MESURES A PRENDRE POUR EN PRÉVENIR LES EFFETS
Les agriculteurs de notre région commençaient à oublier l'année 1 893 qui a été si désastreuse pour l'élevage ; ils avaient à peine eu le temps de regarnir leurs étables que des craintes très vives surviennent à nouveau : les apparences du printemps actuel (1896) nous font redouter la sécheresse. Nos craintes sont fondées sur l'absence des pluies depuis plus d'un mois, sur les hûles qui soufflent incessamment et aussi sur la fraîcheur exagérée des nuits.
Si le fléau sévit comme nous avons lieu de le croire^ le dommage qui doit en résulter dans l'avenir sera pour notre département moins grand que celui que nous avons subi en 1893, car dans nombre d'exploitations les fenils et les granges sont encore largement approvisionnés de fourrages et de pailles. Les années 1894 et 1895 nous ont valu deux grosses récoltes fourragères, et comme le nombre des consommateurs avait été réduit en 1893 et que, l'hiver 1894-1895 ayant été très doux, on a pu laisser les animaux dehors plus longtemps que d'habitude, les magasins n'ont pas été vidés bien que le cultivateur n'ait pas rationné étroitement son bétail, le fourrage étant à très bas prix.
Au 15 mai 1896, les cours sont à peine en hausse, et cependant nous n'espérons plus qu'une médiocre récolte: les prairies naturelles non irriguées produiront très peu ; dans les prairies baignantes la végétation n'a aucune activité, et si parmi les prairies artificielles les sainfoins ont bonne apparence, il n'en est pas de même des luzernes dans nombre de localités : celles de un à deux ans sont généralement médiocres; celles de trois ans sont pleines, mais les tiges déjà durcies par le hàle ne s'allongeront pas.
La récolte fourragère est donc en partie compromise, et il faut compter que les stocks de nos fenils suffiront à nos besoins de l'hiver prochain.
Mais, il y a des contrées bien plus éprouvées que la nôtre; nombre de départements dans le Midi de la France, ainsi que l'Espagne, souffrent bien davantage : là, la récolte sera presque nulle, aussi devonsnous nous mettre en mesure (ce que Ton ne peut déjà plus faire dans ces pays-là) de produire des denrées fourragères de tous genres qui, consommées parnos animaux, rendraient disponibles des foins que l'on vendrait avantageusement, car les cours vont s'élever.
A ceux qui douteraient de la possibilité de cette vente au loin, nous répondrons en rappelant ce qui s'est passé il y a trois ans : l'Italie, la Suisse, le Danemarck et la Suède nous ont livré alors d'énormes masses de foins, et cependant il n'existe pas normalement de courant commercial d'importation pour cette marchandise; mais le commerce et la spéculation ont bien vite organisé les moyens de transport lorsqu'ils savent y trouver des bénéfices.
Ce que le commerce et la spéculation ont fait en 1893, ils peuvent le refaire au profit des agriculteurs de notre département en vue d'approvisionner le Midi de la France et lEspagne.
Il nous faudra bien admettre que le principal talent, l'habileté réelle
du cultivateur consistent, non pas à suivre fidèlement les pratiques locales, non pas à se lancer dans des spéculations hasardées, mais à poursuivre Its spéculations sages, à faire acte de commerce chaque fois que l'occasion se présente, et nous pensons rendre à tous les agriculteurs de notre département un grand service en suppliant chacun d'eux d'examiner la situation, de se mettre immédiatement en mesure de parer chez lui aux effets d'une sécheresse probable, et de tirer parti de cette situation en se ménageant la possibilité de vendre des excédents.
Et ces excédents, il nous faut les créer. Il faut^ partout où l'on dispose d'un tombereau de fumier ou de quelques sacs d'engrais chimiques (qui heureusement sont à bas prix) et de quelques ares de terrain libre, obtenir des racines ou des verdures comestibles.
Si vous organisez c?e mite cette production, qu'aurez-vous à craindre? En supposant que les choses s'arrangent (ce qui est dorénavant impossible dans le Midi), qu'à la suite des pluies abondantes, les coupes fourragères soient ici d'un gros rendement, que les ventes soient difficiles ou impossibles, eh bien ! vous augmenterez encore quelque peu votre élevage, et quel est celui d'entre vous, agriculteurs, qui oserait s'en plaindre? Vous produirez alors plus de fumier et les terres de vos fermes, mieux engraissées vous donneront des rendements plus élevés sur toutes vos récoltes.
Créons donc des denrées alimentaires.
