CONSERVATION DE LA BETTERAVE EN SILOS
J'ai cependaut remarqué qu'elle vient mieux dans les endroits où la terre contient le plus d'engrais, et l'année prochaine, j'ai l'intention d'en mettre pour activer la végétation.
J'ai aussi semé de la vesce velue dont on parle tant depuis quelques années, elle est très bien levée. Ferdinand Lemaire,
CiiltiTaleiu à Nomaiii (Nord).
Les amateurs et les fermiers qui entretiennent une basse-cour, par distraction ou par routine, se demandent parfois, quand ils n'ont rien de mi(!ux à faire : « Est-il avantageux d'élever des volailles? » A cette question qui vient à l'esprit de tout le monde, cultivateurs et rentiers se répondent mentalement : noua en doutons.
Sans discuter si ceux qui émettent cette opinion sont de piètres ou d'excellents éleveurs, il est juste de remarquer oue celui qui paie régulièrement son grainetier, que ceux qui savent ce que la culture des céréales exige de façons et d'avances, et qui mettent les produits de la basse-cour en comparaison de la valeur marchande des graines consommées sont capables d'évaluer les bénéfices dune exploitation de ce genre, aussi leur jugement mérite qu'on s'y arrête et les raisons sur lesquelles il s'appuie valent une minutieuse analyse. L'amateur des villes, qui achète tout ce qu'exige l'alimentation de ses oiseaux, la fermière des campagnes, qui puise dans la grange, au tas des céréales vannées, l'avoine de ses pondeuses, font, sans qu'ils s'en doutent, un échange pernicieux : celui qui conserverait son argent, celle qui vendrait son grain, agiraient au mieux de leurs intérêts; car, pour nous qui avons spécialement étudié le problème de la production à bon marché, nous sommes en mesure d'aflirmer que l'alimentation des volailles par le grain pur, cause infailliblement la ruine de l'aviculteur, quelle que soit la race qu'il se propose d'exploiter. Toutes les industries d'élevage entraînent ceux qui les professent à des conséquences fatales s'ils sont entichés de l'alimentation par les céréales : la déconfiture récentede plusieurs marchands de poules de luxe, connus cependant pour vendre cher, en est la preuve convaincante; le discrédit dans lequel est tombé l'élevage des oiseaux de basse-cour, en ces dernières années, en est la confirmation.
C'est sans doute un paradoxe que de discréditer l'emploi des céréales pour l'alimentation de la vol.iille, mais les paradoxes du jour sont les vérités du lendemain.
Jetez un coup d'oeil sur les mercuriales, et vous constaterez que les graines consacrées par l'usage à la nourriture des oiseaux comestibles, forge, le maïs, l'avoine, le froment, le sarrasin, le petit blé, valent de 14 francs à 22 francs l'hectolitre. En raison du trafic considérable auquel donnent heu ces di\erses graines, les prix varient peu d'une province à l'autre, aussi les bases des calculs qui vont suivre sont-elles indii-cutables.
Il est avéré que la consommation quotidienne d'une pondeuse florissante, prise dans un poulailler de poules communes, et de race rustique, ne peut être inférieure à deux décilitres de grain frais, c'està-dire, un litre en cinq jours. Cette faible proportion est celle de la
nourriture distribuée, la poule vagabonde la complète; mais, comme toutes les volailles ne jouissent pas d'un parcours illimité, comme la séquestration est le lot d'un grand nombre, et des plus belles, il importe de faire observer que la ration de nourriture quotidienne est le minimum de subsistance réservé aux pondeuses parquées, aussi bien qu'aux volailles couveuses.
Or, en supposant que les poules ne reçoivent pas autre cbose que deux décilitres de grain par jour, cela fait une consommation annuelle de 73 litres, en comptant 365 jours par an. A 22 francs l'hectolitre de froment, la dépense sera de 16 fr. 06 ; à 18 francs l'hectolitre d'orge, elle sera de 13 fr. 14; à 16 francs l'hectolitre d'avoine, elle sera de 11 fr. 68 ; à 14 francs l'hectolitre de sarrasin, elle sera de lOfr. 22centimes.
On avouera que ces chiffres de consommation n'ont rien d'exagéré, le décilitre équivalent à une poignée de grain par tête ; si, par générosité, l'éleveur double la dose, la dépense par poule augmentera d'autant.
