ET DE SMITH SUR LES MARCHÉS FICTIFS
En manière d'introduction, nous rappelons aux lecteurs, dans ses grandes lignes, le système d'opérations qui s'est introduit dans certaines places de commerce en Amérique et en Angleterre.
En Amérique, ce jeu porte le nom « d'options «; c'est une convention par laquelle un contractant vend à un autre contractant une quantité donnée d'une marchandise pour une date fixe ou en dedans d'une période fixe, à un prix déterminé. En sens inverse, la contre-partie du vendeur achète cette même marchandise aux mêmes conditions de prix et de terme. A l'origine, cette convention ajoutait que l'un des contractants aurait le choix « option «, soit de livrer la marchandise, soit de recevoir la différence entre le prix porté au contrat et le prix de la marchandise à l'époque de l'échéance du terme, ou bien si l'option était au profit de l'acheteur, qu'il avait le choix ou de prendre livraison ou de payer la différence. Mais cette clause primitive qui a donné le nom à ces sortes de marchés a disparu actuellement de tous les contrats; il n'y a plus de bourse ou de bureau commercial dans les Etats-Unis qui accepterait maintenant la condition d'option; il est bien convenu, entendu et stipulé que le contrat d'option ne s'entend plus que de marchés sans livraison. Le nom est resté, le contrat s'est transformé en un pur marché fictif à terme.
En Angleterre, ces sortes de contrat s'appelle des « futures », ce qui veut dire marchés à terme : il n'y a plus de différence avec les contrats « d'options ».
Ces opérations, ne se résolvant pas par une livraison de marchandises, portent
nécessairement un faux nom ; ce ne sont pas des marchés à terme, mais des paris à terme sur les différences des prix, donc des marchés fictifs.
Les personnes qui participent à ces marchés fictifs jouent respectivement le rôle de vendeurs, familièrement ours^ et d'acheteurs, lamilièrement taureaux. Dans le camp des ours, 80 pour 100 sont des vendeurs-importateurs, c'est-à-dire détenteurs de marchandises réelles, et 20 pour 100 des ours purs et simples; les acheteurs sont des taureaux simples et très simples. La catégorie des ours importateurs détient des blés véritaLles, comme couverture de ses marchés fictifs : les ours simples et les taureaux travaillante nu, je veux dire sans couverture.
L'objet du jeu et la qualité des joueurs ainsi nettement définis, essayons de surprendre le fonctionnement de cette grosse partie d'échecs, et voyons si les chances sont égales. Voici la série des opérations qui vont se produire.
Le vendeur ouvre le jeu. Il offre une affaire à terme, de 5,000 quintaux au 1" juillet, à trois mois, c'est-à-dire qui doit se terminer en octobre, mais il se donne la faculté de fixer au mois d'octobre le quantième du mois auquel la « livraison » aura lieu. Ge marché de 5,000 quintaux passe de spéculateur en spéculateur et il se promène ainsi en cinquante mains, y compris le vendeur. Gela produit un total de quarante-neuf personnes accouplées, car le preneur et le dernier joueur font chacun partie d'un couple. Par exemple, A vend à B, B à G, G à D, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le cinquantième joueur soit atteint. D'où quarante-neuf couples ayant des intérêts contraires dans l'opération, savoir chaque paire intéressée à la hausse et l'autre à la baisse des prix après son entrée au jeu. En effet, le premier acheteur, qui a acheté 20 fr. le quintal, désire la hausse à 20 fr. 25 pour revendre, tandis que le deuxième acheteur désire la baisse à 19 fr. 75 pour acheter. Maintenant, comme dans tous les cas où il y a un grand nombre de personnes engagées dans une opération, on voit se produire une liquidation quotidienne ou hebdomadaire des positions prises, par l'intermédiaire d'une Chambre de liquidation, et les différences quotidiennes ou hebdomadaires doivent être liquidées entre chacun des quarante-neuf couples ci-dessus décrits. Si le prix hausse au-dessus de celui qui a été accepté pour la vente, chacun des quarante-neuf vendeurs doit payer la différence sur les 5,000 quintaux, parce que s'il était obligé de se procurer du blé pour le livrer réellement il serait obligé de le payer plus cher. Ghacune des liquidations se poursuit ainsi
f)endant les mois de juillet, d'août et de septembre et une partie d'octobre : on es rend fréquentes pour diminuer l'importance des sommes à débourser. A la fin de l'opération, dont le vendeur originaire a le droit de fixer le jour en octobre, le premier joueur, c'est-à-dire le premier vendeur, et le dernier joueur, c'est-à-dire le dernier acheteur doit payer ou recevoir. Ge processus fait comprendre toutes les complications que comporte cette série d'opérations sur ces 5,000 quintaux. Mais ce ne sont pas là toutes les complications, tant s'en faut. Car chacun des cinquante joueurs doit se « couvrir « plus ou moins pour se protéger contre les chances de perte en achetant ou en vendant d'autres marchés (options au sens américain du mot, plus haut défini). Naturellement cette multitude d'opérations est simplifiée par l'entremise de la Ghambre de liquidation ; mais le résultat est le même que si chaque joueur avait à payer tous ceux à qui il doit, ou bien à recevoir de tous ceux qui lui doivent.
