribuée la prime d'honneur en 1861. Plus tard elle fut cultivée par un fermier (fui l'a laissée dans un état déplorable à son successeur actuel. Il réussit à grand peine à faire disparaître toutes les mauvaises graines dont cette culture néfaste a rempli ses champs. Nous voyons entre autres un semis naturel particulièrement réussi de moutardon sauvage dans une Jachère nue ; c'est, nous affirme le fermier, la troisième levée de l'année dans ce champ. Grâce à ses efforts persévérants, M. Cluzeau a pu cependant, depuis trois ans qu'il exploite, remettre en état une partie de la propriété. Il fait d heureuses spéculations sur le bétail, particulièrement en achetant des vaches laitières prêtes à mettre bas; quelque temps après il vend le veau à un boucher et la vache fraîche nourrice à un laitier, prélevant ainsi un bénéfice raisonnable. La Commission croit devoir récompenser ses efforts par l'attribution d'une médaille d'argent (grand module).

M. Frédéric Feuillet, commune de Barbezières, est propriétaire de terres de groie calcaire archi-m aigres. Ces terres, qui autrefois plantées en vignes valaient de 750 à 1,000 francs l'hectare, se vendent, nous dit-on, de 75 à 100 francs actuellement.

M. Feuillet est membre du syndicat agricole et viticole du canton d'Aigre; il y prend des engrais chimiques et de bons conseils qu'il sait utiliser. Grâce à l'emploi judicieux des superphosphates qui font merveille dans son terrain, il montre à la Commission de beaux blés et surtout des cultures de maïs à grains vraiment surprenantes dans un sol semblable. La Commission n'hésite pas à attribuer à M. Feuillet une médaille d'argent (grand module).

M. Antoine Rondeau, au Vaucaudat, commune de Juillac-le-Coq, plante et maintient avec beaucoup de succès des vignes françaises dans des sols calcaires de la Champagne. C'est grâce à des soins incessants et aussi à l'emploi d'une quantité énorme de fumier Cfue M. Rondeau obtient ce résultat remarquable. En l'absence de tout traitement insecticide, il est permis de se demander combien de temps cela durera; quoi qu'il en soit, la section du jury étonnée de voir des vignes françaises aussi vigoureuses ne peut que féliciter M. Rondeau de son initiative et lui attribue une médaille d'argent (grand module).

M. Gaudry, commune de Saint-Clair, est un négociant aimant l'agriculture ; c'est sur les conseils de M. Ravaz qu'il s'occupe depuis quelques années de créer un vignoble. Il a pris pour vigneron un jeune élève de ferme-école qui paraît aussi désireux que son maître de bien réussir. Il plante des américains tout greffes dans un terrain préalablement bien fumé et défoncé à la main à 50 centimètres de profondeur; une culture parfaite en assure la réussite et le petit vignoble ainsi créé est de très belle venue et d'un bon exemple pour les voisins. La Commission lui attribue una médaille d'argent (grand module).

M. Jean Priollaud, au Mame-Michaud, commune de Saint-Simeux, présente à la Commission un domaine de 50 hectares sur lequel il fait des efforts acharnés pour tirer parti de terres archi-maigres. La culture générale est bonne, dans certaines pièces, il sème ses blés en lignes très espacées et sarclées, seul

moyen, dit-il, d'arriver dans ce sol ingrat à faire donner une récolte au blé. Malgré cela, les rendements restent bien faibles. Dans son terrain, les vignes américaines grefl'ées sont jaunes et paraissent devoir succomber. Tant de travail mériterait cependant une meilleure récompense.

En revancbe, M. PrioUaud montre à la Commission 8 hectares de vignes françaises dont les plus âgées ont 9 ans et qui sont belles grâce au traitement par le sulfo-carbonate fait régulièrement tous les ans.

C'est ce vignoble que M. Priollaud veut encore étendre et qui est le but principal de ses efforts. L'attribution d'une médaille cVai^gent (grand module) paraît justifiée.