Admettez que l'aviculteur compte rentrer dans ses déboursés par la vente des œufs et qu'il ait réglé ses frais de production sur les chiffres que nous venons d'inscrire. Keconnaissons-lui la propriété exclusive d'une race de pondeuses qui produisent chacune 120 œufs par an; de pareilles poules ne sont pas communes dans nos villages de France, au dire des braves gens; favorisons-le d'un débil exceptionnel, sur les marchés de province, aux plus riches coquetiers, à 0 fr. 80 la douzaine, en moyenne ; car, si les œufs se payent 1 fr. 50 l'hiver, ils ne s'achètent que 0 fr. 60 durant l'époque de la ponte. Les œufs d'hiver étant moins nombreux que ceux d'été, le taux de 0 fr. 80 peut être considéré comme particulièrement rémunérateur, les expéditeurs aux Halles centrales en savent quelque chose, car les prix du gros ne sont jamais aussi élevés que ceux du détail, et les frais de transport diminuent les bénéfices. Dix douzaines à 0 fr. 80 font 8 francs.
En reportant ce chiffre de recette vis-à-vis des chiffres de dépenses, on comprendra que les frais seront toujours supérieurs au produit, tant que le prix des céréales ne sera pas notablement diminué, tant que la ponte n'atteindra pas vingt douzaines par poule, tant que les œufs n'atteindront pas acquéreur à 15 francs le cent. Encore, si ces conditions se réalisent, faudrait-il renoncer au froment.
Les esprits subtils, les extracteurs de quintessence, critiqueront ce raisonnement. Il est certain, diront-ils, que la vente seule des œufs ne peut couvrir les frais, mais, par une exploitation mixte, en y ajoutant la vente des poulets, on arrive à surpasser la dépense.
Nous n avons pas à nous occuper ici d'élevage, il s'agit d'alimentation comparée à la production ; si vous croyez récupérer vos dépenses en vendantune partie d'œufs et des couvées de poulets, vous embrouillez la question sans l'éclaircir.
Une poule qui élève des poussins ne pond plus ; elle reste deux mois et dix-sept jours improductive avant de recommencer une nouvelle ponte, à dater du jour de l'éclosion, pour peu qu'elle conduise, et sans compter les vingt-et-un jours de l'incubation, soit trois mois et demi, dépensés pour une compagnie de huit à dix poulets. Comme le temps de la couvée est pris sur la saison de ponte, cela se défalque au débit
des œufs par quatre douzaines, en y comprenant celle prise par la couvée.
Si la couvaison est entreprise par des poules spéciales, si l'opération est confiée à des dindes, si l'on traite les œufs par incubation artificielle, il faut ajouter, au prix de revient des poulets, Tentretien d'auxiliaires dont le produit est nul, l'amortissement du capital d'achat des appareils ou des oiseaux. Cela fait doubles bouches et doubles frais, et le prix des aliments ainsi que l'appétit des oiseaux n'ont pas varié.
Considérez maintenant l'autre côté de la question, la culture intensive de l'œuf, la plus productive, la fabrication du poulet à profusion. Dans ce cas, l'objectif de l'aviculteur se déplace, la vente des œufs n'est plus qu'accessoire, elle ne porte que sur les infertiles. Le producteur bien outillé estime que chaque pondeuse procure 50 pour 100 de poussins d'avenir, soit la perspective nette de soixante poulets à trois francs, livrés par caj eaux, sans escompte et sans tare aux expéditeurs. Il y ades privilégiés qui vendent leurs poulets huit francs pièce, ceux-là connaissent leur métier, ils ont une clientèle attitrée; nous n'écrivons pas pour les étoiles du gavage, ni pour les ténors de laviculture, mais pour les débutants, les humbles, les astres de l'avenir!
Le prix de trois francs est la valeur ordinaire du poulet moyen, en gros. Voilà donc un produit assuré de cent cinquante francs qui compense les achats de céréales absorbées par les pondeuses, et l'éleveur serait en droit de se réjouir si la nourriture des soixante poulets bons à vendre n'exigeait des farines très pures, pendant les six premières semaines, des friandises^ des condiments, des poudres toniques, enfin une alimentation à base d'orge qui, après quatre mois et demi de durée, a coûté par tête autant que l'appétit d'un adulte pendant six mois.
Reportez-vous aux chiffres ci-dessus énoncés, placez devant chaque dépense annuelle, la somme de six francs, valeur marchande d'une paire de poulets, et vous lirez en face la somme que vous avez déboursée pour leur élevage. Même en les nourrissant de sarrasin, vous perdez 4 fr. 22 sur la paire ! Jugez des autres graines?