Il faut encore connaître ou se rappeler que les baissiers importateurs (en Angleterre) ont l'habitude de se « couvrir », c'est-à-dire de se garantir des mauvaises chances parle procédé suivant. Quand l'importateur achète à l'étranger 5,000 quintaux de blé, plutôt que de risquer la perte tout entière résultant de la baisse des λrix, il vend sous forme de « futures » c'est-à-dire de marchandises fictives, non ivrables, la même quantité de blé que celle qu'il a achetée réellement, soit 5,000 quintaux. Supposons qu'il vende ces 5,000 quintaux de blé véritable au prix de son achat, il couvre entièrement ses risques ; car il est en situation de gagner sur son marché fictif le montant exact de la somme qu'il pourrait perdre sur le marché réel. En réalité, une série de baisses tournera plus à son avantage qu'une série de hausses, car tant que le blé véritable acheté par lui navigue pour parvenir au port destinataire, il n'a aucune chance de gagner de l'argent, et à chaque hausse sur le marché fictif, il lui faut payer des différences, ce qui peut offrir des inconvénients; tandis qu'au cas d'une forte baisse, il peut racheter ses marchés fictifs à des conditions avantageuses, attendre un retour momentané du
marché pour revendre, et surveiller de nouvelles baisses pour recommencer cette fructueuse opération. Bref, ce qui lui convient le mieux, c'est une série de dépressions des prix avec des retours rapides ou avec des retours partiels intermittents. Mais en tout cas une baisse continue lui serait plus avantageuse qu'une hausse continue.
Voilà qui est bien compris. Je crois que l'on voit clairement, par cet exposé que j'emprunte au Journal de la Société royale agricole d'Angleterre, dans un excellent article de M. W. E. Bear, numéro de juin 1893, la supériorité de position de l'ours importateur, les causes de son action dépressive sur les prix, et de sa prédominance sur le marché.
Ajoutons ou rappelons que cet état de choses existe depuis 1879-1883 à Liverpool, que la baisse du blé a coïncidé avec sa funeste apparition, que par le fait il a toujours amené l'enrichissement des spéculateurs à la baisse, et que son action s'est étendue sur tous les genres de produits ou denrées, ou métaux sur lesquels ce jeu s'exerçait.
Parcourons rapidement maintenant les objections contre notre thèse.
I. Comment trouve-t-on encore des acheteurs? — A cause de la nature optimiste de la grande majorité des naïfs, nous diront les philosophes.
A cause de la réflexion suivante qui paraît simple aux gens inexpérimentés : le blé ne peut pas toujours baisser, la noire ne peut pas toujours sortir à la roulette! 18 tr. le quintal ! c'est si peu de choses, il n'est pas possible que çà ne remonte pas*.
A cause des manigances des intermédiaires qui exploitent les nécessités urgentes de quelques besoigneux (voir le jugement du tribunal de commerce rendu sous la présidence de M. Jarry).
A cause de l'ignorance profonde où se trouve le taureau des règles et procédés du jeu de l'option, des futures et de la liquidation. Il s'imagine que le jeu est influencé par la réalité des choses I II ne voit pas que le blé est là un prétexte, un masque, une chimère. 11 croit qu'une loi un peu fatale, comme celle du tourniquet à la foire de Saint-Cloud, règle les bonnes et les mauvaises chances.
C'est lapuissance en outre et le prestige des mots et de l'organisation. « Le marché au blé? 35 II semble que ce soit une institution commerciale.
Ces commissions, ces règlements, ces précautions multiples pour assurer le fonctionnement de ces institutions commerciales en apparence, la puissance des capitaux mis au service de ces spéculations, les relations internationales des gros spéculateurs, leurs facilités d'information, le sérieux des employés de haute culture, il faut le dire, qu'ils savent recruter et payer, cette fantasmagorie magnifique et prestigieuse impose au vulgaire, qui d'ailleurs ne l'entrevoit que de loin, car il n'a pas l'entrée de ces sanctuaires, de ces laboratoires aux savantes combinaisons. Les haussiers ne connaissent que les courtiers, personnages dépourvus de caractère officiel, et dépouillés de la garantie qui s'attache à des officiers publics et qui les retournent comme ils le veulent. On ne connaît pas assez leurs détours et leurs retours. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est la façon dont se font les liquidations. Elles sont, le plus souvent, de haute fantaisie, et savamment conduites pour ménager certaines faiblesses ou au contraire, pour décourager, par l'étranglement, des indépendances factieuses.
