CRÉATION D'UN CHAMP D'EXPÉRIENCES VITICOLES JURASSIEN
d'essai en viticulture. Est-il possible, pour une région donnée, le Jura, par exemple, de rassembler, de résumer, pour ainsi dire, tous ces champs en un seul ?
Evidemment non, si l'on entend par champs d'expériences des champs de recherches, de phénomènes rares; mais je crois la chose non seulement possible, mais pratique et avantageuse, si l'on se borne à l'obtention de résultats moyens.
.le m'explique. Si vous avez quelques œuvrées en terrain blanc à 90 pour 100 et quelques autres en argiles compactes, sans pente, impossibles à assainir, il J'aut reconnaître que l'ensemble de votre vignoble offre, au contraire, d'excellents terrains argiio-calcaires ou siliceux assez sains et que la dose de cet ennemi terrible, le calcaire^ y dépasse rarement 50 pour 100. J'abandonne donc volontiers à leur malheureux sort — comme M. Viala l'a fait pour la Côte-d'Or, dont il a déclaré un dixième irreconstituable — les sols exceptionnellement mauvais, pour m'occuper de la généralité de votre vignoble. Libre aux propriétaires ainsi délaissés de procéder à des essais spéciaux. Mais il me semblerait absolument illogique de demander à l'infime minorité des enseignements destinés à la majorité.
En somme, que voulons-nous? Quel but nous proposons-nous? Atteindre la lune?... faire des communications à l'Académie des sciences? ou bien rendre tout bonnement service au plus grand nombre possible de nos braves vignerons, de ces travailleurs si méritants, si intéressants, et nous rendre service à nousmêmes, avouons-le, en venant en aide à ces précieux auxiliaires, sans la collaboration desquels nos domaines n'auraient plus de valeur?
Eh bien! si c'est là le seul but que nous voulions atteindre, laissons la science tranquille et faisons beaucoup de pratique; rapprochons-nous le plus possible des conditions réelles, des diflerentes phases de la crise phylloxérique, telle qu'elle se présente pour un propriétaire et non pour un savant.
Supposons un petit propriétaire arrachant sa" vigne pour la replanter de suite; je suis loin d'approuver ce mode de faire, mais j'en constate, hélas! la déplorable nécessité pécuniaire.
Son terrain, assez calcaire — l'analyse lui révèle môme, à certains endroits, de hautes doses de carbonate de chaux, qui ne sont pas sans le préoccuper un peu — argileux, situé en coteau bien ensoleillé, lui a donné des vins qui, sans égaler le nectar de Château-Ghalon, dénotaient cependant une finesse remarquable.
Ce propriétaire-vigneron intelligent, au courant même des vignes américaines par la lecture attentive du Bidlelin de son syndicat ou de sa société, demeure perplexe. Pour ne pas se tromper — car, si la reconstitution réussie coûte cher, je laisse à penser ce que coûte celle qui est ratée — il va consulter un homme de bon conseil, professeur ou propriétaire, et lui expose son embarras. Quel portegreffe adoptera-til?
Le conseiller commence évidemment par lui dire :
— Laissez reposer votre terrain quelques années, ne serait-ce que pour le déphylloxérer. Cela vous donnera le temps de choisir votre porte-greft'e.
— Hélas! répond le vigneron, de quoi vivrai-je? Mon bas de laine me nourrira trois ans et non pas six ou huit. Les enfants grandissent, les impôts aussi ; le prix de chaque objet de consommation suit celte ascension ridicule. Il me faut des revenus, c'est-à-dire une récolte.
— Eh bien! soit, plantez.
— Oui, mais quoi? du Riparia? C'est celui qui donne le plus.
— Mais le calcaire et l'argile lui conviennent peu.
• — Du Solonis? on en a dit bien du mal, peut-être trop de mal. Des hybrides? je ne les connais guère. Du Rupestris? il paraît qu'il est si beau dans l'Aude.
— Méfiez-vous quand même, doit lui répondre le conseiller prudent. Croyez que les expériences d'autrui ne sont pas toujours des articles de foi et d'exportation. Les vignerons beaujolais, vous vous en souvenez, sont descendus dans le Midi chercher des inspirations et des plants, ils en ont rapporté le Riparia, le Vialla et le Jacquez. Dans le Midi, le plus beau des trois était sans contredit le Jacquez ; or, qu'a-t-il fait dans le Reaujolais ? Rien. Le plus laid dans le Midi était le Vialla; il est devenu superbe en Reaujolais et, malgré des cas d'affaiblissements récents autour desquels on fait plus de bruit qu'il ne convient, il reste le porte-greffe par excellence du Camay dans celte région granitique. Le Riparia y
CRÉATION d'un CHAMP D'EXPÉRIENCES VITICOLES JURASSIEN. 341
a vécu, lui; mais c'est lout, ne donnant en raisins que ce qu'il recevait en fumier.
