LA SPÉCULATION ET LE REICHSTAG ALLEMAND
Un coup de théâtre absolument inattendu vient de se produire au Reichstag allemand. Cette assemblée, ily a quelques jours, vient de se prononcer, à la majorité écrasante de 200 voix contre 39, pour l'abolition du marché à terme. Je n'ai jamais demandé une mesure aussi radicale. Il est à parier qu'elle ne pourra pas êlre maintenue. C'est le propre des assemblées délibérantes nombreuses de se porter, sous l'influence de mouvements trop spontanés à des décisions absolues. La difficulté est de bien distinguer l'usage légitime d'un droit des abus qu'il peut entraîner dans son exercice. L'habitude des spéculations à terme est tellement entrée dans les nécessités du commerce que sa disparition subite peut être regardée comme impossible. Mais qui doit porter la responsabilité de ce revirement excessif? Le spéculateur évidemment et non l'ao-riculteur.
Il est commode d'incriminer les intentionset desemoquer del'io-norance économique des représentants de la classe agricole ; mais rien n'est plus injuste. Si après mes laborieuses études quelques lecteurs ont admis la légitimité de la suppression des marchés fictifs, comment ne pas adinettre aussi que les frontières de ces deux marchés, celui de la spéculation à terme et celui du pari ou du jeu sur les différences, sont tellement indécises que la confusion s'établit trop aisément entre les deux? Ne parlons donc pas, comme le fait un journal fort sérieux d'ailleurs d'une « assemblée délirante capable d'adopter des résolutions qui pèchent contre le bon sens et la réalité des choses ^), mais retournons-nous énergiquement contre ces joueurs, ces spéculateurs déchaînés qui, sous le prétexte d'opérations à terme, détruisent de parti-pris toutes les lois de l'offre et de la demande et faussent l'effet légitime de la production sur le cours des marchandises.
Sans doute le Reichstag est allé trop loin et j'en suis d'autant plus fâché que je crains que le retour ne s'accomplisse aussi trop vite et trop complètement. Mais ces excès indiquent seulement l'excès du mal. Je ne vois pas du tout que l'abolition du marché à terme doive frapper
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inévitablement les petits cultivateurs qui n'ont pas le moyen de remettre la réalisation de leur production à un moment plus propice pour la vendre, comme le veut le môme journal. Le marciié à terme est utile pour les approvisionnements d'une nation considérée comme nation; il exerce une influence légitime sur le maintien du prix du pain et dans des limites normales et modérées. Mais c'est là sa seule raison d'être. Il régularise jusqu'à un certain point les cours en facilitant les approvisionnements sans lesquels on pourrait redouter des paniques ou des sautes de cours fâcheuses pour la consommation publique. Le marché àterme favorise l'industrie des transports, surtout la navigation, et est utile au commerce agricole.
Voilà déjà un vaste champ d'action qui lui est réservé. En tout cas jamais les nations à production de céréales insuffisante ne pourront admettre sa suppression; jamais les nations à production excessive ne pourront davantage y adhérer. Mais je comprends que l'Allemagne et au besoin la France qui peuvent se suffire, la première par ses traités avec TAutriche-Hongrie, etla seconde par sa propre production, puissent à la rigueur, au point de vue seulement des céréales, ne pas souffrir autrement de la suppression du marché à terme. Il n'y a donc pas de délire, de folie à signaler dans le cas du Reichstag. C'est un petit péché contre les lois économiques que cette assemblée vient de commettre, mais avec combien de circonstances atténuantes! C'est à Berlin surtout qu'on les connaît, c'est aux abus de son propre marché et à l'excès des misères de l'agriculture qu'il faut en attribuer la faute. Si on supprimait, comme je le demande, comme je pense qu'on peut le faire, les jeux et paris sur les céréales, on suoprimerait la principale cause de ces erreurs.
La sage Helvétie nous donne l'exemple de cette co-existence du marché à terme et de la prohibition du marché fictif. Du moins, c'est ainsi que je comprends la décision qui vient d'être rendue par une Cour de justice anglaise. Un spéculateur allemand établi à Liverpool faisait des opérations avec un spéculateur de nationalité suisse. Les différences à payer par suite de ces opérations, s'élevèrent à 12,000 £, c'tst-à-dire à 300,000 fr. L'Allemand de poursuivre le Suisse devant la Cour. Le Suisse se défendit en réclamant l'application de la loi suisse. Il fut fait droit à sa demande. Le juge reconnut que la loi suisse prohibe le jeu, l'Allemand de Liverpool fut débouté.
Cette solution ne me scandalise pas le moins du monde. Je crierai d'autant moins contre la mauvaise foi du citoyen suisse que je ne connais pas les circonstances de ses opérations avec le broker allemand. Je me réjouis de la solution in se, parce que j'y vois une nation, qui ne passe pas pour barbare, appliquant ce bon article 1965 du Code civil ou un autre de son propre code, que nos Cours françaises l'efusent à peu près de considérer comme maintenu par la loi de 1885.
P. DU Pré-Collot.