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ET LA CRISE AGRICOLE

Les marchands de gibier à Paris viennent de subir des pertes considérables grâce à la rigueur que le préfet de police déploie en ce moment pour empêcher la vente du gibier en temps prohibé. M. Lépine a voulu mettre fin à ce commerce délictueux, qui ne constitue pas seii-

lement un trafic déloyal par lui-même, mais qui cause aussi des désastres considérables à nos campagnes en entretenant le braconnage et en alimentant la maraude et la rapine.

Toutes les fois qu'il s'agit de gibier ou de chasse, je ne peux m'empécher de penser à l'Angleterre ou à l'Allemagne, les deux pays qui savent tirer un si brillant parti de cette richesse naturelle, tout en se trouvant, à ce point de vue, sous le régime d'un chapitre législatif moins rigoureusement conçu mais plus sévèrement appliqué que le nôtre.

Les magistrats anglais surtout sont là-dessus inexorables. Jamais colleteur ayant son sac plus ou moins garni ne trouvera grâce auprès d'eux; ils l'enverront en prison, s'il est dans l'impossibilité de payer l'amende réglementaire. D'autre part, si dans ce pays un aubergiste s'avise de garnir son étal de perdreaux ou d'autre gibier, la veille de l'ouverture, il s'expose à la dénonciation intéressée du premier détective, que la loi fait bénéficier de la moitié de l'amende. Ainsi donc, le braconnage et le commerce de gibier en temps prohibé deviennent des métiers dangereux, que nos voisins se gardent bien d'exercer. Chez nous, au contraire, l'industrie du braconnier est encore loin de passer parmi les moins lucratives, et le trafic du gibier une semaine avant l'ouverture en province, et quinze jours après la clôture à Paris, constitue un commerce des plus florissants..

Cependant, l'art d'exploiter les terres en vue de locations de chasse, bien que plus anciennement pratiqué en Angleterre et en Allemagne qu'en France, ne constitue pas moins, chez nous aussi, une véritable industrie dont le revenu est parfois supérieur à celui des produits, spontanés ou cultivés, de certaines terres. Ainsi, il y a des lots de la forêt de Saint-Germain qui, indépendamment de clauses très onéreuses imposées aux adjudicataires, sont loués jusqu'à 150 fr. l'hectare. Même à une assez grande distance de Paris, dès qu'une chasse est bien aménagée, elle trouve très facilement preneur à des prix de 10 ou 12 fr. l'hectare, somme qui aujourd'hui n'est pas à dédaigner. De plus, il est incontestable que cette industrie protégée par des mesures administratives efficaces peut prendre un plus grand essor et un meilleur développement. En France, en effet, le goût de la chasse se généralise d'une manière extraordinaire. La haute finance notamment lui fait une part énorme dans ses budgets. Il y a bon nombre de gens àParisqui dépensent 40,000 ou 50,000 fr. par an, et même plus, rien qu'en location de chasse ; sans parler des autres dépenses accessoires que ces locations entraînent. Et puis, dans chaque ville de province, presque dans tous les gros bourgs, on voit des notaires, de petits fonctionnaires, même certains employés, qui autrefois ne songeaient même pas à la chasse et qui maintenant s'associent dès qu'ils en trouvent l'occasion pour en louer une. Et c'est bien moins le gibier qu'ils recherchent, que le plaisir de consacrer une ou deux après-midi par semaine à courir les champs, avec un fusil sous le bras et la chance plus ou moins lointaine de rencontrer un perdreau de bonne volonté. Du reste, quand on veut louer une chasse il vaut mieux de ne pas se faire d'illusions sur la quantité de gibier qu'elle est susceptible de produire. D'après une petite enquête, due à M. le baron de

