de matières azotées au lieu de
qu'elles contenaient au moment de la plantation; la plus grande partie de la matière était donc consommée.
En 1892, une expérience identique avait été organisée avec des tubercules de la variété Athènes, mais des préoccupations de famille m'ont empêché de la conduire jusqu'au bout.
En 1893, une culture nouvelle a été entreprise avec des tubercules de la variété Gelbe rose; mais la sécheresse a, cette fois, rendu toute comparaison impossible entre les pieds auxquels on avait enlevé la mère et ceux auxquels on l'avait laissée. La végétation des premiers a été, il est vrai, aussi régulière que les années précédentes. Mais, du fait de la sécheresse, on a vu des pieds normaux présenter des variations de poids de 0 kil. 860 à 0 kil. 175 ; de telle sorte que toute comparaison est devenue précaire ; sur huit arrachages cependant on en a trouvé huit pour lesquels la récolte des touffes auxquelles la mère était enlevée, était supérieur à celle des touffes normales. Le trouble apporté à cette expérience par les conditions météorologiques est d'autant plus regrettable que cette fois l'enlèvement des mères avait eu lieu à une date bien choisie, alors que celles-ci contenaient encore 6.84 pour 100 de fécule sur les 19.09 pour 100 qu'elles contenaient au moment de la plantation.
C'est en 1894 seulement que je devais obtenir la démonstration complète de ce fait que les matières alimentaires contenues dans les tubercules de plant ne sont pas, pour leur totalité, nécessaires au développement de la plante et que, par suite, il importe peu que, pour une variété recommandable par elle-même, on réserve exclusivement à la plantation les tubercules riches en fécule et, par suite, de grande densité.
En 1894, en effet, j'ai été assez heureux pour opérer l'enlèvement des mères à un moment où les deux tiers à peine de la fécule, où la moitié seulement de la matière azotée avaient été consommés, et cependant quatre mois après, la récolte était identique au pied des touffes sevrées et des touffes normales.
La plantation comprenait cette fois, 24 files de Géante de Reading comprenant chacune 9 tubercules du poids moyen de 80 à 90 grammes.
Parmi ces 24 files, j'en ai, le 27 mai, rencontré trois contiguës sur lesquelles la végétation des 27 poquets qu'elles comptaient avait atteint un degré d'avancement bien égal.
De ces trois files, la file médiane a été arrachée pour permettre de déterminer le poids et la composition des tubercules et des tiges.
A la file située à gauche de celle-ci, on a enlevé les mères, tandis que la file située adroite a été laissée en l'état normal et gardée comme témoin.
Soumis à l'analyse au moment de la plantation et au moment de l'enlèvement, les tubercules de plant ont montré par leur composition comparative que la quantité de matière alimentaire consommée jusqu'au 29 mai par la végétation était relativement faible.
Cette composition, en effet, était la suivante :
A la planlalion. A renlévemenl.
Eau.... 76.65 iS6.3r>
^Saccharose 0.15 0.15
„ ,., , . , ) Glucose 0.06 1.66
Matières solubles . < Matières azotées 2 . 09 0 . 99
\ Matières minérales ..... 1 . 19 0.80
[ Fécule 13.83 4.56
„ ^., . 1 ,, ) Cellulose 5.90 4.55
Matières insolubles. ^ L.g^eux azoté 0.51 0 . 52
f Matières minérales...., 0.07 0.16
La comparaison à la récolte devait donc s'établir entre des touffes qui avaient puisé dans leur plant :
D'un côté, là où les mères avaient été laissées en place : 13.83 pour 100 de fécule et 2.09 de matière azotée; d'un autre, là où les mères avaient été enlevées : 9.27 pour 100 de fécule et 1 .09 de matière azotée.
La différence est considérable et cependant, malgré cette différence, la récolte a été de l'un et de l'autre côté identique.
Cette récolte en effet, le 28 septembre a donné les chiffres suivants :
Mères enlevées. Mères laissées.