Yoici quels sont les fourrages que nous pouvons produire encore dans de bonnes conditions pour la consommation de l'automne et de l'hiver, si nous mettons à profit la fin de mai et la première quinzaine de juin. Et comme nos fenils pourront être vides de bonne heure au printemps 1897, soit que leur contenu ait été vendu, soit qu'il ait été consommé sur place, nous énumérerons aussi les récoltes herbacées (bien connues déjà) qui pourront être utilisées à ce moment.
RÉCOLTES-RACINES A FAIRE EN 1896. Poiiimes de terre. — Oa peut planter iusqu'au P"" juin. Donner la préférence aux variétés à gros rendement qui, même avec le retard actuel, pourraient encore donner de 25,000 à 30,000 kilog. par hectare : Richter's Imperator, Chardon, Yosgienne, etc. On peut aussi bien employer la pomme de terre saucisse rouge du pays, mais elle est moins productive. 1 -1
Les tubercules peuvent être utilisés pendant tout l'hiver; à l'état cru il ne faut pas dépasser 8 ou 10 kilog. par jour et par tête de gros hétail; les frais de cuisson seraient largement couverts par l'accroissement de la valeur nutritive qui se traduit par la qualité supérieure du lait ou par la rapidité de l'engraissement.
Betteraves. — On pourrait en semer jusque dans les premiers jours de juin, mais plus on retarde plus il sera avantageux de faire tremper la graine dans de l'eau pendant quarante-huit heures. Après le semis on devra rouler fortement. La récolte, facile à dépenser en hiver, peut varier de 20,000 à 50,000 kilog.^ Fhectare. Donner la préférence aux variétés à peau jaune ou à la.demi-sucrière du
Nord. , , . T 1
Rutabagas. — Le semer de suite en pépinière dans le jardin et mettre en place ou repiquer un mois après. Sa chair est une excellente nourriture, malheureusement les plantes ont souvent à souft'rir de l'altise.
Navets et raves. — Plantes relativement peu exigeantes. En 1893, nous avons jeté des graines de navets sur un guéret franc à la Fontaine-la-Louvet, et sans que nous'en ayons pris soin, le fermier récoltait à l'automne environ 8,000 kilog. de racines qui lui ont rendu de grands services pendant l'hiver.
RÉCOLTES-VERDURES A FAIRE EN 1896. Vesce (le printemps et Pois gris. — On peut en ensemencer encore jusqu'au 20 juin.
Sarrasin. — Peut s'ensemencer comme fourrage ou engrais vert à enfouir à l'automne jusqu'au P'- juillet, puis à la fin d'août et dans les premiers jours de septembre. Comme fourrage vert il est de seconde qualité seulement.
Maïs. — Dans les terres très fertiles, la variété Dent de cheval peut donner de 60,000 à 100,000 kilog. de verdure par hectare. Dans les terres moins bonnes, prendre d'autres variétés moins exigeantes.
Semer de quinzaine en quinzaine jusque dans les premiers jours de juillet, en répandant de 2 hectolitres et demi à 3 hectolitres par hectare afin que les tiges grossissent moins.
Pendant quelques jours après le semis, il serait bon de faire surveiller le champ pour éloigner les corbeaux qui sont très friands de ces semences. (Ne pourrait-on éloigner les corbeaux en brassant le maïs avec un mélange de goudron, de pétrole et d'acide phénique brut, comme quelques personnes font pour le blé? l'odeur que prend la semence la préserve de ces oiseaux). Souvent on les tient éloignés en tendant des iils blancs au-dessus du champ.
On pourrait pratiquer le trem-
Êage de la semence en vue d'aréger le temps nécessaire à la germination.
Le maïs est un excellent fourrage vert dont le rendement peut varier de 25,000 à 50,000 kilog.
dans les conditions moyennes; il se prête admirablement à l'ensilage, ce qui permet d'en faire consommer tout l'hiver. *'
Sorgho à épis ou millet à chandelles. — Essayé en 1894 par M. Doncerain à Arnières, il nous a donné 44,000 kilog. de verdure .par hectare; il avait été semé en juin dans une terre fumée. Les bestiaux le consomment très bien. Il faut environ 35 kilog. de graines par hectare à la volée.
Moha de Hongrie et Moha vert de Californie. — Ces deux plantes essayées aussi comme fourrage l'an dernier à Arnières, ont fourni de 30,000 à 35,000 kil. de verdure que les vaches ont consommée avec plaisir; 22 ou 25 kilog. de graines suffisent pour ensemencer un hectare.
Moutarde blanche. — Se sème en août et septembre pour récolte de 15,000 à 20,000 kilog. de verdure.
