‹ Journal de l'agriculture (volume 4)Chapitre 288 sur 737 · LIEUSES · texte numérisé non relu

LIEUSES

En présence de l'abaissement continuel des prix de nos céréales, qui crée à notre agriculture une situation des plus inquiétantes, tous nos agronomes prêchent l'emploi raisonné des engrais artificiels, pour augmenter les rendements et diminuer ainsi le prix de revient. C'est en effet, je le crois aussi, le seul moyen de nous tirer d'affaires, surtout au prix où les engrais nous sont fournis aujourd'hui. Mais cet agent de production n'est pas le seul qu'il y ait à envisager pour atteindre ce but, et de même que dans l'industrie, nous devons nous appliquer à réduire, soit par notre organisation intérieure, soit par notre outillage, tous les frais que nécessite la culture des céréales, depuis le premier labour, jusqu'au moment de la livraison au commerce.

On ne saurait nier que depuis une vingtaine d'années, l'outillage aratoire a fait de réels progrès, et qu'on peut, à moins de frais, mieux préparer le sol; mais, jusqu'à ces temps derniers, les instruments que nous procuraient les constructeurs, pour la moisson et les battages, n'avaient reçu aucune amélioration bien marquante, capable de nous apporter une économie réelle dans ces frais relativement importants. Les machines à battre ont, en effet, peu varié, et rarement, la moissonneuse ordinaire, du moins chez moi, n'a apporté de bénéfice dans son application comparée au travail de l'homme, tant à cause de son travail

imparfait et incomplet, qu'à cause de sa fragilité, qui, outre de grands frais de réparation, nous expose à suspendre la moisson dans les meilleurs moments; aussi, avais-je renoncé à l'employer sur mon exploitation, quand, en 1894, un de mes voisins m'invita à venir voir fonctionner chez lui, une moissonneuse-lieuse de Pilter qu'il venait d'acheter. Je dus reconnaître que le travail était parfait et complet ; mais, j'avoue que j'étais un peu effrayé du volume de celte machine, et qu'il ne fallut rien moins que la faculté de la rendre au bout de huit jours d'essais, pour me décidera en faire l'acquisition.

Je me demandais, en effet, si un instrument qui me paraissait aussi compliqué, pourrait fonctionner sûrement dans des récoltes aussi fortes que celles de l'année, et ensemencées, tantôt à plat, tantôt en billons de 1 m. 35 de large, et si, d'un autre côté, les gerbes faites avec des grains de hauteurs différentes, seraient convenablement liées. Eh bien, j'ai eu la satisfaction de reconnaître que mes craintes étaient vaines.

Comme fonctionnement, il est incontestable que la moissonneuselieuse est beaucoup plus facile à conduire que la moissonneuse simple; elle n'a pas comme elle, les difficultés du réglage des râteaux qui, presque toujours, font des javelles mal placées, et rendent le liage difficile et dispendieux. D'un autre côté, la vitesse des mouvements de tous les rouages est bien moins forte; de là, moins de bris et moins a usure.

Le lieur, que je considérais comme là partie la plus fragile de la machine, fonctionne au contraire avec une régularité parfaite, et, glissant sur son bâti, il lie toujours les gerbes à la même distance de l'épi, quelle que soit la hauteur de la paille. Aussi, est-ce un spectacle curieux que de voir cette machine circuler au milieu des récoltes, laissant derrière elle des gerbes bien faites, bien alignées, que des femmes peuvent mettre en moyettes sans aucune fatigue, et sans qu'il reste rien à glaner.

Une machine bien conduite, attelée de trois bons chevaux, peut couper et lier en moyenne 4 à 5 hectares par jour ; or, nous payons, nourriture comprise, 30 francs de l'hectare pour faire le même travail à bras; c'est donc 120 à 150 francs par jour (et encore en comptant le prix de la ficelle pour les liens) que représente le travail d'une moissonneuse-lieuse employée au blé. Mais, selon nous, là n'est pas l'avantage principal qu'elle fournit. Aucun de nous n'ignore en effet quel intérêt nous avons à faire promptement la moisson, dès que les récoltes sont en état d'être coupées ; nous y gagnons en qualité et en quantité.

Pour les avoines surtout, je suis convaincu que celles qui sont coupées à la fin de la moisson, soit vingt à vingt-cinq jours après le début, laissent égrener au moins trois hectolitres à l'hectare de plus que les premières fauchées soit à la machine, soit à la faux. Si, en outre, on les laisse en javelles ou en andains pendant huit ou quinze jours, comme cela se pratique généralement, la balle pourrit au contact du sol ou de la pluie, et pour peu qu'il fasse sec au moment de les ramasser, on laisse le meilleur de la récolte dans le champ.

