‹ Journal de l'agriculture (volume 4)Chapitre 473 sur 737 · L. Fontaine · texte numérisé non relu

L. Fontaine

Professeur à l'Ecole pratique des Faurelles (Charente).

Le prix de la viande n'est pas rémunérateur . — Pour répondre à cette objection, il faut mettre en lumière la véritable cause d'insuccès de toute entreprise, dans ce pays, le manque de solidarité. Les agriculteurs vivent isolés à la Réunion, ils ne forment pas un corps unique, et n'envisagent pas les questions qui les intéressent sous un point de vue général, ils sont le nombre et pourtant ils ne font pas la force, il n'y a pas d'entente. Par un temps d'égalité comme le nôtre, l'agriculteur colonial ne souffre pas de voir qu'il est par sa faute dans un état d'infériorité vis-à-vis de l'habitant des villes qui se procure en ce moment le kilogramme de viande de bœuf au prix de 0 fr. 80. La majorité de ceux qui achètent leur principale nourriture à l'étal des bouchers, sont des fonctionnaires rétribués très cher, dont les semblables en France paient le kilogramme de bœuf à 1 fr. 63 si nous prenons la moyenne de 1894 que nous donne le Bulletin du

666 l'Élevage du bétail a la réunion.

Ministère de l'agriculture; ce sont des rentiers, des capitalistes qui prêtent leurs capitaux à l'agriculteur à un taux très élevé, ce sont des commerçants, des hommes d'affaires, dont l'agriculteur est le principal client.

Madagascar avec ses zébus qui ne coûtent presque rien, puisqu'ils ont été nourris dans des plaines immenses selon le mode pastoral, est bien ce qui a empêché toute tentative d'élevage et d'engraissement à la Réunion ; mais si la production animale de cette île avait été regardée, dès le principe, comme un danger au développement de l'agriculture, ainsi qu'elle le devait, il fallait que les cultivateurs prissent des mesures pour l'arrêter, la combattre.

En France on se plaint de l'invasion des marchés par le bétail étranger et on la combat le plus que l'on peut au moyen du tarif douanier et des mesures administratives; le paysan comprend que les bœufs et les moutons qui viennent se débiter à côté de ses élèves, diminuent non seulement la valeur de ses animaux sur pied, mais encore celle de ses fourrages, de ses céréales, et quand il est propriétaire foncier, du sol qu'il a acheté et qu'il arrose de ses sueurs. Ici, il en est autrement; on ne cherche pas à appliquer les tarifs douaniers existant pour favoriser l'agriculteur et permettre le développement de l'élevage. Il n'est perçu que 5 francs par bœuf qui est débarqué pour la l3oucherie ou le charroi, sans distinction, tandis qu'on devrait faire payer 10 fr. par 100 kilog. de poids vif, si on n'appliquait que la lettre du tarif général des douanes.

A la commission de la Chambre d'agriculture chargée, en 1891, d'examiner le tarif douanier actuel pour son application à la Réunion, nous avons fait remarquer à nos collègues qu'il serait nécessaire pour le pays, après un approvisionnement suffisant et un commencement d'élevage dans les campagnes, de mettre une entrave à l'introduction de bétail étranger; étant le seul membre de cette commission qui connût les besoins des véritables agriculteurs de produire du fumier et de transformer en viande leurs fourrages, racines et pailles, nous n'eûmes pas le bonheur de voir cette proposition acceptée. Aujourd'hui que nous revenons à la charge, nous ne doutons pas que ces idées ne fassent du chemin et que bientôt les agriculteurs comprendront qu'il est de leur intérêt que l'alimentation du pays ne se fasse que par le pays lui-même.

Il s'est produit un grand changement dans les campagnes depuis une quinzaine d'années; les prix de tous les transports ont baissé d'une manière considérable; la tonne de cannes qui se payait, en 1881 , 5 francs quand elle était transportée dans la région haute de Saint- Paul, de la lisière du bois aux usines, ne coûte aujourd'hui que 1 fr. 25. Cela, parce que les petits propriétaires, qui n'ont qu'un hectare ou deux, se sont mis à acheter une ou deux paires de veaux, dans la localité, qu'ils ont élevés tout à côté de leurs maisons, souvent en les faisant paître l'herbe qui croît au bord des grands chemins et les ont ensuite attelés aux charrettes. L'introduction et la valeur des mules de Buenos-Ayresetdu Poitou ont subi une diminution sensible; les frais de traction s'abaissantde cette manière, on a pu supporter davantage l'avilissement du prix des sucres, et l'aisance s'est mise dans la basse classe.

