II. — Travaux parlementaires
La Commission des douanes de la Chambre des députés a procédé à l'élection d'un président, en remplacement de M. Méline. C'est M. Georges Graux, député du Pas-de-Calais, qui a été élu président. IS'ous nous réjouissons particulièrement de ce choix, car M. Georges Graux est un des députés qui ont coopéré avec le plus de zèle et de talent à la réforme douanière et qui s'est montré spécialement dévoué aux intérêts agricoles. En prenant possession du fauteuil de la présidence, il a prononcé une excellente allocution dont nous détachons le passage suivant :
« Le régime douanier de 1892 a donné, en dépit des attaques dirigées contre N" 1543. — Tome 1" de 189G. — 13 juin.
922 CHRONIOUE AGRICOLE (13 ,IUIN 1896).
lui. les plus heureux résultats, puisqu'il nous a permis d'entretenir les meilleures relations commerciales avec les principales puissances du monde et d'assurer le plus large développement à nos exportations.
« Ce développement est sensible, si l'on n'examine que la valeur des produits; il est co-nsidérable, si, prenant des points plus exacts de comparaison, l'on tient compte de leur poids et de leur quantité.
« Aussi, les auteurs de notre nouveau régime douanier croient-ils pouvoir être fiers de leur œuvre, et ses adversaires se bornent-ils à demander que l'expérience en soit continuée. Les uns et les autres estiment qu'en matière économique, comme en matière politique, la stabilité est une des conditions primordiales de la prospérité d'un peuple.
« Les tarifs de 1892 ne doivent subir que les modifications mûrement étudiées et comjîlètement justifiées. Mais ils ne sauraient être intangibles. Si certaines nations augmentent la protection accordée à leurs industries et aggravent les difficultés de la concurrence déjà supportées par notre production nationale, nous avons incontestablement le devoir de prendre des mesures de défense.
« Ne devons-nous pas aussi tenir compte des révolutions économiques qui se produisent à chaque instant dans l'univers et adapter nos lois douanières aux transformations inéluctables auxquelles sont condamnées nos industries sous peine de disparaître? »
Dans ces derniers alinéas, M. Georges Graux fait une discrète allusion à la loi récente qui a relevé les primes d'exportation des sucres en Allemagne. II n'est pas douteux que le Gouvernement et le Parlement sauront prendre, en temps voulu, les mesures imposées par ces nouvelles circonstances.
Les changements survenus dans les conditions météorologiques ont atténué, comme nous venons de le dire, les appréhensions des cultivateurs. Toutefois, la première coupe des fourrages ne donnant presque partout que des résultats tout à fait insuffisants, et les coupes futures étant toujours soumises aux chances de la saison, on doit se préoccuper des moyens de parer à l'insuffisance des fourrages. Nous avons publié déjà plusieurs notes sur ce sujet; nous en recevons une autre de MM. Vilmorin-Andrieux, sur laquelle il est utile d'appeler l'attention; en effet, elle donne de bonnes indications sur les plantes fourragères que l'on peut encore semer en juin. En voici le texte :
« A la suite de la sécheresse persistante, les cultivateurs se préoccupent de se créer des ressources pour suppléer à l'insuffisance désastreuse des récoltes fourragères. Nous croyons donc, dans ces circonstances, devoir rappeler brièvement quelles sont les plantes qui, semées maintenant, promettent de donner encore dans le courant de l'année un produit satisfaisant. Sans doute, quelques-unes seulement pourront être fanées et fournir du fourrage sec; mais un certain nombre, comme les Maïs^ Mohas, Millets^ Sorghos, Pois gris, Vesces, etc., produiront un excellent fourrage pouvant être consommé en vert ou conservé en silos, ce qui permettra de ménager le peu de foin que donneront les prairies naturelles et artificielles.
« En première ligne, parmi les plantes dont le produit en fourrage est le plus considérable et le plus assuré, citons un Maïs de grande taille, le Maïs dent de cJteval ou géant Caragua, qui peut se semer utilement de mai en juillet. Le Maïs jaune gros et les variétés plus hâtives, telles que le Maïs d'Auxonne, le Maïs cinquantino, \q Maïs jaune Jiutif à épi long et le Maïs quarantain, semés jusqu'en août, donneront encore un bon produit.