Colza. — Se sème comme pour faire une pépinière. On peut le faire pâturer à l'automne par les vaches ou le couper au printemps lorsqu'il monte à tige.
Choux. — On les utilise à l'automne, en hiver ou au printemps dans nombre de communes du département. Toutes les variétés de choux peuvent être utilisées comme fourrages; nous aurions intérêt à produire à côté du chou cavalier cultivé ici, les variétés appréciées dans l'Ouest.
Les feuilles et les inflorescences de choux recueillies et utilisées au printemps forment la transition avec les fourrages ensemencés pour l'utilisation du printemps 1897.
RÉCOLTES-VERDURES A FAIRE POUR LE PRINTEMPS 1897. — Nous ne ferons que les citer : la navette d'hiver; le seigle; la vesce d'hiver et la variété appelée vesce velue, plus robuste et supportant mieux le froid; le trèfle incarnat, que l'on
'1. — Sarrasin commun.
devrait toujours semer en bourre ou non écalé, car sa réussite est plus certaine. Nous n'avons pas fait figurer dans ces énumérations : la carotte, le panais et le chou-navet, car il nous semble qu'il est trop tard pour en tenter la culture; la consoude rugueuse du Caucase, car la plantation des rejets se fait dans les premiers jours d'avril et cette plante n'a jamais jusqu'ici été cultivée sur de grandes surfaces; le Polygonum sakalinense qui soulève les mômes observations.
Remarques générales. — Les rendements seront d'autant plus élevés pour chacun des fourrages à récolter en 1896 que nous avons signalés, que l'ensemencement sera fait plus tôt et que le sol aura été mieux fertilisé.
A défaut de fumier de ferme, les engrais chimiques qui sont cette année très bon marché pourraient être employés dans les proportions suivantes :
Chlorure Nitrate de soude. Superphosphate. de potassium.
kil. kil. kil.
Pommes de terre 100 à 225 200 à 500 50 à 150
Betteraves.. 100 400 200 500 50 150
Autres racines 100 250 200 400 50 100
Vesce 50 100 200 300 50 100
Sarrasin 100 150 150 300 50 100
Maïs 300 500 300 500 100
Moha 150 200 150 200 50 à 100
Les enfouir au labour après avoir bien mélangé ensemble les matières premières.
Dans nombre de cas (terres franches et terres argileuses), on pourra ne pas employer l'engrais potassique.
Nous recommanderons tout particulièrement aux cultivateurs qui voudraient semer des maïs^ des mohas, du millet à chandelles, etc., de faire venir ces graines par l'entremise des syndicats; — à plusieurs reprises nous avions souvent essayé le moha sans succès, car nous avions toujours acheté les semences au commerce local; nos graines de Fan dernier, prises à une grosse maison de Paris, nous ont au contraire procuré une grosse récolte.
Au lieu de confier séparément au sol ces diverses semences, on trouve souvent grand profit à les mélanger : les produits obtenus ainsi sont très recherchés par les animaux. Voici deux ou trois exemples :
1" Sarrasin 35 litres. Vesce de printemps 60 litres.
Maïs 60 —
Pois gris 50 —
Moha 10 —
2° Sarrasin 35 —
Maïs 60 —
Moha 10
3° Sarrasin 35 —
Moutarde blanche 20 —
Colza de printemps 10 —
Maïs 80 —
Si on adopte l'une de ces formules, on devra naturellement semer les graines en plusieurs fois afin que les plus grosses, semées les premières, soient plus profondément enfouies que les autres.
Vensilage pratiqué à l'automne nous permettra de tirer parti des verdures que, comme le maïs et les mohas, l'on ne peut faner; grâce à cette méthode on peut conserver presque sans frais et sous une forme appréciée des animaux, des masses absolument considérables de fourrages que l'on fait ensuite consommer pendant tout l'hiver. Aussi, n'ayant aucune crainte au sujet de l'utilisation pratique et économique des récoltes, insistons-nous auprès des agriculteurs pour qu'ils produisent le maïs, les mohas sur des hectares. Nous nous mettons d'ailleurs à leur entière disposition pour leur fournir à l'époque voulue tous les renseignements dont ils auraient besoin pour l'établissement
de leurs silos et même nous nous rendrons chez eux pour conduire l'opération s'ils en manifestent le désir.
Marc de pommes. — Dès à présent nous rappelons aux, cultivateurs les services que peuvent rendre les marcs de pommes ensilés dans l'alimentation d'hiver : lorsque le moment en sera venu, il faudra prendre les soins nécessaires pour n'en pas perdre une brouettée.
A. BOURGNE,
Professeur départemental d'agriculture de l'Eure.