‹ Journal de l'agriculture (volume 4)Chapitre 188 sur 737 · COMMENT LA SPÉCULATION GOUVERNE LE PRIX DU BLÉ · texte numérisé non relu

COMMENT LA SPÉCULATION GOUVERNE LE PRIX DU BLÉ

l'appelle en Amérique Roi de l'Elévateur (Elevator Ring), peut ne posséder que 50,000 quintaux dans ses docks, les avoir achetés 20 fr. le quintal et les revendre 19 fr., tout en gagnant beaucoup d'argent. Comment? En vendant, ce qui s'est vu (voir circulaire de M. Lindblom), cinquante fois la quantité qui est réellement dans ses docks. Car par cette opération de vente fictive, il touchera cinquante fois 4 pour 100 de la valeur de la marchandise supposée, tandis qu'il ne déboursera ces frais que sur la cinquantième partie. Supposons des chiffres et faisons-les gros pour mieux faire saisir l'opération. Le Roi des élévateurs, ou vendeur ou baissier, appelez-le comme vous voulez, a payé 50,000 quintaux, 1 million de francs ; il les revend à 1 franc de perte, ce quilui faitperdre 50,000 fr., mais il en a vendu cinquante fois autant qu'il n'a paspayés, qu'il vend aussi 19 fr. sur lesquels d'abord il ne paye rien, puisqu'il ne supportera la différence qu'à la condition d'une hausse bien invraisemblable avec toutes ses manœuvres, et sur lesquels il gagnera toujours 20 pour 100, c'est pour les droits. Calculons l'opération : 50.000X50,000 = 2,500,000 quintaux à 19 fr. Le vendeur perd 50,000 fr.; nous l'avons vu, et il gagne 1,900,000 fr. de droits, d'où un bénéfice net de 1,850,000 fr. si l'opération durait un an, de 925,000 fr. pour une vente à six mois, de 462,000 fr. pour une vente à trois mois, de 231.250 fr. pour une vente à six semaines, de 38,540 pour un terme de huit jours. Donc rien à perdre et tout à gagner. L'acheteur pressé par l'espérance d'une amélioration des cours, vu l'offre en baisse, perdra Je plus souvent (nous savons qu'en fait il a perdu neuf fois sur dix depuis des années), le vendeur restera le roi des élévateurs et l'ours du marché.

Est-ce assez clair? Quelle différence entre ce métier et celui de l'usure? Je ne regarde pas l'autre côté de la question, côté des fermiers, et je ne veux rien savoir du taux des avances qui leur ont été faites. C'est le Mont-de-Piété du producteur ! C'est la prime immorale de l'organisation du capital sur le travail et les besoins du fermier.

Mais me direz-vous, tout cela c'est du raisonnement. Non. ce n'est pas du raisonnement. Le calcul est du raisonnement. Le fait, je le tiens des travaux, des confidences rendues publiques par Smith, je le tiens de Robert Lindblom, ces deux témoins de Liverpool et de Chicago, je le tiens d'autres faits que je vais encore raconter et que je raconterai tant et tant qu'on finira par les lire et les comprendre et y croire, malgré tous les sophismes et les formulés soi-disant économiques.

Dans l'été de 1895 (nouvelle lettre de Smith, au Times, 24 décembre 1895), les elevators Kings ont amené une panique sur la valeur du blé par rapport aux prix de l'automne et de l'hiver et puis ils ont fermé leurs magasins, ils ont mis les scellés sur les portes de leurs docks pour emjDêcher les blés d'en sortir. Ces docks ne contenaient pas moins de 50 millions de boisseaux (bushels) c'est-àdire de 17 à 18 millions d'hectolitres, dont la plus grosse partie était disponible, c'est-à-dire sortable pour une livraison en vue des ventes à « option », c'est-à-dire des ventes à terme. Ils ont, en fermant leurs portes de sortie, affamé les meuniers américains, ils ont amené une rareté artificielle, d'où hausse pour le terme qui s'élève en quelques mois à près de 50 pour 100. Cette hausse s'est répandue sur toute l'Europe tout comme la panique précédente l'avait fait. Quand ils eurent de la sorte préparé leurs fondations et accaparé tous les baissiers, c'est-à-dire pris toutes les positions à la baisse, ils jetèrent tout leur stock sur le marché à terme et les prix baissèrent de 25 pour 100'.

Cette gigantesque spéculation est due à l'action continue du jeu à la baisse et de la possession d'élévateurs ou docks. Lindblom a démontré dans la circulaire que j'ai traduite dans le n" 1525 du Journal de V Agriculture, que la propriété d'un élévateur était à elle seule un moyen infaillible de tirer des grands avantages des marchés fictifs par le paiement des droits désignés sous le nom de droits de transport sur le total des marchandises fictives qui font l'objet de la spéculation ou « options ». Smith nous prouve que ces propriétaires de docks, l'été dernier, enjouant à la baisse, après avoir amené une hausse factice considérable (il dit 50 pour 100) sur le blé, ont réalisé d'énormes bénéfices par une dépréciation subite de 25 pour 100. On ne manque pas de se rappeler que pour jouer à la baisse, il faut être vendeur, et que la différence des cours se soldant

1. Ces chitTres sont traduits de la lettre de Smith, je ne peux en contrôler l'exactitude.

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