« Les Millets blancs, le Panis d'Italie, les Mohas de Hongrie et de Californie, ÏAlpiste, arriveront même à mûrir leur grain si on les sème sans retard. Dans tous les cas, ils pourront être fauchés en vert, et s'ils sont fanés avec soin, ils donneront un foin un peu gros, mais de bonne qualité. Si on les destine uniquement à donner du fourrage, on pourra les semer jusqu'au 15 juillet.
« Les Sorghos sucrés et le Sorgho à balais, étant semés en juin dans des conditions de terrain favorable, peuvent produire un fourrage vert abondant et de bonne qualité.
« Les V^esces et les Pois gris de printemps fourniront encore un bon produit, surtout associés à cfuelque plante à tiges raides (Féverole, Maïs, Millet), qui leur prêtera son appui, comme font le Seigle et l'Avoine dans les mélanges de ce genre semés à l'automne et au premier printemps.
« Les Choux fourragers, tels que le Chou cavalier, le Chou caulet de Flandre, les Choux moeUiers, les Choux frisés d'hiver, se sèment toujours vers cette époque de l'année et commencent àproduire à l'automne, permettant ainsi de ménager quelques semaines de plus la provision de fourrage sec.
« Le Colza de printemps et la Navette d'été, la Moutarde blanche, les Spergules ordinaire et géante, le Sarrasin gris ou argenté et le S. de Tartarie, peuvent encore se semer pendant tout le mois de juin et même plus tard, soit seuls, soit mélangés entre eux ou avec les plantes citées précédemment.
ce is^ous donnerons, pour servir d'exemple, quelques formules de mélanges de ce genre proposées par M. Dezeimeris ou calquées sur les siennes et consacrées par la pratique; il est évident que le choix des plantes et les proportions de chacune n'ont rien d'absolu et qu'il appartient à chaque cultivateur de les modifier selon la nature de ses terres et selon le but qu'il se propose d'atteindre.
Exemples de Mélanges de Fourrages à couper en vert, pouvant se semer en Juin et même en Juillet, calculés pour un hectare.
I. — 35 kilog. Sarrasin, 25 kilog. Maïs jaune gros, 25 kilog. Pois gris de printemps, 7 kilog. Âlpiste, 7 kilog. Moha de Hongrie ou Millets, ou Panis.
11.— 25 kilog. Sarrasin, 25 kilog. Vesce de printemps, 15 kilog. Maïs jaune gros, 10 kilog. Moutarde blanche, 7 kilog. Moha de Hongrie ou Millets, ou Panis.
III. — 25 kilog. Pois gris de printemps, 25 kilog'. Vesce de printemp.s, 10 kilog. Moutarde blanche, 5 kilog. Millets ou Panis d'Italie, 5 kilog. Spergule.
IV. — 25 kilog. Pois gris de printemps, 25 kilog. Vesce de printemps, 10 kilog. Moha de Hongrie, 5 kilog. Millets ou Panis d'Italie, 5 kilog. .\lpisle.
Il est probable que ce dernier mélange, semé au commencement de juin, pourra se faucher et se faner au mois d'août.
« Fourrages-racines. — Il est encore temps de semer des Betteraves ou de regarnir les semis qui ont mal levé. Si les racines n'atteignent pas tout leur développement, elles produiront cependant plus qu'une demi-récolte, principale* ment les races rustiques et hâtives comme la Betterave jaune globe et la rouge globe. Les autres races de Betteraves fourragères telles que la Disette rose \r Allemagne, la Disette blanche à collet vert, la Disette Mammouth, Id. jaune ovo'ide des Barres, \d. jaune géante de Vauriac^ la. jaune d'Allemagne, peuvent aussi être semées avec chance de succès.
« C'est maintenant la véritable époque pour semer les Rutabagas et les Chouxnavets, excellentes plantes fourragères, très nutritives, qui sont trop peu cultivées dans notre pays et qui devraient cependant y réussir très bien, surtout dans les terres un peu fortes et riches.