1"^ poquet 1.135 1.390
Total 7.222 7.336
Soumises d'ailleurs à l'analyse, l'une et l'autre récolte ont accusé sensiblement la même richesse : là où les mères avaient été enlevées, cette récolte a été de 1 1 .89 pour 100 de fécule, là où elles avaient été laissées en place, elle a été un peu moindre et égale à 11.16 pour 100.
La conclusion à tirer des faits qui précèdent s'impose ; alors que la végétation a consommé le tiers seulement de la fécule contenue dans les tubercules de plant, la suppression de ces tubercules n'apporte aucun trouble au développement de la plante et à la formation de la récolte. Celle-ci est aussi abondante et aussi riche que si le tubercule mère avait été laissé à la disposition de la plante.
La totalité de la réserve alimentaire contenue dans le tubercule de plant n'est donc pas nécessaire au développement complet de celle-ci.
Et dès lors il devient évident que pour une variété déterniinée, la recherche, pour la plantation, des tubercules les plus riches est inutile.
C'est ailleurs, c'est dans l'intensité des propriétés héréditaires appartenant aux tubercules récoltés au pied de touffes vigoureuses qu'il faut aller chercher l'influence exercée par le plant sur l'abondance et la richesse de la récolte. Aimé Girard,
Membre de l'Académie des sciences et de la Société nationale d'agriculture.
Une longue pratique plusieurs fois séculaire a prouvé aux Champenois que le fumier est pour leurs terres l'engrais fertilisant par excellence. M. Delbet, un homme qui connaît bien ce pays, a dit : « Du fumier, du fumier en Champagne, et nous défions les temps les plus contraires; dufumier, et jamais nos moissons ne manquent; du fumier, et, quelque temps qu'il fasse, quand ailleurs les récoltes seraient insuffisantes, nous nourrirons six départements avec l'excédent de nos récoltes. »
Certes, voilà un enthousiasme qui contraste assez mal avec la mauvaise réputation des terres crayeuses de ce pays.
La vérité est que les cultivateurs champenois sont riches malgré la pauvreté apparente de leur sol, et il faut bien reconnaître que le fumier de la vallée de l'Aisne, dont on use et abuse depuis si longtemps, n'est pas étranger à la transformation en bonnes terres des trios tant renommés par leur infertilité!
On ne saurait donc contester la valeur de cette coutume qui a fait la fortune de plusieurs générations de cultivateurs et que nous voyons se perpétuer de nos jours. J'ai même lieu de croire que les Champenois font encore des acquisitions avantageuses, en venant acheter, à grand renfort d'attelages, le fumier de nos plaines fertiles de la vallée de l'Aisne; mais, ce que je sais des habitudes locales, me permet de dire que, en bien des cas, il y a par habitude gaspillage de matières fertilisantes, par conséquent dépense inutile, ce qui élève d'autant le prix de revient des produits du sol.
Je crois que les Champenois ont raison d'acheter le fumier du Vallage (c'est le nom qu'on donne à cette contrée de la vallée de l'Aisne voisine de la Champagne), c'est du moins ce que l'estimation ci-après semble établir.
On admet ici assez généralement que le même cube de fumier de nos vallées pèse en moyenne au moment de l'achat 600 kilog.; que le prix d'achat est de 4 fr., auquel il convient d'ajouter 3 fr. pour transport et épandage, le transport du fumier étant effectué fréquemment au retour d'un voyage de grain, de paille, de fourrage ou de tout autre produit, alors que les attelages sont disponibles. La tonne de fumier revient ainsi à 11 fr. 60.
D'autre part, si on admet avec M. Risler, le savant directeur de l'Institut agronomique, que 1 000 kil. de fumier du Vallage contiennent :
Azote. 5 kil. 377 [ Acide phosphorique , 1 kil. 749 | Potasse. 6 kil. 197
il est permis de donner à cette tonne de fumier la valeur commerciale suivante :
T) kil. 377 azote à 1 fr. 60 =: 8 fr. 60
1 kil. 749 acide phospiiorique à 0 fr. 40 = 0 fr. 69
6 kil. 197 potasse à 0 fr. 43 = 2 fr. 60
11 fr. 95
soit une somme égale à celle du prix d'achat.
