L'ÉVOLUTION AGRICOLE
L — Les cultivateurs se plaignent de l'abaissement des cours du blé. Leurs doléances, énergiquement exprimées, causent un bruit que tout le monde entend; mais à côté de cette éclatante rumeur, l'oreille attentive aux murmures de la campagne perçoit un autre son, résultante de mille voix diverses et sourdes dont l'air s'emplit comme dun bourdonnement confus.
Le viticulteur vend mal le vin qui lui coûte à produire plus cher que jamais; les pays de betteraves subissent des conditions très dures; le producteur de pommes de terre baisse tous les ans ses prétentions.
Le lin, le chanvre, la garance, lever à soie et tant d'autres cultures spéciales ont presque disparu de régions entières parce que leur produit cessait de fournir les anciens bénéfices.
Bientôt, peut-être, ce sera le tour des marchandises qui jusqu'à présent se sont maintenues à des prix meilleurs, le bétail, les porcs, les pommes à cidre.
Les droits protecteurs ont atténué pour la France les symptômes d'un mal dont le règne est universel et dont les ravages, chez nous, pour n'être pas mortels n'en sont pas moins douloureux.
En un mot, l'agriculture n'est pas en présence d'une crise ; elle est en face d'une évolution.
La théorie stoïque de Vimpavidum ferlent ruinx, avec laquelle nos pères se consolaient en attendant la fin de l'orage, n'a plus rien à fairf 3 auprès de nous parce qu'il ne s'agit pas de ruines à relever sur des fon dations demeurées solides, mais d'un édifice entier à reconstruire pf ir la base sur un autre plan.
Jadis on disait, « ça passera » et ça passait en effet et l'on repren? lit
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ensuite le petit manège interrompu. Aujourd'hui, ça ne passe plus du tout et les vieux rouages agricoles s'usent à lutter contre une force inexorable.
Des facteurs inconnus sont entrés en ligne.
La facilité, la rapidité, l'économie modernes des transports font briller l'espoir d'un nouvel âge d'or; plus de denrées invendues, plus de stock inutile, plus de valeur morte; la nature entière monnayée.
La science met en marche des machines qui décuplent la puissance de l'homme non seulement en productivité industrielle, mais en fécondité culturale.
Puis voilà que des mondes entiers ouvrent aussi leurs terres vierges à la vie civilisée et que des peuples demi-sauv^iges apprennent le bienêtre et l'artifice. Voilà qu'une marée montante refoule les eaux du fleuve vers le point de départ inondé.
La progression de la consommation, si rapide et si énorme qu'elle soit, n'a pas suivi le développement encore plus colossal de la production. Le peuple des campagnes et le peuple des villes souffrent de surproduction, carie bas prix des denrées agricoles, comme le chômage industriel, ont pour cause la mise en culture de pays nouveaux d'une part, le machinisme d'autre part. .
En outre, un niveau général universel des prix de chaque marchandise se constitue de plus en plus; il suffit qu'une denrée soit produite à moins de frais en un point quelconque du globe pour que le prix de ses similaires fléchisse dans le monde entier; les espaces et les océans n'existent plus; les marchés de la France et de l'Inde se touchent davantage aujourd'hui que jadis ceux de Paris et de Bordeaux.
Donc n'attendons pas, en nous serrant l'estomac, la fin d'une crise qui ne finira pas.
Ne rirait-on pas d'un entrepreneur qui s'acharnerait depuis vingt ans à faire rouler ses diligences vides le long des routes sous le prétexte que son industrie traverse une crise.
L'agriculture subit une attaque analogue à celle essuyée par le roulage. Sachons regarder droit, reconnaître où nous allons, appeler les choses par leur nom et modifier nos prétentions en face des nouvelles conditions de l'existence, conditions durables et non passagères.
Beaucoup l'ont fait déjà et travaillent au déplacement de leur ancien système démodé. Ne parlons donc pas de ceux-là qui, las de gémir contre des faits dont ils reconnaissent la brutalité, agissent avec ardeur. Ils ont introduit dans l'agriculture une mobilité aussi grande que possible et ne s'acharnent point à produire, figés dans une vieille routine, les mêmes marchandises; ils répartissent leurs efforts sur les unes ou sur les autres de manière à profiter des fluctuations avantageuses des marchés; ils emploient tous les procédés scientifiques mis à la disposition des plantes et des animaux et, s'étant prêtés aux circoni '.tances, marchent en avant avec espoir, bientôt avec profit.
Mais parlons de la majorité des propriétaires et cultivateurs formant \i\ masse des bataillous agricoles. Ils hésitent... ils attendent. Quoi? Li^blé à 35 francs le quintal : le vin à 75 francs l'hectolitre! Hélas nC' seront-ils pas morts quand reviendront ces prix là, s'ils doivent y^\ *^enir.
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Ils invoquent la difficulté des innovations, les frais nécessités par certaines méthodes, l'impossibilité de réclamer à leurs terres autre chose que ce qu'on leur a toujours demandé, l'incertitude du succès.
Assurément tous ne sont pas capables de tailler dans le grand, d'engager d'un seul coup des capitaux considérables et de modifier brusquement une orientation séculaire.
Aussi bien n'est-il pas nécessaire d'aller si vite. Une réforme radicale, opérée partout à la fois, n'amènerait rien de bon et laisserait des mécomptes.
Si de grands exploitants et de hardis capitalistes font la route au galop et arrivent premiers, les modestes et les patients peuvent encore, même en y mettant le temps, parvenir au bon rang.
Le jour où les agriculteurs seront fermement persuadés qu'ils ne sont pas en présence d'une cr/se mais d'une évolution, que toutes les mesures dont ils réclament à juste titre l'application ne sauraient être que des palliatifs permettant la traversée plus ou moins heureuse d'une période de transition et non pas des remèdes capables d'apporter la guérison, la solution sera bien proche, car chacun faisant appel à son intelligence, à son travail, à sa science, secouera la vieille routine et mettra le pied dans la bonne voie.