On pourrait remédier à cet inconvénient en prenant un plus grand nombre de bras; mais d'abord on ne les trouve pas toujours, et ensuite,

les gens qui font la moisson exigent qu'elle dure au moins un mois, pour s'assurer ainsi du travail plus rémunérateur que tout autre.

Avec une bonne machine, on peut moissonner en deux semaines 5.5 à 60 hectares de céréales qui, prises juste au bon moment, ne seront en rien diminuées par les lenteurs que je cite plus haut, et dans bien des cas, l'augmentation de rendement suffira à payer la machine la première année. Je ne veux pas parler des exigences déraisonnables que nous impose, certaines années, notre personnel de moisson ; tous les patrons les connaissent et chacun sera heureux de s'y soustraire, mais la fermière verra aussi sa tâche rendue bien plus facile, car le travail se fera avec les domestiques ordinaires de la maison, et elle n'aura plus à se tuer pendant un mois, pour cuire le pain, porter à manger et à boire, toute la journée dans les champs, etc., et souvent entendre des plaintes non justifiées; de même que, s'il survient des mauvais temps, elle n'aura plus à nourrir gratuitement des bandes d'ouvriers pendant assez longtemps quelquefois, pour épuiser les provisions avant la fin du travail. Bien plus simplement, le maître conduira la macliine, les charretiers feront les moyettes derrière, et tout le monde se mettra à rentrer la récolte quand elle sera coupée.

Tout cela, comme on le voit, répond bien à tous nos desiderata, puisque nous arrivons à dépenser moins, tout en faisant plus vite et mieux; mais, les gerbes rentrées, nous nous sommes aperçus qu'il nous fallait faire des liens pour la batterie. Dès lors, une partie de l'économie que nous avions faite à la moisson disparaissait; aussi, étionsnous perplexe, quand M. Henri Johannet, vice-président du Comice agricole de l'arrondissement de Vendôme, eut l'idée d'adapter tout simplement le lieur de sa moissonneuse à sa machine à battre. Le résultat fut absolument parfait ; quelle que soit la quantité de gerbes engrainées, le lieur fonctionne sans jamais s'encombrer, et il donne des bottes bien serrées d'un poids de 5 à 6 kilog.

Poursuivant son idée, M. Henri Johannet, qui joint à ses connaissances de praticien consommé, des qualités d'inventeur mécanicien, chercha à réduire encore le personnel nécessaire aux travaux des battages, et il inventa une engreneuse qui est de la plus grande simplicité, fonctionne admirablement avec un seul ouvrier qui n'a qu'à délier les gerbes qu'il jette dans la trémie, au lieu de trois qu'on emploie ordinairement pour délier, démêler et engrainer la gerbe; de sorte qu'avec le lieur, qui supprime trois hommes et l'engraineur qui en supprime deux, on réduit son personnel de cm^ ouvriers, soit d'environ moitié.

Séduit par de si grands avantages, je m'entendis avec M. Henri Johannet, qui est breveté, pour appliquer dès le mois d'octobre, son système à ma machine à battre, et tout ce que j'espérais en retirer s'est réalisé et même au-delà, car, si le nombre de bras a diminué, la somme de travail faite a augmenté; voici comment : lorsque ce sont les ouvriers qui lient la paille, ce sont eux qui règlent le travail, c'està-dire qu'on ne peut engrainer que ce qu'ils veulent bien lier. Dans ces conditions, avec douze hommes, nous ne battions que 75 à 80 hectolitres de blé par jour, tandis que, avec sept hommes, nous avons battu en moyenne 1 06 hectolitres. Il y a donc de ce fait une

double économie, car le charbon, l'huile, le chauffeur ne coûtent pas plus cher, et chose encore précieuse, on peut faire ses battages en certaines saisons, uniquement avec son personnel.

Ainsi donc, d'un côlé,les frais de moisson diminués par la moissonneuse-lieuse, et de l'autre, les frais de battage diminués par l'invention de M. Henri Johannet.

Tout cela à mes yeux constitue un réel progrès, qui est surtout à signaler, parce que ainsi que je le demandais au début, son effet immédiat et certain est d'aider dans une certaine mesure à abaisser nos prix de revient.

M. Henri Johannet, m'a-t-on dit, fera fonctionner son système au Concours général de Paris ; tous les praticiens pourront, je crois, l'apprécier; mais j'ai pensé, monsieur le rédacteur, qu'il y avait intérêt pour vos nombreux lecteurs, à leur signaler cette nouveauté, tout en leur indiquant les principaux avantages que la pratique m'a fait valoir.

Veuillez agréer, etc. Uiverain-Pollet,

PrésidBiit du Syndicat des agriculteurs de Loir-et-Ciier.

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