Il va sans dire que cet exposé de chiffres ne doit pas être pris au pied de la lettre, étant donné que la richesse et le poids du mètre cube des fumiers achetés en différents endroits sont choses variables et d'ailleurs difficilement appréciables ; cela m'autorise seulement à penser que le Vallage vend ses fumiers bon marché, car il convient d'observer que les cultivateurs de la vallée de l'Aisne négligent d'attribuer une valeur quelconque à l'humus ou terreau que cette fumure incorpore dans le sol. C'est là une faveur dont les Champenois font bien de profiter, et on conçoit alors pourquoi ils préfèrent le fumier du Vallage aux engrais chimiques.
L'humus joue, en effet, en Champagne un rôle prépondérant, capital : il donne du corps à ces terres crayeuses trop légères, trop veules, il cimente cette poussière sans consistance et localise l'humidité du sol pour en faire profiter les plantes au moment de la sécheresse, qualités physiques des plus importantes qu'on nepeutattendre des engrais; outre cela l'humus a une action chimique non moins intéressante qui n'appartient pas non plus aux engrais : Tazote, l'acide phosphorique, la potasse et autres éléments fertilisants se fixent sous des combinaisons diverses dans les particules d'humus, et conséquemment se laissent difficilement entraîner dans le sous-sol par les eaux pluviales. Des expériences nombreuses déjà ont mis ce fait en évidence, à ce point même que le commerce, qui est toujours à la piste de bonnes affaires, a mis en vente depuis quelque temps, des engrais dits à base d humus.
« Il y a quinze ans, dit M. Grandeau, qu'en étudiant comparativement avec d'autres sols les célèbres terres noires de Russie, dont la fertilité est proverbiale, j'ai été frappé de la différence énorme entre la fécondité des terres noires et celle de sols tout aussi riches, et parfois beaucoup plus riches que ces derniers, en acide phosphorique, azote, potasse, etc. J'ai cru trouver l'explication de ce fait dans la teneur en humus des terres noires, et toutes les expériences et analyses que j'ai faites depuis m'ont confirmé dans cette vue. Je suis arrivé, dans des essais de culture non interrompus depuis 1881 jusqu'en 1888, à augmenter de 50 à 100 pour 1000 la fécondité de quelques sols par l'addition de tourbe stérile par elle-même. La matière organique, en se combinant avec les substances minérales insolubles, notamment avec l'acide phosphorique, aide puissamment à leur dissémination physique dans le sol, et peut-être même présente-t-elle aux racines les principes minéraux dont elles ont besoin sous une forme plus assimilable, comme je le crois; toujours est-il que le résultat pratique est incontestable; les sols riches en humus, que celui-ci vienne de récoltes antérieures, comme c'est le cas des terres de Russie et des terres de vieilles graisses, comme disent les cultivateurs, ou qu'on l'importe sous forme de tourbe, les sols riches en humus, disons-nous, sont toutes choses égales, plus féconds que ceux qui n'en contiennent pas. »
Cet humus, les Champenois se le procurent en Vallage sans bourse délier puisqu'ils payent les fumiers sensiblement selon leur richesse gn azote, acide pliosphorique et potasse.
Mais cet élément qui doit être considéré comme un précieux réservoir alimentaire, s'use, se décompose et se transforme lui-même en aliments assimilables, tant et si bien qu'en Champagne particulièrement il disparaît rapidement, et alors l'eau en s'écoulant trop vite dans les couches sous-jacentes entraîne avec elle certaines substances nutritives que contient le sol, comme celles qu'on y apporte sous forme d'engrais minéraux.
De là la nécessité de fumer fréquemment au fumier de ferme nonseulement les terres crayeuses, mais aussi les terres légères trop perméables qui consument beaucoup de terreau et perdent, par conséquent, leur pouvoir absorbant; il faut pour ces natures déterres, ainsi que le déclare M. Delbet avec tant de conviction : du fumier, toujours du fumier, ou bien, ajouterai-je, fabriquer de l'humus au moyen du procédé le plus économique possible, avant de songer aux engrais chimiques.