« Les grosses races de Navels, telles que le Navet de Norfolk, le Navet rave du Limousin, le Navet gros long d'Alsace, etc., qui sont aussi les plus productives, devront se semer en juin ou en juillet; pour les variétés précoces de Navets, telles que le Navet rouge plat hàtifel le N. rouge plat hâtif à feuille entière, qui peuvent se semer sur les chaumes et en récolte dérobée, il sera temps jusqu'en août.
« Bien que la saison des semis de Carottes commence à s'avancer, on peut encore compter sur une assez bonne récolte de la Carotte blanche à collet vert, de la C. blanche des Vosges, de la C. rouge longue à collet vert, et de la C. hlanche améliorée d'Orthe, les plus productives de toutes les races fourragères.
« On pourrait encore essayer comme fourrage le Raifort champêtre de /'.Irdèche, plante remarquable par la rapidité de son développement et convenant très bien aux semis tardifs.
« Les Panais pourront également se semer avec succès pendant tout le mois de juin et jusqu'en juillet.
« — Les Trèfles incarnats, il est vrai, ne produiront plus rien cette année, mais, par leur précocité, ils seront, au premier printemps, des ressources d'autant plus précieuses qu'il ne restera plus guère alors de provision de fourrage sec ; on fera donc bien de semer cette année une proportion plus considérable que d'habitude
des Trèfles incarnat ordinaire^ incarnat tardif, incarnat très tardif à fleur blanche et incarnat très tardif, ainsi que de Trèfle jaune des sables qui succède comme on sait au Trèfle incarnat extra tardif.
« Enfin le Ray-Grass d Italie., semé seul en terrain propice, aurait proLablemenl chance de donner encore un produit passable dans le cours de l'année; il fournirait, daus tous les cas, au printemps suivant, une coupe abondante.
« Voilà, comme on le voit, un assez grand nombre de fourrages, entre lesquels les cultivateurs ont à choisir pour utiliser leurs terres demeurées inoccupées jusqu'ici ou rendues libres par le mauvais succès d'une culture. Cependant, comme certaines personnes pourraient trouver plus avantageux de consacrer leurs terrains à des cultures d'une autre sorte, nous allons citer en quelques mots celles qui, à notre avis, peuvent encore se tenter avec succès.
ce Pour toutes les Céréales à paille fine, il est trop tard, les Orges hâtives, elles-mêmes n'auraient que bien peu de chance de réussite; les Millets et Panis d'Italie, VAlpisle et les Mohas de Hongrie et de Californie sont encore dans leur saison de semis et pourront, au pis-aller, s'utiliser comme fourrage s'ils n'arrivent pas à miàrir leurs graines.
« Les Sarrasins, en revanche, peuvent donner une pleine récolte et se feront dans de bonnes conditions. Les Maïs jjrécoces, tels que les Maïs jaunes d'Auxonne et cinqiiantino sont, jusqu'à, la fin de juin, dans le même cas et peuvent être une ressource précieuse.
« On sèmera encore utilement des Lentilles et Lentillons et des Haricots hâtifs de grande culture, tels que les Haricots Suisse rouge, Suisse blanc, sang de bœuf, les Haricots flageolet Chevrier, flageolet rouge et flageolet jaune, le Haricot noir hâtif de Belgique, etc. Les Fèves et Féveroles, semées en juin, donneront une récolte passable et à peu près assurée.
« Dans les terres légères, bien préparées et pouvant être ensemencées immédiatement, le Lm pourra peut-être donner uabon résultat.
c< La Navette d'été et ÏŒillette se sèmeront encore avec succès !si l'on opère dans des conditions favorables.
« La culture de la Cameline offrira encore un moyen d'utiliser des terres chaudes et sèches dans les régions oi^i la graine de cette plante a une valeur industrielle. On peut la semer encore en juin. »
Les indications données dans cette note sont excellentes ; on doit retenir principalement celles qui se rapportent aux racines fourragères. En effet, quoique la culture de ces plan tes se soit accrue depuis quelques années, elle devrait se répandre bien davantage, au grand bénéfice des cultivateurs.
