OBSÈQUES DE M. LE MARQUIS DE DAMPIERRE
Discours de M. Louis Passy, secrétaire perpétuel, au nom de la Société nationale d'agriculture.
Il appartenait à la Société des agriculteurs de prendre la parole la première et de faire éclater, dans l'effusion de sa reconnaissance, la douleur que nous inspire la mort de son cher président, le marquis de Dampierre. Il appartenait aussi à la Société nationale d'agriculture, dont il était le vénéré doyen, de s'associer au deuil que prend aujourd'hui l'agriculture française.
Notre compagnie, dès 1863, avait donné l'hospitalité à celui dont elle tenait à reconnaître le passé et dont elle aimait à pressentir l'avenir. L'économie des animaux et la viticulture étaient déjà ses études favorites. 11 avait publié ce livre sur les races bovines de France, d'Angleterre, de Suisse et de la Hollande, qui lui mérita nos suffrages. Il était déjà sous le charme et la domination de la viticulture dont il se constitua le défenseur par la science et la législation. Pendant trente années il n'a cessé de nous apporter les réflexions d'un praticien éclairé sur les questions spéciales que soulève l'agriculture des Landes et de la Saintonge. Dans les Landes, il avait déjà transformé son domaine de Mineur, qui lui valut en 1865 la prime d'honneur : dans la Saintonge, il entourait de ses soins les plus affectueux ce domaine de Plassac qui était le foyer de sa famille, qui fut le théâtre de sa vie agricole et qui doit être sa dernière demeure.
Mais ce n'était pas dans le cercle restreint de nos discussions scientifiques que
f»ouvaient s'enfermer un caractère aussi ardent et un esprit aussi ouvert à toutes es actions généreuses. Il devait être emporté par la confiance publique dans ces mouvements politiques d'oiî sortirent les grandes Assemblées de 1848, de 1849 et de 1871.
Au milieu des périls et des luttes de ces époques troublées, sa vaillante loyauté le mit aisément à la hauteur de sa tâche. Je l'ai vu, dans l'Assemblée nationale de 1871, marcher la main dans la main avec deux de nos éminents confrères, ses amis, le comte de Bouille et le marquis deYogûé. Nous avons traversé des heures bien cruelles, nous avons supporté les mêmes angoisses patriotiques; mais jamais nous ne nous sommes trouvés plus d'accord qu'en ces moments Heureux où l'agriculture entrait en scène. C'est M. de Dampierre qui fut chargé de ce célèbre rapport sur la création d'une école supérieure d'agriculture, et ce rapport est à la fois une page d'histoire et le titre de fondation de l'Institut national agronomique. Pendant l'assemblée nationale, il a tenu le drapeau de la science ajncole. Ne l'oublions pas.
Mais ni la Société nationale d'agriculture, ni les assemblées politiques ne devaient être le grand honneur de sa vie.
Le marquis de Dampierre portait dans la vie civile l'attitude martiale et courtoise, le caractère résolu et indépendant dont on se plaît à faire le type d'un soldat. Il convenait merveilleusement à cette fonction de président de la Société des agriculteurs de France, qui avait eu sa période diplomatique avec Drouyn de Lhuys et qui devait avoir sa période militante avec le marquis de Dampierre; car, à la tête de la Société des agriculteurs, il fut contraint par les événements à prendre le rôle d'un général, à mener pendant dix-huit ans de rudes campagnes pour la défense de l'agriculture française, et après avoir remporté des victoires il est mort sur le champ de bataille, à la veille du jour où ses fidèles compagnons d'armes allaient, au nom de douze mille hommes, se réunir dans leur session annuelle et l'acclamer encore une fois.