On ne doit donc pas déconseiller l'usage du fumier aux praticiens qui en ont reconnu l'utilité et que trop souvent des esprits superficiels qualifient de routiniers. Grave, au contraire, est l'erreur de ceux qui renoncent au fumier, en font à tort l'objet d'un trafic pour acheter des engrais au commerce. Les premières récoltes soumises à ce régime sont souvent abondantes, mais dès que la provision d'humus devient insuffisante, et en Champagne c'est chose bientôt faite, la terre cesse de produire avec profit, s'épuise même.
La terre a été énervée par les engrais chimiques, s'empressent alors de dire quelques voisins témoins de ce fait. Je parle de ceux qui n'admettent que le fumier en fait de matières fertilisantes.
Du fumier, il en faut, et le plus souvent on n'en produit jamais assez ; quant aux engrais, on ne peut non plus s'en passer pour produire avec bénéfice, compléter l'action du fumier et prévenir le gaspillage des éléments utiles, lequel gaspillage n'est malheureusement que trop fréquent.
Je termine en appelant sur ce point l'attention das cultivateurs champenois.
Si je suis bien renseigné, on a pour coutume en Champagne de fumer en deux fois à la dose considérable de 120 mètres cubes à l'hectare pour une durée de quatre à cinq années, soit, à 7 fr. le mètre, une dépense totale de 840 fr.
Ces 120 mètres représentent, à 600 kilog. le mètre, 72 tonnes de fumier, et puisqu'une tonne de fumier du Yallage contient :
Azote. 5 kil. 377 | Acide pliosphorique. 1 kil. 749 | Potasse. 6 kii. 197
ces 72 tonnes incorporent au sol :
Azote 5 kil. 377 X 72 = 387 kilog.
Acide phosphorique 1 kiL 749 x 72 = 125
Potasse 6 kil. 197 X 72 == 446
Cette provision de 387 kilog. d'azote emmagasinée dans le sol peut suffire à alimenter plus de huit récoltes de céréales alors qu'il est seulement nécessaire de subvenir aux besoins azotés de deux céréales de
l'assolement triennal, la luzerne qui succède au blé et à l'avoine devant emprunter à l'atmosphère l'azote qu'il lui faut.
On voit par laquelle perte énorme de ce corps essentiel il se produit, étant acquis par la pratique qu'après la luzerne ou l'année suivante on est dans la nécessité de fumer à nouveau de la même façon.
Et puis, c'est chose connue en Champagne, on ne peut obtenir de bonnes luzernières qu'à la condition de fumer grassement au fumier de ferme, car les engrais phosphatés et potassiques seuls ne donnent aucun résultat satisfaisant. 11 faut donc convenir que l'humus est de toute nécessité, que son action est prépondérante, et je le crois, car cet élément fait absolument défaut dans les terres crayeuses.
Mais cet humus que les Champenois obtiennent du Yallage sans bourse délier, leur coûte fort cher en fm de compte, puisque l'azote du fumier qui se perd peut s'estimer à 300 kilog. environ (300 kilog. à 1 fr. 60 font 480 fr., frais de transport et d'épandage non compris).
J'avoue que cette perte est plutôt théorique que réelle, car bien des terres crayeuses fumées ainsi périodiquement au fumier acquièrent à la longue la valeur fertilisante des bons sols de la vallée de l'Aisne, mais aussi combien, de milliers de tonnes de fumier a-t-il fallu sacrifier pour les amener à ce degré de fertilité? Les habitants de quelques communes dont les ancêtres se sont autrefois enrichis grâce à la pratique de cette coutume en ont-ils une idée même approximative?
Aujourd'hui, les conditions économiques sont bien différentes et il paraîtra sans doute opportun à quelques cultivateurs champenois d'éviter le gaspillage sans renoncer cependant au fumier du Vallage, et en pratiquant la sidération, c'est-à-dire l'enfouissement à l'état vert de certaines récoltes, voire même en employant la tourbe.
Ce sujet mérite une étude spéciale, j'y consacrerai quelques instants dans quelque temps. Ch. Talbotier,
Professeur d'agriculture à Vouziers.