Du reste, le commerce sérieux s'adresse aussi parfois au marché fictif, pour avoir la possibilité de faire face à des engagements pris avec les divers commerces de consommation. Toutes ces raisons expliquent l'existence de la race exploitable des taureaux; c'est de la bonne vianda pour les estomacs des ours qui ne sont pas toujours des végétariens. Ajoutons qu'en Amérique du moins l'espèce commence à se raréfier, et M. Lindblom nous a fait entendre des plaintes à ce sujet. Enfin, vaille que vaille, le fait est là, il y a encore des haussiers.
II. Effets de la position d'acheteurs ou de vendeurs, par rapport à V obligation de vendre ou d'acheter. — Les vendeurs sont : ou des ours qui jouent toujours à la baisse (20 pour 100), ils n'ont pas besoin de se racheter, puisqu'ils n'ont pas de marchandises à livrer; s'il provient de la hausse, ils peuvent toujours ou s'abstenir ou continuer à vendre; ou des importateurs (80 pour 100); ceux-là ont vendu à terme et ils tiennent du blé, mais en réalité, s'ils détiennent des mar-
1. J'ai reçu les confidences sur ce point d'un joueur à la hausse sur les cafés au Havre qui m'a confirmé de son expérience malheureuse la vérité absolue de cette affirmation.
chandises, ils ne sont pas forcés de les livrer; du reste, les acheteurs ne pourraient jamais payer l'énorme quantité de marchandise qui leur a été vendue sous forme d'options. Les joueurs à la hausse n'ayant en vue que de réaliser un bénéfice sur la différence des cours, spéculent sur des quantités considérables et naturellement pour prendre livraison d'une véritable marchandise ils seraient dans l'impossibilité de le faire. Que font donc ces importateurs de double qualité, importateurs de blé et importateurs de marchandise-papier? Ils s'abstiennent ou ils continuent à offrir des blés-papier.
Donc les haussiers sont des vendeurs forcés et les baissiers ou importateurs ne sont que rarement des acheteurs forcés; c'est là une condition essentielle du marché fictif. C'est le gain presque toujours certain. C'est le résultat du système de la liquidation quotidienne ou hebdomadaire; il faut payer ses différences et s'il y a un peu de panique, la vente fictive se fait en baisse, fatalement, inéluctablement. Quoi donc, la spéculation sur la différence serait un bonneteau déguisé! Dans ce jeu, le metteur en œuvre serait en réalité toujours le maître des cartes ! J'ose à peine le dire, tant la conclusion est dure. Et cependant les résultats sont là pour le prouver.
La puissance de la spéculation à la baisse s'est manifestée en maintes occasions à la Bourse des valeurs ! Qui ne se rappelle les kracks et les paniques des établissements de crédit, des mines d'or, etc.? Mais là il peut y avoir un arrêt, dans l'obligation de livrer. Cet arrêt, cette barrière en somme seraient des instruments impuissants si les capitalistes le voulaient bien. Cependant la nécessité de fournir des titres est au fond une menace sérieuse contre les kracks artificiels. D'autre part, de grandes maisons « se dévouent ^5 pour « sauver le marché ». Le marché de la Bourse, c'est la poule aux œufs d'or; il y a tant de gens qui en vivent qu'il serait presque impossible de le supprimer. D'ailleurs, les ruines à la Bourse me sont indifférentes parce qu'elles n'intéressent que les joueurs, tandis que la baisse du blé ruine les travailleurs de la terre, l'agriculteur, la famille, la nation par contre-coup.
IIL — Lorsque le marché est à la hausse, motivé par des approvisionnements insuffisants, les haussiers à leur tour ne reprennent-ils pas leurs avantages et leurs chances de gain?
Avant de répondre à cette question, il faut toujours revenir à ce point de départ suffisamment démontré, que 90 fois sur 100 la baisse des prix pour la plupart des articles est due au système des options, marchés à terme et liquidation, et comme tous les marchés agissent et réagissent sur les autres, toutes les valeurs en sont affectées, tous les commerces et toutes les industries dépendent les unes des autres et la baisse d'une sorte de produits affecte naturellement les autres. L'avantage, en apparence naturel, remporté par les baissiers est en réalité artificiel et causé par les procédés artificiels pour mettre en branle les récoltes sur la base des marchés à terme pendant les dix ou quinze dernières années, procédés appuyés sur la liquidation. Supprimez ces systèmes et le jeu ne sera plus qu'un jeu loyal entre haussiers et baissiers.
