‹ Journal de l'agriculture (volume 4)Chapitre 190 sur 737 · COMMENT LA SPÉCULATION GOUVERNE LE PRIX DU BLÉ · texte numérisé non relu

COMMENT LA SPÉCULATION GOUVERNE LE PRIX DU BLÉ

portantes que par leur multiplicité. Il faut se rappeler que ces liquidations déterminent le prix réel de la marchandise et que la hausse, si elle survient, est le plus souvent laite à une époque lointaine de l'époque des récoltes, quand les vrais hesoins de la consommation se font sentir, mais aussi quand le fermier est dessaisi de son blé, de sorte qu'il ne profile presque jamais de cette aubaine. N'oublions pas surtout (voir la circulaire de Lindblom) que les acheteurs paient toujours les fameux droits qui ne sont jamais à la charge du vendeur.

Ainsi acculés par la puissante action des vendeurs, prêteurs sur consignation, collecteurs de taxes multiples, gros capitalistes, ils liquident leur position en revendant à n'importe quel prix, que ces reventes involontaires se font à des prix ingouvernables pour eux et qu'en fait ils sont ruinés.

Une autre forme de l'objection est encore plus saisissante; je ne le dissimule pas : la voici dans toute sa rigueur. Mais puisque les choses sont ainsi déterminées, comment trouve-t-on encore des acheteurs? Je me le suis demandé bien souvent. Voici ma réponse. Il doit y avoir dans ce phénomène une action particulière des courtiers. Le jugement si remarquable à tous les points de vue du Tribunal de commerce, du mois d'août 1895, que nous avons analysé dans le Journal., nous montre comment on rencontre en province des spéculateurs absolument étrangers au commerce du blé ou des sucres, négociants embarrassés, rentiers déplumés par des causes multiples, propriétaires aux abois, qui tentent la fortune, séduits par des offres alléchantes. Suivant Smith, ce seraient des petits capitalistes, ce que je pourrais appeler des timides, des profanes, ou des pigeons voyageurs qui laissent leurs plumes dans les griffes des vautours de haut vol. Le gros spéculateur, le puissant capitaliste est, dans les cracks de Bourse, le seul qui sache encore gagner de l'argent : c'est lui que l'on voit dans les après-midis de panique jetant dans le péristyle des paquets de titres dont le poids fait trembler les détenteurs timides ou de condition médiocre. C'est la même chose sur le marché fictif des blés, avec cette différence que le vendeur ne pourra pas être obligé à un moment donné de livrer la marchandise ^

El puis, il faut bien dire, avec Lindblom, que l'acheteur devient de plus en plus rare. Ce spécialiste se plaint de l'affaissement du marché de Chicago et son but, dans sa circulaire, est bien moins de sauver le blé de l'avilissement des prix que de sauver le marché de Chicago qui meurt de langueur.

Maintenant, considérons encore que la spéculation à la hausse se ferait par l'action des vendeurs actuels de Chicago s'ils y trouvaient à un moment donné l'espoir d'un gain sérieux. Si la guerre éclatait entre l'Amérique et l'Angleterre, la famine serait un des dangers certains de la Grande-Bretagne. La G-rande- Bretagne ne produit presque plus de blé. Elle est à la merci du commerce d'importation tel qu'il est actuellement organisé. Voici comment s'y prendraient les « Rois des Elévateurs ». Ils enverraient des ordres à leurs agents de Liverpool ou de Londres, d'acheter de 5 à 10 millions de quarts de quintal (12 kilog.) de blé, sous forme de marchés à terme livrables par exemple de janvier à juin 1896, ils en exigeraient la livraison, et refuseraient de les revendre à aucun prix : la famine menacerait alors la Grande-Bretagne. Avec le système actuel la chose serait absolument possible, il en résulterait en effet un énorme avantage pour les spéculateurs. Une opération de ce genre amènerait sûrement un accaparement dans les docks anglais, par ce fait que toutes les importations d'Amérique, d'Argentine, de Russie, de l'Inde, etc., seraient empêchées par ces opérations à terme de vente à brève échéance, représentant (à l'origine) des blés non réels. En effet, les importations véritables ne serviraient qu'à alimenter ces achats qui auraient été faits sur des marchandises non existantes. De là, accaparement de toutes les opérations à terme, revente en temps opportun des vendeurs, combinée avec les achats des bulls en vue de la hausse, de jour en jour ; il se produirait une hausse de 150 pour 100.

Oui, voilà le tableau sinistre que Smith nous présente non sans vraisemblance. Mais est-ce une hausse de cette sorte qui relèverait le prix du blé chez le cultivateur et pour combien de temps? et ne serait-ce pas encore là une viciation évidente de la loi de l'offre et de la demande?

L Dans tout cet article comme dans mes précédentes communications, je ne parle jamais du marché français, dont je me réserve d'étudier le l'onclionnemenl. D'ailleurs, c'est le marché américain et le marché anglais qui fi.veut les cours.

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