M. Jean-Jules Tripelon, commune de Jurignac, est possesseur de terrains en terres de petite Champagne ayant valu, nous dit-il, 8 à 10,000 francs l'hectare au temps de la prospérité des vignes et qui actuellement ne sont guère cotées plus de 1,500 francs.

M. Tripelon est un travailleur infatigable; bien qu'exploitant son domaine par métayer, il y fait d'importantes améliorations foncières. Il transporte sur les pièces du haut des quantités considérables de bonne terre qu'il prend dans les bas-fonds de son domaine où il s'en trouve une couche qui paraît inépuisable. Ajoutant à cela l'emploi d'engrais chimiques, il arrive à obtenir de très belles récoltes en blé et en plantes sarclées. La Commission regrette que le métayer ne se soit pas présenté lui-même comme concurrent et attribue à M. Tripelon une médaille d'argent (grand module) pour ses importantes améliorations foncières.

M. Firmin Montigaud, à Benage, commune de Montchaude, a notablement amélioré de vieilles prairies par d'importants travaux de nivellement et en a créé de nouvelles. Il a en outre fait de belles plantations de pommiers. L'importance de ces divers travaux et leur bonne exécution justifient amplement l'attribution d'une m,édaille d'argent (grand module).

M. Dumas^ aux Gouttes, commune de Pressignac, possède une propriété située aux confins de la Charente et de la Vienne où il n'y eut jamais guère de vignes autrefois, nous dit-il, même au plus beau temps de leur prospérité. Le sol argilo-schisteux d'une teinte rougeâtre qui se trouve bien de fréquents chaulages pour les cultures fourrages et de céréales, paraît cependant convenir aux vignes américaines, et M. Dumas, content de ses premiers essais, étend ses plantations tous les ans. Au début, il greffait en place; il y a aujourd'hui complètement renoncé pour ne plus planter que des greffes soudées et en terrain complètement défoncé. Il nous montre de belles greffes de Gamay et de folle blanche dont les plus vieilles ont 5 ans et sont en bon état de culture et de production. Son initiative sera un heureux exemple et mérite d'être encouragée par l'attribution d'une médaille d'argent (grand module).

M. Louis Sauzé, à Courlillas, commune de Montbron, a de vieilles plantations de vignes américaines greffées en sol argilo-siliceux rouge, très favorable. Ses vignes sont belles et il est regrettable que fort de ses premiers essais, M. Sauzé ne se soit pas lancé plus hardiment dans la reconstitution de son vignoble. La Commission lui reproche aussi de ne pas pratiquer régulièrement le défoncement de ses terres avant de les planter et d'employer une taille trop peu généreuse. Son exemple a cependant été utile et l'ancienneté de ses travaux justifie amplement l'attribution d'une médaille d'argent (grand module). A. Verneuil,

(La suite prochainement). Rapporteur du jary.

LA GAMELINE

La sécheresse persistante de ces derniers temps a imposé de dures épreuves aux propriétaires ; les foins ont manqué presque partout, beaucoup de semis n'ont pu lever, de sorte que l'agriculteur va se trouver aux prises avec de grosses difficultés pour nourrir son bétail. Il est donc important de faire connaître les plantes dont la végétation rapide peut permettre le semis à cette époque de l'année.

Parmi elles, il faut signaler en bonne ligne -une plante trop peu cultivée et qui peut rendre cependant de grands services, tant au point de vue industriel qu'au point de vue agricole : la cameline.

SUR LA CAMELINE. 897

Originaire de l'Asie, cette crucifère est, depuis longtemps, acclimatée en Europe. La tige rameuse, haute de 40 à 60 centimètres, porte des fleurs d'un jaune clair, auxquels succèdent de petites graines rougeâtres, enfermées dans des capsules. On a calculé qu'un pied de cameline portait, en moyenne, 20 rameaux; chaque rameau, 20 capsules et chaque fruit, 10 graines, soit en tout 9,600 graines.