Ceci posé, il faut encore se rappeler que nous avons démontré que le système des options multiplie les récoltes et combat par conséquent la possibilité ou l'effet des approvisionnements faibles. Rappelons-nous encore que le baissier n'est jamais en principe absolument contraint à devenir acheteur.
Eh bien ! revenons à l'hypothèse de ces approvisionnements insuffisants qui poussent à la hausse. Voilà ce qui va se passer. A l'apparition de la hausse les haussiers prennent quelque avantage et revendent jour par jour leurs marchés pour profiter de cette différence des cours. Mais ils ne peuvent pas les détenir toujours; il faut toujours qu'ils en viennent à la revente, à moins qu'ils ne veuillent exiger la livraison de la marchandise en échange de leurs contrats. Mais cette exigence même, ils ne pourraient pas utilement la mettre à exécution. Car acheter et se faire livrer, c'est s'obliger eux-mêmes à se débarrasser par la vente des blés qu'ils auraient reçus en réalité. Mais quoi? à qui vendront-ils ces blés réels? Ce ne sera pas à la catégorie des baissiers que nous avons appelée des importateurs, car ceux-ci ne sont pas obligés (nous l'avons vu) de devenir des acheteurs. Ils ne le deviennent que dans la proportion qui leur est nécessaire pour payer leurs différences. Et, comme par le fait de la hausse, les stocks des marchandises qu'ils détiennent réellement, augmentent en même temps de valeur.
par le fait de la hausse des marchés à terme, leurs approvisionnements leur servent à faire de l'argent pour acquitter les différences que la liquidation met à leur débit, et les payer semaine par semaine. S'il y a par hasard quelques baissiers assez fous pour détenir des marchés à court terme, eh bien ils les couvriront probablement en une fois : mais dans les années de rareté, causée par des approvisionnements insuffisants, le baissier est un oiseau rare tant que la hausse n'a pas produit son effet : car il peut toujours attendre son occasion avant de s'engager dans des opérations.
Au contraire, dans un marché en baisse les haussiers ne possèdent pas des contrats à côté, comme en possèdent les importateurs dans les périodes de hausse, pour se créer des ressources en vue des liquidations. Les différences, les buUs doivent les tirer de leur bourse, et c'est pour eux une perte sèche, et alors on voit se produire à leur détriment toutes les conséquences que j'ai déjà décrites par suite de leur situation obligatoire de vendeurs.
IV. — Si les bulls [haussiers) doivent constamment revendre en cas de baisse, pourquoi les bears [baissiers) ne seraient-ils pas, en cas de hausse, obligés également d'acheter à long terme à de hauts prix pour se couvrir de leurs pertes éventuelles?
Ge serait une nécessité en effet si les opérations pures et simples des ours étaient d'une aussi grande étendue que celles des haussiers; mais en réalité, ils sont en petit nombre et c'est ce qui fait qu'ils peuvent se couvrir plus rapidement que les bulls. Les spéculateurs qui vendent des marchés à terme aux haussiers sont, je l'ai dit, 80 fois pour 100, des importateurs, et non pas de purs baissiers ; ils détiennent en conséquence des produits réels en face de ces ventes. D'où il suit qu'il ne sont pas absolument contraints de racheter lorsque les haussiers veulent se décharger ou revendre. Leurs entrepôts réels leur servent de couverture. Dans une seule journée, par exemple, on peut vendre et revendre 200,000 livres sterling de blé et sur le total de cette opération, ils n'ont à racheter que la quantilé représentative de ce qu'ils ont à fournir de blé réel à la consommation. Ensuite, le marché sous l'influence des reventes obligatoires, avec l'aide des attaques des baissiers purs, etc., etc., tendra à la baisse. De plus, les impor-tateurs ont des mois devant eux avant qu'il leur soit nécessaire de se débarrasser de leurs ventes « futures >), qu'ils ont faites tout en détenant des marchandises réelles, et comme ils vendent toujours à longs termes, comme ils forment la majorité des vendeurs à longs termes, ils ont toujours le temps de racheter des haussiers, qui sont, au contraire, contraints de revendre au jour le jour, et qui, on l'a déjà vu, 90 fois sur 100, n'exigent jamais de livraison en écnange de leurs contrats, et aussi ces contrats sont opprimés par l'action de la chambre de liquidation et ainsi par degrés se liquident d'eux-mêmes. D'autre part, si un courtier reçoit l'ordre de revendre des « futures », il lui faut affronter le marché et revendre tout d'un coup aux meilleures conditions offertes. Sa vente étant une vente forcée, s'il ne peut obtenir un prix, il en accepte un autre, et ainsi ce contrat est, 90 fois sur 100, débarqué temporairement probablement sur un autre spéculateur à la hausse, qui à son tour repasse par la même situation. Donc la situation des haussiers dans un marché à la baisse et même dans un marché à la hausse, n'est pas la même que celle des baissiers purs et simples ; car ces derniers (sauf dans des saisons spéciales) ne sont pas contraints d'acheter à l'importateur qui est aussi un baissier en ventes fictives, mais qui n'étant point actuellement un caissier pur et simple, est dans un position financière bien supérieure, en cas de hausse, à celle du haussier, en cas de baisse, en ce qui touche la liquidation. Mais en outre des ours ou baissiers, n'oubliez pas la tribu des spéculateurs hors cadres, qui à l'heure et à la journée, attaquent le marché comme scalpeurs, les remisiers, les écumeurs, les regrattiers, les manipulateurs, etc., qui tous veulent dévorer un morceau de la distribution, et ne sont pas difficiles snr le choix des moyens pourvu qu'ils arrivent à recevoir une petite part dans les opérations du jour.