Grâce au charroi des cannes, du sucre et des provisions, des cultivateurs ont pu étendre leurs terres, se construire des habitations convenables, qui respirent le bien-être. Les bœufs qui sont les auteurs de ce changement ne sont plus attachés à des troncs d'arbre et ont un modeste abri qui les préserve un peu du soleil et de la pluie. Ces animaux de trait, soumis tout jeunes au travail, ne sont pas des zébus de Madagascar, mais des bœufs nés dans le pays, offrant à l'œil du zootechnicien un mélange de toutes les races où le type breton se confond avec celui ^des bœufs de la France et du Charolais. Dans quelques localités, ces animaux sont le produit de croisements nombreux faits sans aucun discernement ni le moindre but, mais à côté d'eux cependant il se trouve quelques sujets qu'on appelle Moka et qui peuvent faire d'excellentes bêtes de boucherie. Ce sont des zébus, mais d'une variété différente de celle de Madagascar, qui peut elle-même venir d'Asie ainsi que le supposent les naturalistes. H serait facile par sélection d'arriver à en obtenir des reproducteurs parfaits. Il n'est pas rare de trouver de ces animaux qui pèsent 500 kilog. Si on voulait donner un peu d'impulsion à l'élevage du bétail en primant d'une manière convenable, des spécimens de cette variété robuste et apte à l'engraissement, on trouverait ici même la quantité d'animaux: nécessaires à l'alimentation publique.

Le droit de 10 francs par 100 kilog. de poids vif qui frappe les bœufs étrangers en France n'a qu'un but : favoriser l'élevage et l'engraissement des bêtes de boucherie contre la concurrence étrangère; il ne vise point les bêtes de trait parce que les produits envoyés par l'Amérique ne vont pas sur les champs de foire lutter contre les attelages de labour des fermiers, mais ils sont dirigés uniquement sur les abattoirs.

Ainsi, en 1894, sur 167,679 bœufs introduits en France, 33 seulement ont été destinés à l'engraissement et 2 à l'élevage; sur 3,474 vaches, 93 ont été soumises encore à l'élevage, et tout le reste a été livré à la boucherie.

Mais à la Réunion, si on voulait appliquer le tarif douanier en vigueur, il faudrait ne plus voir la lettre, mais l'esprit avec lequel il a été fait, et il serait alors nécessaire d'établir une distinction et d'avoir deux mesures pendant une période de quatre ans ; les bêtes de boucherie payeraient le droit métropolitain, tandis que celles de trait ne seraient soumises qu'à un droit de 3 fr. 30 par quintal vivant et marquées de la date de leur introduction, afin qu'elles ne puissent être livrées à la consommation pendant deux ans.

Grâce à des mesures semblables, les cultivateurs pourront se mettre à élever ; ils augmenteront leur effectif et établiront dans leur étables, la rotation qui existe dans leurs champs. Sur 100 bêtes à cornes nourries sur un établissement, 35 seraient engraissées et on ne verrait plus, en dehors des accidents, des bœufs décharnés, mourir sous le jou^. Le prix de la viande montera certainement, nous le prévoyons bien et nous le désirons, mais il ne s'élèvera jamais au point de sortir des limites voulues, parce que la production s'augmentant aussi, il s'établira toujours une concurrence afin d'assurer le débouché.

Le prix de la viande montera, c'est certain, mais c'est juste; la vie est aussi difficile ici qu'en France pour l'alimentation du moins, et je

ne vois pas pourquoi le magistrat, l'employé d'administration, les rentiers ne doivent pas payer ici le bœuf au prix moyen de 1 fr. 57 le kilog. comme il s'est vendu en France, de 1875 à 1894.

Les conseils municipaux composés pour la plupart de cultivateurs doivent comprendre, qu'il faut favoriser l'élevage, afin de donner une ressource de plus à notre agriculture qui a besoin de fumier pour les plantes qu'elle cultive et pour donner une valeur à ses fourrages, à ses grains et à ses racines. C4'est au travailleur de ce pays à nourrir ses semblables avec ses élèves et non à l'étranger, aussi devons-nous demander, pour arriver à ce résultat souhaité, l'application du tarif douanier pour les bêtes de boucherie et l'installation de ponts à bascule aux portes des abattoirs.

Une fois qu'il sera assuré qu'il peut vendre du bœuf à un prix rémunérateur, le cultivateur se mettra vite à avoir des aliments favorables à l'engraissement et à être au courant de toutes les questions d'élevage.

AUG. DE ViLLÈLE.

Page 1