Un des avantages inappréciables de cette plante est de végéter avec une extrême rapidité. En trois mois, elle a accompli son évolution; ce qui permet de la semer jusqu'en juin. De plus, elle brave bien les sécheresses de l'été, lorsqu'elles ne se prolongent pas outre mesure. Enfin, elle n'est pas exigeante sur la qualité du terrain et si, comme toutes les plantes, elle donne de plus belles récoltes dans les sols riches, elle se contente aussi de terrains légers et de qualité inférieure. Elleprétèred'ailleurs les terres meubles aux sols argileux et compacts, quelques riche qu'ils soient.

Par suite de sa rapidité de croissance, la cameline semée en ce moment, pourrait être récoltée comme fourrage, au bout de quelques semaines. Pour cet usage, peut-être serait-il préférable de semer la cameline de Riga, plus hâtive que la cameline ordinaire, plus haute et plus vigoureuse.

La cameline peut être semée depuis mars jusqu'en juin, surtout lorsqu'elle est cultivée comme fourrage. Elle se sème à la volée, dans ce cas. Quand il s'agit d'en récolter la graine, il vaut mieux faire le semis en lignes distantes de 15 à 20 centimètres. La graine, étant très fine, doit être peu recouvertes de terre. Il faut environ 5 kilog. de graines par hectare, soit 9 à 10 litres; le semis doit être fait plus épais, lorsqu'on veut avoir une bonne récolte fourragère. On éclaircit les plants, s'il s'agit de récolter des graines, de manière à les laisser à 15 centimètres les uns des autres en tous sens, et on sarcle une ou deux fois pour enlever les mauvaises herbes.

La maturité des plantes se révèle par le jaunissement des feuilles; les capsules s'entrouvent; il faut procéder à la récolte. On dispose les tiges en moyettes pour leur laisser achever leur maturité ; après quoi, on les bat au fléau ou à la gaule. La récolte moyenne par hectare est de 15 à 20 hectolitres de graines et 2,500 à 3,000 kilog. de tiges sèches.

On peut dire que toutes les parties de la cameline ont leur emploi. On se sert des tiges pour faire des balais, couvrir les habitations, chauffer les fours, faire des litières. La confection des balais est la plus usitée, la vente en étant suffisamment rémunératrice. Un hectare peut fournir un millier de balais vendus 5 francs le cent. On peut encore convertir les tiges en filasse, qui sert à la fabrication de toiles grossières, mais d'une extrême solidité. La graine peut être donnée en pâture aux oiseaux de basse-cour ou de volière.

Toutefois, il faut reconnaître que la cameline a été principalement cultivée jusqu'ici comme plante oléifère, moins cependant qu'elle le mérite. Parmentier le constatait déjà de son temps : « On a lieu d'être étonné, disait-il, formalisé même, que cette plante ne soit pas plus généralement cultivée». Il parlait évidemment, d'une façon générale, des services que peut rendre la cameline aux agriculteurs.

898 SUR LA CAMELINE.

La graine de cette plante fournit 30 à 35 pour cent d'huile; un hectare peut donc produire facilement 300 kilog. d'huile bonne à brûler, un peu inférieure peut-être à celle du colza ou de la navette, mais donnant une lumière vive et brillante et répandant moins d'odeur et de fumée que l'huile de colza. Elle peut même être utilisée pour l'alimentation, en la laissant quelques mois en repos, ce qui lui fait perdre le léger goût d'ail qu'elle possède au début.

La graine de canieline donne déplus un tourteau très riche en azote, peu aimé des animaux, à cause de sa senteur un peu forte, mais qui fait un excellent engrais, d'autant plus précieux que son odeur éloigne les insectes des terres où on le répand.

Mathieu de Dombasle estimait la cameline à sa juste valeur et avait fait à son sujet, des observations intéressantes, qu'il me paraît instructif de faire connaître.