V. — Ne pourrait-il pas se faire des syndicats à la hausse qui contre-balanceraient l'influence des baissiers?
Cette question a deux aspects : ou c'est un conseil de créer des syndicats pour la hausse, ou c'est une manière de demander s'il ne s'est pas fait ou s'il ne peut pas se faire des rings ayant pour objet le relèvement des prix. Sous la forme
d'un conseil d'organiser ou de concerter une ligue en vue de la hausse, je ne puis qu'engager les pères de famille à s'abstenir de cette entreprise, à ne pas s'embarquer dans cette galère; non, le vent n'y est pas. En théorie, la ligue en vue de la hausse est-elle probable? Je ne le pense pas, en réservant toutefois le cas d'une famine ou d'une disette de plus en plus improbable dans l'état de l'agriculture du monde. Raisonnons cette hypothèse. Un syndicat se forme en vue de faire hausser le blé. Il prend tous les marchés en options ou futures qui sont proposés par les importateurs ; nous admettons que ces options (n'oublions pas qu'il s'agit de marchés fictifs) ont été vendues à bas prix, à un prix de sécluction. Par quelle puissance le syndicat haussier va-l-il produire encore la hausse ? En retenant ces marchés, en gardant ses contrats à termes? Evidemment non : il faudra qu'il trouve d'autres acheteurs à plus haut prix. Il ne trouvera d'acheteurs que dans son sens. Nous savons que les importateurs (80 pour 100 des baissiers) sont d'autant plus tranquilles que les haussiers, dans leur empressement à accentuer la hausse, ont pris tout de suite toutes les options proposées par les baissiers. Nous sommes, je suppose, au mois de mai où les importateurs ont vendu tout leur terme pour fin septembre ou commencement d'octobre : ils ont quatre ou cinq mois pleins pour voir venir la fin de l'opération et ils ont leurs marchandises en docks ou en élévateurs pour couvrir leurs différences. Supposons une affaire de 100,000 quintaux, offerts à 20 fr.; les syndiqués en hausse prennent le marché et ils ont fait hausser le prix de 50 centimes. Gomment? je me le demande. On fait la première liquidation au 8 mai. Il y a une différence de 100,000 X 0.50, de 50,000 fr. à payer : les vendeurs la payent : mais qui va prendre la filière? Sans doute d'autres syndiqués à la hausse! C'est difficile à supposer. J'admets qu'ils réussissent une fois encore et qu'ils portent le blé à 22 fr., imposant en liquidation de fin mai une perte de 200,000 fr. au baissier importateur. Mais qui va prendre le marché la main dessus à 22 fr.? Ce ne sera pas les importateurs, car ils sont fatalement à la baisse qu'ils ont encore cinq mois pour voir venir. Plus d'acheteurs, voilà le syndicat apeuré : il a gagné 200,000 fr. il se décide à un petit sacrifice et vend en baisse de 25 centimes. Et voilà la dégringolade qui recommence. Remarquez bien que parallèlement à leur action, les baissiers importateurs (80 pour 100 des spéculateurs à la baisse) offrent tant qu'ils peuvent d'autres filières à des prix plus bas et qu'il faut absorber toutes ces offres ou laisser la baisse se produire. Donc les haussiers ne peuvent pas résister parce qu'ils n'ont pas de couverture. Quant à espérer que les importateurs eux-mêmes se mettraient à la hausse, il me paraît démontré que c'est absolument incompatible avec leur situation.