Nous avons déjà signalé plusieurs documents émanant des professeurs départementaux d'agriculture sur l'invitation qui leur a été faite par le Ministre de l'agriculture. Dans les instructions rédigées par M. Prioton, professeur d'agriculture de la Charente, se trouvent quelques indications très utiles sur le mode d'emploi des grains pour la nourriture du bétail :
ce Les grains sont des aliments très riches et qui, en raison de leur faible valeur sur le marché, peuvent être employés à la nourriture du bétail, en association avec les pailles, par exemple.
ce En dehors de l'avoine et du son dont l'emploi est bien connu, on peut utiliser l'orge, le seigle, le froment, le maïs, la fève, la féverole, etc. Ces grains concassés ou réduits en farine sont mélangés à la paille hachée, salée et mouillée, dans une proportion à peu près identique ou légèrement supérieure à celle indiquée pour les tourteaux; ou bien on les sert séparément en nature ou encore à l'état cuit, ce qui les rend plus digestibles, tout en échaufi'ant moins les animaux.
ce Quant à la quantité à donner par jour, elle est déterminée d'une façon très approximative par cette indication générale que lOkilog. de foin peuvent être remplacés par 8 kilog. de paille et 3 kilog. de son ou de grains en moyenne, ce qui représente à peu près la même somme de matières alimentaires et sensiblement le même volume.
« Il va sans dire que si ces aliments concentrés, tourteaux et grains, entrent dans une plus grande proportion dans l'alimentation, on arrive alors très rapidement à engraisser le Létail. »
Dans le département de la Vienne, M. Larvaron, professeur d'agriculture, rappelle comme il suit les formules de mélanges de graines fourragères qu'il avait conseillées en 1893 et qui ont donné généralement d'excellents résultats :
Mélanges à semer du 15 mai au Ib juillet, pour être coupés en vert, douze à quinze semaines après :
Terres fraîches. — Colza de printemps, 2 kilog.; vesce de printemps, 40 kilog.; maïs, 35 kilog.
Terres sèches. — Moha de Hongrie, 2 kilog.; spergule, 5 kilog.; pois gris, 40 kilog.; navette d'été, 3 kilog.
Terres moyennes. — Maïs, 40 kilog.; sarrasin, 25 kilog.; moutarde blanche, 3 kilog.; ray-grass d'Italie, 10 kilog.
Ce ne sont pas les conseils pratiques qui auront manqué aux cultivateurs pour parer aux conditions qui leur sont faites par la saison. On ne saurait trop leur recommander de les suivre. Il importe, en effet, pour eux de prendre tous les moyens pour éviter un effondrement des cours du bétail qui serait la pire des calamités. Les effets immédiats, aussi bien que les effets futurs, en sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'insister à cet égard.
IV. — La convocation de l'armée territoriale. La lettre suivante nous parait de nature à appeler l'attention. En «ffet, elle signale une mesure qui peut gêner les travaux agricoles dans une énorme proportion ; on ne doit pas oublier que la population agricole constitue au moins la moitié de la population du pays. Voici cette lettre :
« J'ai l'honneur d'appeler votre haute et bienveillante attention sur l'époque inopportune où tous les régiments de l'armée territoriale vont être appelés cette année.
« On ne pouvait plus mal choisir, pour les viticulteurs et cultivateurs du Centre, la date du 28 septembre, qui coïncide avec les vendanges et les semailles d'automne.
« Des intérêts nombreux et fort respectables vont être lésés, et je connais pour ma part, dans ma région, un nombre incalculable de pauvres diables qui ne peuvent vivre que par la vente de quelques hectolitres de vin et qui ne pourront même pas vendanger leurs vignes !
« Si la presse agricole voulait bien entreprendre une campagne pour faire avancer ou reculer l'époque de la convocation de l'armée territoriale, elle rendrait un immense service au pays. »
Il paraît bien qu'on pourrait, sans gêner les services militaires, faire coïncider, dans chaque région, les convocations de l'armée territoriale avec l'époque où les travaux agricoles exigent moins impérieusement la présence des hommes valides dans les fermes. Nous espérons donc que le Ministre de la guerre n'hésitera pas à prendre en considération les observations qui lui sont présentées dans ce sens.