Les Bourguignons se sont dit : le Vialla est si beau chez nos voisins que nous allons en planter. Hélas! sitôt planté, sitôt crevé. Leurs sols argilo-calcaires l'ont vu chloroser et disparaître. Le Solonis est alors devenu leur porte-grefté de prédilection dans les terres compactes et mouillées. Ailleurs, la sécheresse et l'excès de calcaire l'ont fortement déprimé. Sur ces coteaux, il est généralement remplacé maintenant par le Gamay-Couderc et l'Aramon X Rupestris-iTanzin, n" 1. Vous pourriez peut-être suivre l'exemple des Bourguignons, à moins que vous ne préfériez vous jeter sur le Rupestris du Lot. On en dit grand bien.
En tout cas, bien malin serait celui qui pourrait vous prédire le sort de votre plantation.
Voilà notre vigneron toujours aussi perplexe. Pour ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, du moment que les paniers sont si peu solides, il greffe un peu sur chacun des porte-greffes dont il a entendu successivement l'éloge.
Nouvelle consultation pour le choix du greffon. Alors que certains voisins lui conseillent fort d'abandonner le Poulsard au rendement incertain pour l'Enfariné, ou le Geuche au produit constant, d'autres lui disent de renoncer aux cépages tardifs et de ne multiplier que les plants précoces, Gramays, Pinots, Morillons, etc.
Le voilà de nouveau perplexe. Mais comme il est très intelligent et par conséquent éclectique, il greffe un peu des uns, un peu des autres. Il plante. Les années se passent, les récoltes arrivent. Au bout de six à sept ans notre homme remarque des rangs usés et rabougris à côté d'autres toujours bien portants.
— Si j'avais su! -dit-il en comparant le résultat de ces deux porte-greffes; j'aurais tout greffé sur celui-là.
Dans les greffons employés il s'aperçoit aussi que tel cépage, très vigoureux autrefois, franc de pied, ne poussait plus guère une fois greffe; que tel autre était devenu saisonnier sur tel porte-greffe et ne produisait que tous les deux ans, etc. Si j'avais su! ajoute-t-il encore.
nous-mêmes, comme l'ont dit la plupart des viticulteurs qv d'être les premiers à reconstituer dans leur pays. Si vous voulez me permettre une image qui peint bien ma pensée, je dirai que, pour confier notre frêle barque à cet océan redoutable de la reconstitution, nous avons bien une boussole et les astres pour guider notre traversée, mais nous manquons de cartes.
La boussole, c'est le calcimètre, et les astres sont nos professeurs, mais je cherche les cartes, c'est-à-dire les indications précises. Qui a fait les sondages de la route? Qui a noté tous les récifs et les bancs de sable? Si l'on est à peu près sur de marcher dans la bonne voie, on n'est jamais certain de ne pas s'échouer ou même se briser sur un écueil imprévu?
Ce serait donc faire une grande œuvre de philanthropie et rendre un service éminent à nos populations rurales, à qui on a promis tant de beurre, pour leur donner si peu de pain, que de prévenir les sinistres et de diminuer les tâtonnements inséparables de toute nouvelle culture. Les éviter complètement semble impossible, car il faudrait pour cela créer un champ d'expériences sur chaque domaine; mais en choisissant bien l'emplacement du champ principal, on peut espérer le voir servir à une très grande étendue de territoire.
Le point le plus délicat est donc le choix de l'emplacement du champ à créer. Prenons une vigne à arracher, pour nous mettre dans les conditions réelles les plus défavorables. Suivant l'importance à lui donner, j'estime qu'il faut à notre champ un minimum, de vingt ares, mais j'aimerais à lui voir consacrer un hectare.
Qu'est-ce qu'un pauvre petit hectare pris parmi les milliers que vous aurez à replanter, et comparé aux douze hectares de Tout-Blanc? Cet hectare, cherchonsle en coteau, en bon vin, en terrain peu calcaire à la base et aussi calcaire que possible au sommet. Avec des lignes de mêmes porte-greffes, allant du haut en bas, vous jugerez mieux le degré d'adaptation calciphile de chacun de ces portegretfes. Or, comme l'adaptation réagit sur la résistance phylloxérique et sur l'afiinité des greffons, et réciproquement, vous aurez, du même coup, une triple expérience et des conclusions à en tirer plus étendues et plus variées que si votre