Est-ce clair? Est-ce vrai? Je ne vois pas ce que l'on peut dire à l'encontre de ces raisonnements.
La possibilité de la hausse artificielle est une illusion que j'ai partagée moimême. Puisqu'on fait la baisse artificiellement, on pourrait bien aussi faire la hausse artificiellement : cette hausse artificielle se fait bien pour les valeurs de Rourse! Ce raisonnement d'analogie repose sur une erreur. Il faut voir la différence de la marchandise. A la halle aux blés on vend soi-disant un produit, à la Rourse des agences de change on vend une valeur. Or, le blé est un produit qui ne produit pas. Quand le consommateur, qui en est le dernier détenteur, le possède, il n'en tire pas d'autre parti que de le manger : il n'augmente pas de prix dans sa personne. Les valeurs, au contraire, ce sont des représentations de compagnies industrielles ou financières ou des fonds d'Etat productifs. Apprend-on une bonne nouvelle, une hausse du cuivre, la découverte d'un bon filon, un bilan bien bouclé dans un Etat voisin, voilà le Rio-Tinto, la Ferreira ou l'Italien qui vont monter, parce que les dividendes seront plus gros ou le payement du coupon mieux assuré. On a là un point d'appui, une sorte de couverture morale qui
Sermet de se syndiquer à la hausse. Ce n'est pas du café, du coton, de la laine, u blé, du seigle que l'on vend, ou bien leurs apparences qui n'augmentent pas de valeur une fois détenues. Qui ne voit la différence? — Autre cause d'illusion. On veut toujours voir dans le marché fictif du blé, une opération réelle à terme : ce n'est pas cela le moins du monde, il n'y a pas de blé du tout; on s'en moque ; le blé en stock n'a que la valeur d'un renseignement ou d'une menace. L'objet du marché, c'est la chance d'une différence sur un cours. L'imagination a peine à se rendre compte de cette opération. On se dit : il y a là du blé, nous en achetons
tant que nous serons les maîtres du prix ; nous le ferons bien hausser. Ce n'est pas possible. Le blé, c'est une carte à jouer, d'une fabrication si spéciale que 98 fois sur 100, il n'en existe pas de semblable dans la nature. Le marché à option, c'est une autre carte. Le nombre et la force des acheteurs font une troisième carte à jouer. Je crois que l'atout est la Chambre de liquidation. Car cette Chambre n'offre aucune garantie. Les liquidateurs sont des employés aux gages des commissions régulatrices des marchés. On fait les liquidations suivant les apparences de la place. On ménage les bons buUs qui se sont trop avancés. On compense à 25 centimes ou à 10 centimes. Sur 100,000 quintaux cela fait un petit revenu de 1,000 fr. Le bon bear, l'ours empoche cette petite différence. Demain un autre taureau payera aussi une petite différence et l'ours avance toujours la patte. Mais s'il y a de la hausse, il se rattrape encore sur les droits de magasinage, assurances, transports, etc. Avec ces menus grattages il peut se faire 5 pour 100 et même davantage (voir la circulaire de Lindblom, de Chicago), et cela console d'une mauvaise journée, celle où le blé a haussé. Car c'est là ce qu'il y a d'abominable, disons le mot, pour le cultivateur ; c'est que le détenteur du blé en arrive à considérer le hausse des prix comme un désastre ou un danger pour lui. Donc, le spéculateur, comme dirait Cambetta, voilà l'ennemi.
Une page édifiante de l'histoire lamentable de la spéculation sur les céréales permettra au lecteur de juger de la disposition d'esprit des personnages qui s'y livrent et de l'extrême délicatesse de leurs sentiments. Elle a été racontée par la Gazette agricole de Vienne dans son numéro du 9 juin 1894; mais elle n'en a pas moins de saveur. Il s'agit d'une circulaire qui a été envoyée au printemps de l'année 1894 par la maison M... et C°, à sa clientèle. Je n'en veux pas retrancher une syllabe, car c'est une œuvre de haut goût.
«La situation du commerce des céréales, dit cette circulaire, est déjà depuis un long temps si désespérée, que l'on tenait pour impossible une tendance à son amélioration s'il ne survenait pas quelque révolution dans la température. Aussi la gelée qui a surpris dans la nuit de samedi à dimanche dernier la campagne dans les provinces nord-est de l'Allemagne jusqu'à Mecklembourg, avait été saluée par notre Bourse avec une certaine satisfaction. (Pauvres agriculteurs, pas même l'aumône d'un regret de politesse.) Pourtant, il reste encore dans les champs assez d'apparences favorables pour que la saison se présente bien mauvaise pour le commerce des céréales de l'Allemagne, si tous les épis qui ont échappé à la gelée devaient se remplir de grains, etc. »
Ce petit échantillon ne fait-il pas bien voir l'antagonisme qui existe entre les grandes maisons de spéculation et l'agriculture? P. du Pré-Collot.
