‹ Journal de l'agriculture (volume 4)Chapitre 189 sur 737 · COMMENT L.\ SPECUL.\T10N GOUVERNE LE PRIX DU BLE · texte numérisé non relu

COMMENT L.\ SPECUL.\T10N GOUVERNE LE PRIX DU BLE

par le paiement d'une différence en argent, plus la baisse est considérable plus grand est l'avantage du vendeur. Cette idée est si peu familière à l'esprit et répugne tellement à la nature réelle d'une vente que l'on ne peut se la mettre en tête que par suite d'un effort pénible de la volonté. Toujours on se demande : comment se fait-il qu'un vendeur ne soit pas heureux de voir hausser les prix de sa marchandise? Il semble que puisqu'il vend du blé. il doit désirer vendre le lus cher possible. On oublie toujours et malgré soi que ce vendeur n'a pas de lé, qu'il ne doit jamais en avoir qu'un approvisionnement apparent, mais pas pour livrer ce qu'il vend : on oublie toujours que le prix est fixé le jour du marché et qu'il est réglé le jour du terme, et qu'il faut que le blé soit déprécié dans son cours pour que le vendeur gagne. Je répète donc toujours la même chose pour que cette chose se grave dans la mémoire du producteur qui lit ces pages, afin qu'en saisissant le mécanisme de ces jeux perfides, il acquière l'inébranlable conviction qui seule donne le zèle des réformes.

Je suis sur qu'il reste cependant un grand fonds d'hésitation à croire, non à ma sincérité, mais à l'exactitude des renseignements que je transcris et des conséquences que j'en lire.

La grande objection (je l'ai faite moi-même à Smith), celle qui sert de cheval de bataille aux partisans de l'état de choses actuel, c'est que l'on n'est pas entièrement certain que ce jeu qui, depuis 1883, a du être une des causes les plus persistantes de la dépression des cours, ne puisse pas aussi bien servir à leur relèvement. Ces mêmes baissiers qui ont toujours réussi depuis LS83 (date de l'établissement des Chambres de liquidationi ne se mettront-ils pas eux-mêmes à la hausse? Ou encore, comment se fait-il qu'il y ait encore des joueurs à la hausse puisque, fatalement, ils sont entraînés à des pertes qu'ils paient et qui les ruinent? Ces objections sont très sérieuses; elles me mettent souvent moi-même dans l'embarras; cependant, elles ne sont pas sans réponse.

Voici celles que je propose à l'examen des gens soucieux de démêler la vérité dans cette sérieuse difficulté.

D'abord, j'invoque le fait qui n'est pas discutable; il faut regarder comme un point d'histoire économique démontrée que depuis 1879 à peu près, en Angleterre et en Amérique, les ours ou baissiers l'ont toujours emporté sur les haussiers ou taureaux. Cette constatation, considérée comme indiscutable, donne à penser naturellement que cette prédominance de la baisse obéit à une loi qu'il faut découvrir.

Cette loi, je la rencontre dans le fonctionnement nécessaire de la spéculation sur différences ou marchés fictifs. En effet, voici deux joueurs en présence : au lieu de chevaux comme on fait aux courses, ils parient sur des cours ; quel sera le cours favori pour l'acheteur? Celui qui sera présenté comme le plus bas, puisqu'il a besoin d'une hausse. Suivant le raisonnement le plus naïf, suivant la logique spontanée, plus le cours est bas, plus il a de chance de remonter et de facilité pour le faire. A côté, en effet, de ce blé imaginé pour les besoins de l'opération, il existe réellement du blé qu'il faut vendre à un cours quelconque et qui ne peut pas tomber absolument à zéro. Cette marchandise réelle peu ou prou aura toujours une certaine influence sur la fixation du prix. Pour engager l'opération, il faudra une offre; cette offre ne peut être faite que par un vendeur; ce vendeur, pour tenter le gogo qui va faire sa contre-partie, va proposer son marché à un taux très bas. Cette proposition attirera le naïf, car, Smith a remarqué que les acheteurs étaient rarement des spéculateurs professionnels : ce sont des gens allumés comme on dit entre joueurs de bonneteau. Le vendeur court-il de gros risques? Non, il en courrait s'il était obligé de livrer; mais, nous savons qu'il n'y a pas de livraison forcée et que le marché sera terminé par le paiement d'une diff'érence. Le marché n'est pas plutôt conclu que le vendeur proposera de nouvelles ventes à un prix encore inférieur. Nous savons que ce vendeur est en même temps propriétaire d'élévateurs de docks à blé ; nous n'avons pas besoin de dire qu'il est un gros capitaliste et qu'il a à sa disposition tous les moyens d'accaparement, toutes les facilités de gagner de l'argent, par la perception des droits de transport^ même si par hasard ses efforts pour la baisse ne réussissaient pas à déprécier les cours dans le délai imparti pour le terme de l'opération.

Il faut encore se rappeler que la liquidation se fait tous les jours et que souvent les différences à payer, assez minimes par elles-mêmes, ne deviennent im-

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