Mandat-Grancey, sur les terres des propriétaires des meilleures chasses des environs de Paris, où l'on élève avec beaucoup de soin les faisandeaux et les petits perdreaux et où l'on nourrit abondamment les lapins pendant l'hiver, on est très heureux quand, dans les bonnes années, on arrive à tuer dix lapins et un faisan ou un perdreau à l'hectare. Dans les chasses d'Allemagne, si réputées pour l'abondance de leurs lièvres, on en tue à peine un millier sur 1,500 hectares. Et, n'oublions pas, ce sont là des chasses exceptionnelles. C'est donc évidemment une excellente affaire que de vendre son droit de chasse, celle-ci ne pouvant rendre qu'une faible nourriture à l'hectare. Au demeurant, il est universellement connu que les peuples qui ne vivent que de chasse ont besoin d'une surface énorme pour se nourrir et sont toujours très misérables. La pêche offre bien plus de ressources ; et c'est pour cela que dans les pays sauvages on trouve toujours bien plus d'habitants sur les côtes que dans l'intérieur des terres. Mais me voici éloigné de mon sujet par cette digression.

J'en étais à dire que les locations de chasse, encore assez limitées chez nous, pourraient se généraliser jusqu'à combler, dans une mesure très sensible, la brèche que la crise agricole a opérée dans les revenus des propriétaires A celui qui serait tenté de voir là une exagération, je lui rappellerai le parti que les Allemands, singulièrement favorisés, il est vrai, parleur législation, tirent de cette industrie.

Autrefois, dans tous les pays féodaux, et particulièrement en France, le droit de chasse était presque toujours réservé au seigneur, même quand il n'était pas propriétaire. Quand on a détruit les droits féodaux, on a donné ce droit au propriétaire du fonds : ce qui le plus souvent, à cause du grand morcellement de la propriété, a abouti à la suppression en fait de ce droit par suite de la complète disparition du gibier.

Les Allemands n'ont pas voulu supprimer ce qu'ils considéraient avec raison comme une source de richesse pour leur pays. Ils ont bien enlevé aux seigneurs leur droit de chasse; mais ils l'ont laissé intact et l'ont seulement attribué à la commune qui en tire parti, au profit de .tous, en le louant à des tiers. Cependant, on a cru devoir faire une exception en faveur des propriétaires ayant 1 00 hectares de terre d'un seul tenant, dans la commune. Ceux-là ont le droit de garder leurs chasses, mais à la condition de payer à la commune une redevance équivalente au prix de location des terres voisines.

Ce prix de location est naturellement versé dans la caisse de la commune. Il vient en déduction de l'impôt foncier, de sorte que chaque propriétaire en bénéficie au prorata de ce quil possède. Les résultats obtenus sont étonnants. Il paraît qu'il y a plusieurs communes où la location de la chasse égale et même dépasse le montant de Fimpôt foncier!

11 est donc incontestable que chez nous aussi des mesures analogues ne pourraient avoir qu'un résultat très satisfaisant.

Pour le moment nous sommes bien loin de ce desideratum. Et on ne voit pas sans regret beaucoup de nos chasseurs allant porter leur argent loin de nos frontières, soit au grand duché de Bade, soit en Autriche, soit en Angleterre. Il n'est pas moins regrettable aussi de

constater qu'un certain nombre d'étrangers qui autrefois avaient des chasses en France y ont maintenant renoncé et se sont établis en Angleterre, las probablement de dépenser pour élever du gibier uniquement pour le bon plaisir des braconniers. Il n'est pas étonnant, après cela, de constater que les Anglais depuis la détresse de leur agriculture, louent facilement leurs châteaux ; tandis que les Français sont obligés de les fermer, au grand préj udice des populations campagnardes. Saluons donc avec joie l'énergique mesure prise par M. Lépine et espérons qu'elle inaugurera une ère de prospérité pour la chasse française, en préludant aux dispositions que le Gouvernement ne manquera pas de prendre pour émanciper la propriété du braconnage, et pour permettre aux propriétaires de développer une richesse qui pourrait les indemniser partiellement des conséquences de la crise agricole.

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