Le rôle des engrais commence en agriculture avec l'utilisation des fumiers et l'on n'est guère sorti de cette période qu'à notre époque. De même que Caton recommandait « de donner tous ses soins à grossir le tas de fumier », de même Olivier de Serres disait quinze siècles plus tard : « Le fumier réchauffe, réjouit, dompte et rend aisées les terres » ; et de même l'agriculture de la première moitié de ce siècle disait encore : Le bétail est un mal nécessaire, parce qu'il est indispensable à la production du fumier. Les fermes désormais historiques de Roville, de Grignon et deBéchelbronn, auxquelles sont attachés les noms de Dombasle, de Bella et de Boussingault, restent le type des systèmes de culture à assolements intensifs par le fumier.
Aujourd'hui, grâce aux travaux de Lavoisier, Liebig, de tant d'autres qui sont légion, et de ces infatigables expérimentateurs qui s'appellent Lawes et Gilbert, Dehérain, Miintz, l'agriculture a conquis sa liberté d'action, elle peut opérer presque comme toute industrie de transformation, élaborer ses produits proportionnellement aux matières premières employées avec quelque prescience du résultat. L'exportation des denrées de consommation, grains, viande, lait, betteraves
sucrières ou vin, n'est plus une cause fatale d'appauvrissement du sol, car on connaît les principes de la restitution des éléments exportés et on possède les moyens de reconstituer et d'accroître même la fertilité des sols cultivés.
Autrefois, la culture n'était intensive que dans des régions très limitées, voisines des centres populeux, où l'on utilisait les vidanges et les détritus des villes : tel était le cas de la Flandre, tel est encore celui d'une grande partie de la Chine (Eugène Simon, La Cité chinoise). De vastes régions semblaient pour toujours vouées à l'infécondité, elles sont aujourd'hui les égales des plus fertiles : avec la chaux et l'acide phosphorique, la Bretagne, la Sologne, la Vendée, se transforment en terres excellentes; avec les engrais potassiques et azotés, la Champagne pouilleuse se couvre de riches moissons.
L'intervention des engrais comme agent économique dans l'exploitation du sol est même à l'heure actuelle, une obligation absolue pour l'agriculture des régions européennes d'ancienne culture, en présence de la concurrence des pays nouveaux comme l'Amérique du Nord et du Sud, l'Australie, les Indes et demain peut-être de l'Afrique méridionale qui, riches delà fertilité d'un sol vierge, couvrent le monde de leurs produits que ne suffisent pas à absorber les populations encore peu nombreuses de la plupart de ces régions. Là, la terre vacante est à bon marché parce qu'elle abonde, et on n'est pas contraint de lui restituer les éléments exportés, c'est la fertilité acquise qui est exploitée, et durant de longues années encore l'emploi des engrais y restera théorique, sans nécessité. Le faible capital engagé dans les entreprises agricoles s'accommode fort bien de systèmes de culture extensifs et les rendements de 10 à M hectolitres de blé, de 20 à 22 hectolitres de maïs à l'hectare sont convenablement rémunérateurs. L'agriculture scientifique, si elle exige des capitaux plus considérables, des sols mieux tenus, une organisation plus compliquée, permet aussi fort heureusement d'obtenir des rendements proportionnels aux avances exigées.
La nécessité de l'emploi des engrais, et on peut dire des engrais industriels, étant démontrée, un nouveau problème s'est imposé à l'attention des cultivateurs. Dans quelles limites les avances à faire au sol sous forme d'engrais naturels ou industriels sont-elles remboursées avec avantage par les excédents de rendements des récoltes qui les doivent utiliser? N'y a-t-il pas un point limite au-delà duquel toute nouvelle avance ne serait plus couverte par l'augmentation des produits et exposerait à des pertes?
De Gasparin répondait déjà à cette question dans son Cours d'agriculture : « La science de l'économie en fait d'agriculture tient donc à connaître la valeur des engrais et à les appliquer aux cultures qui donnent des produits correspondants supérieurs à cette valeur, et ensuite à les employer dans la plus grande proportion possible jusqu'à ce que les plantes saturées cessent de payer à un prix supérieur de la valeur des engrais, les nouvelles sorties que l'on ajouterait. » M. Dehérain a repris cette question il y a peu de temps et avec lui différents expérimentateurs ont essayé de la mettre en formules mathématiques.