« J'en avais fait semer dans ma pièce d'expériences, dit-il, ainsi que dans d'autres pièces voisines, qui avaient été semées en moutarde blanche et en camehne; j'avais employé, par hectare, 5 livres de graines de carottes, qui avaient été répandues à la volée, en même temps que les graines des plantes à huile. Au moment de la récolte de ces dernières, les carottes étaient assez belles, à la réserve de quelques sillons où elles étaient fort claires... La récolte fut satisfaisante et équivalente à la moitié d'une récolte de carottes cuhivées seules. »

Ailleuis, le savant agronome raconte une tentative d'un autre genre au sujet, toujours, de la cameline :

« On sait, dit-il, que, dans beaucoup de cas, deux plantes de diflérentes espèces cultivées conjointement sur le même terrain, donnent un produit sensiblement plus considérable que lorsqu'on cultive chacune à part, probablement, parce que chaque plante est moins gênée par le voisinage d'une plante d'une espèce différente que par celui d'un autre de sa propre espèce. Gomme, d'un autre côté, je savais que la cameline et la moutarde blanche parcourent, à peu près, dans le même espace de temps, les périodes de leur végétation et que le mélange des deux graines ne peut diminuer leur valeur pour la fabrication de l'huile, quoiqu'il soit très facile de les séparer par le crible, si on le désirait, j'ai essayé de semer ces deux plantes ensemble, en mélangeant les graines par moitié. L'essai a été fait sur vingt ares de terrain. La récolte était beaucoup plus touffue que dans les sillons voisins où l'on avait semé à part de la moutarde blanche et de la cameline. Les plantes grainèrent parfaitement bien ; la maturité des deux espèces eut lieu en môme temps et le produit en graines a été de 3.60 hectolitres, soit par hectare, de 18 hectolitres. »

Ces intelligents essais du savant agriculteur sont intéressants à connaître; ils peuvent être toujours mis en pratique.

G. DE DUBOR.

ETAT DES RÉCOLTES EN VENDÉE

Fonfenay-le-Comte, 28 mai 1893.

Les pluies qui sont tombées, la semaine dernière, ont enfin apporté à nos campagnes l'humidité dont elles avaient si grand besoin ; malheureusement, le ciel s'éclaircit, l'air s'échauffe et nous semblons entrer dans une nouvelle période de sécheresse. On a planté, depuis huit jours, de nombreux champs de choux et de betteraves, on a semé des maïs et d'autres plantes fourragères, destinés à atténuer la disette dont nous sommes menacés. Les premières coupes des prairies naturelles et artificielles n'ont rien valu. Les blés, dans les bonnes terres, ont épié assez régulièrement ; ils laissent beaucoup à désirer dans les sols légers.

Le seigle de Schlansted que nous avons récolté le 7 juillet, en 1892, sera mûr cette année dans les premiers jours de juin.

La vesce velue n'a pas trouvé, dans nos terrains calcaires, des conditions

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favorables à son développement; sa vigueur ne peut être comparée à notre vesce du Poitou. Une partie de notre collection de pommes de terre est déjà fortement a teinte par le Phytophthora infestans. Nos carrés sont, en ce moment traités avec la bouillie cupro-sodique, dont la formule a été donnée dans le dernier ouvrage de M. Aimé Grirard.

La consoude du Caucase va nous donner sa troisième coupe et nous en obtiendrons certainement deux autres d'ici la fin de l'été. Cette plante ne vaut pas assurément le trèfle et la luzerne, mais; dans des années comme celle-ci, elle peut rendre de grands services, car ses racines qui pénètrent profondément dans le sol, lui permettent de végéter et de croître par les temps les plus secs. Mais il faut un terrain bien labouré, abondamment fuméetpurgé de toute berbe parasite.

Malgré les tristesses de l'beure présente, le concours régional d'Angoulême a eu un certain éclat. Les délégués des Associations agricoles ont demandé que le nombre des concours fût ramené à huit. Un semblable vœu sera certainement émis dans toutes les réunions qui auront lieu cette année. E. Boncenne.

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