Les prix des céréales sur lesquelles nos observations sont établies peuvent se contrôler, aussi bien que le prix moyen des poulets demigras sur nos marchés de province ; enfin, les critiques sévères, avides de vérité, feront l'expérience suivante, qui servira de conclusion à cette première partie de notre travail. Ils pèseront 150 grammes de graines, quantité que les aviculteurs de carrière estiment comme suffisante à la mise en condition d'une pondeuse libre, et ils seront convaincus qu'il faut une certaine frugalité de la part d'un oiseau vorace et avide, pour se contenter d'une si maigre ration ; ils resteront persuadés que de centcinquante grammes à deux décilitres, il n'y a pas loin, et que l'abandon des céréales pures relativement à l'alimentation des oiseaux de bassecour n'est pas une fantaisie.
lléaumur, le seul de nos savants qui ait entrevu la disproportion qui existe entre la consommation d'une poule nourrie de céréales et sa production, avait eu l'idée ingénieuse de soumettre les graines à l'ébullition pour diminuer le prix de l'hectolitre; il paraît que les poules du grand homme ne s'y trompèrent pas et que la dépense ne fut pas diminuée. Quelques lettrés, châtelains de province, renseignés sur les tra-
vaux avicoles de Réaumur , répétèrent ses expériences ; les résultats furent les mêmes : l'économie pour deux sortes de graines n'était pas compensée par les frais de cuisson. Depuis ces tentatives, inconnues de la généralité des éleveurs, on a persévéré, par tradition, dans la voie funeste de l'alimentation parles céréales, on distribue toujours le grain à volonté, sans se rendre compte que, à ce prix, l'élevage des canaris chanteurs, frisés, jabotés, hauts sur pattes, est beaucoup mieux rémunéré. Néanmoins, la manie ruineuse de distribuer des céréales s'éternisera, parce que ça va très vite, que ça ne demande pas de préparation. Quand on veut jeter son argent par la fenêtre, on ne s'y prend pas autrement, c'est vivement fait : il ne faut qu'allonger le bras et ouvrir la main. Les lecteurs initiés aux coutumes de l'aviculture industrielle vont se récrier, objecter qu'il n'y aurait ni gavage, ni élevage possibles sans farines d'orges et de maïs! A quoi nous répondrons que les industriels qui produisent les oiseaux comestibles, les poulaillers qui raflent les volailles dans les campagnes pour les soumettre au gavage, basent leurs opérations sur un prix d'écoulement spécial à la clientèle qu'ils visent, et qu'ils n'ont aucun souci de la production à bon marché. Cependant, s'ils se donnaient la peine de calculer exactement leurs achats de farines, ils s'apercevraient que leurs bénéfices sont for! minces, même en vendant leurs volailles sur le pied de 4 francs le kilog.
Le nombre des acquéreurs disposés à payer un poulet 3 francs étant plus grand que celui des gourmets qui n'estiment que les volailles pesantes, tous les producteurs de chapons ne gavent pas et l'alimentation demeurant coûteuse, il s'ensuit que les termes de l'équation ne changent pas, ce sont ceux que nous avons posés dès le début : 8 francs pour la valeur totale de la ponte, 3 francs pour celle du poulet, soit 150 de produit annuel par la culture intensive.
A l'aide de ces chiffres, qu'on ne nous accusera pas d'avoir grossis à dessein, nous allons résoudre le problème delà nourriture économique des volailles. Pour les poules pondeuses, aussi bien que pour les oiseaux destinés à la vente, la méthode actuelle d'alimentation est désastreuse, elle ne supporte pas l'examen, on peut même dire qu'elle augmente la misère des petits aviculteurs. Il convient donc, si l'on veut retirer un bénéfice de la vente des œufs, de la conduite des couvées, de renoncer à l'emploi des graines à 14 francs l'hectolitre et au-dessus. Et nous voici ramenés au rêve de Réaumur, à l'obligation de réduire le prix de l'hectolitre de nourriture au taux le plus bas possible, afin d'obtenir sur les marchés le plus fort bénéfice probable. Ce rêve de Réaumur est réalisable; l'entrevoir;, c'est le rendre effectif. Mais par quoi remplacer les céréales pures? Trouverons-nous à meilleur compte des substances nutritives appropriées aux besoins organiques de l'oiseau? Un régime nouveau n'aura-t-il pas d'influences fâcheuses sur la descendance des reproducteurs, sur leur fécondité? La qualité de leur chair, la blancheur, la finesse de leur peau n'en seront-elles pas atténuées?
{La suite prochainement) Paul Devaux.