Ce ne sont pas les formules qui manqueront jamais à la science agronomique; en cette matière, ce sont les données. Le prix des en-
grais varie beaucoup, on le sait, suivant leur état de combinaison, les conditions du marché; leur action probable laisse encore aux prévisions possibles une large place à l'inconnu tant à cause des conditions du sol que des influences météorologiques et aussi de la nature même des récoltes; et enfin la valeur même des récoltes est essentiellement soumise aux variations de la loi de l'offre et de la demande des produits. On en est réduit à raisonner sur des moyennes raisonnablement déduites de l'expérience et de l'observation et sur des probabilités.
Il faut donc soigneusement se garder des généralisations hâtives, éviter de céder trop facilement à la tentation de fonder des déductions permanentes sur des faits particuliers, insuffisamment contrôlés et peu démonstratifs par eux-mêmes.
La répétition des expériences dans des situations homologues pendant des séries d'années ne conduit parfois qu'à l'incertitude dans l'interprétation des résultats obtenus. Quelques indications générales se dégagent cependant aujourd'hui avec assez de netteté pour qu'elles puissent dans une certaine mesure servir de guide aux praticiens. On semble également disposé à admettre que l'efficacité des engrais va en diminuant avec l'augmentation de leur dose d'emploi par unité de surface; cela n'est pas absolument certain, pas plus d'ailleurs que leur effet stimulant exactement proportionnel. Il existe une limite à cette action chimique, limite jusqu'ici indéterminée, inconnue.
Mais la question posée a une plus grande portée encore. Si une dose de 400 kilog. de nitrate de soude à l'hectare par exemple donne un bénéfice de 25 fr. par quintal métrique d'engrais employé, et si une dose de 200 kilog. seulement en assure 40 pour la même unité, le cultivateur n'hésitera pas à appliquer la dose la plus élevée, la première combinaison lui assurant un bénéfice de 100 francs tandis que la seconde ne lui procurerait que 80 francs. Le but de la culture est évidemment de réaliser les plus grands profits possibles. Mais les capitaux qu'elle y consacre doivent toujours être rémunérés, sinon tout stimulant disparaît. Il faut donc que les excédents de récolte obtenus par les fumures intensives procurent toujours un profit minimum égal à l'intérêt que des sommes avancées procureraient si elles étaient affectées à des placements mobiliers. C'est cette limite extrême qui représente l'extrême barrière de l'agriculture industrielle moderne.
Lecouteux répétait fréquemment : Plus on dépense par hectare, moins on dépense par hectolitre, c'est-à-dire plus on fait de sacrifices en vue de la récolte et plus on abaisse le prix de revient de l'unité de rendement. Cela est vrai seulement dans des limites encore incertaines, ne peut s'appliquer qu'à des dépenses judicieusement faites: c'est en tout cas aujourd'hui le principe dirigeant de la culture intensive. J. Stuart Mill, le grand économiste anglais, a même cru pouvoir poser en principe que c'est le phénomène contraire qui est la règle et c'est sur cette hypothèse qu'il s'est basé pour formuler sa célèbre loi des rendements non proportionnels, loi qui a pour lui une importance telle qu'après l'avoir formulée il ajoute : « Cette loi générale de l'industrie agricole est la proposition la plus importante de l'économie politique. Si cette loi était différente, presque tous les phénomènes de la production et de la distribution seraient autres qu'ils ne sont ».
La réfutation de la loi de Stuart Mill n'est pas impossible en se basant sur les découvertes récentes de l'agronomie, sur les perspectives d'avenir qu'elles laissent entrevoir, et les conséquences néfastes qu'elle peut avoir sont encore loin de nous. L'alimentation des hommes quel que soit leur accroissement ne sera pas de longtemps un problème angoissant, car il y a encore de par le monde d'immenses terres vacantes disponibles pour la culture. Mais il n'en faut pas moins retenir que, pour l'agriculture des vieux pays européens, le problème de la fertilisation du sol est le plus grave de tous.
La culture intensive qui s'impose à nous aujourd'hui inéluctablement ne reste possible qu'à la condition d'en retirer un profit réel, de proportionner les recettes aux dépenses et de rémunérer convenablement le capital engagé. Si c'est un devoir social de bien cultiver le sol, ainsi que l'affirme l'économiste italien Mortara, il faut pour que ce devoir soit rempli qu'il soit en accord avec l'intérêt personnel. Et ainsi que nous avons essayé de le démontrer dans ce Journal\ le rôle de l'Etat en cette circonstance est de stimuler le progrès par tous les moyens en son pouvoir, non pas seulement par une intervention purement administrative, mais par la diffusion de conseils pratiques et techniques. L'agriculture ne peut prospérer qu'à la condition de rester lucrative. François Bernard.