VIII. — Sur l'analyse des engrais
Nous avons, dans deux: chroniques précédentes, publié des lettres de M. Toclié et de M. Vivien relatives à la meilleure méthode h suivre pour analyser un phosphate. Le mode d'appliquer le procédé de M. Joulie au citrate ammoniacal de magnésie était discuté, et la difficulté finale consistait à savoir s'il fallait broyer l'engrais dans le réactif. Nous avons répondu affirmativement. Aujourd'liui la question paraît se poser sur l'importance et l'efficacité du contrôle de la composition des engrais par l'analyse chimique. Voici les lettres dont l'insertion nous est demandée :
Lettre do MM. E. et J. Toché.
« Nantes, le 27 juillet 1880.
« Monsieur le Directeur, à la suite de l'insertion que vous avez bien voulu faire de notre lettre du 10 juillet, M. H. Pellet a écrit, de son côté, une lettre, dans le nunaéro du 21 juillet du Journal des fabricants de, sucre. M. Pellet, désireux de faire la lumière sur cet incident, demandait à M. Vivien de faire connaître les raisons qui lui faisaient critiquer la méthode de M. Joulie, et aussi d'indiquer la méthode qu'il prétendait lui opposer. En outre des lettres incluses que nous a écrites M. Joulie, il a airect-ment écrit à M. Vivien la lettre suivante, que nous sommes autorisés par l'auteur à faire publier; ce que nous vous prions instamment d-) faire. Cette lettre, malgré sa date du 30 juin, était ?ncore sns réponse le 21 juillet. M. Vivien s'est borné à faire insérer dans votre Journal, numéro du yA juili^^t, une lettre qui tend, entre autres choses, à faire supposer que nous avons la prétention de nous soustraire, dans nos transactions commerciales, au con-rôle analytique.
« Nous croyons ne pas pouvoir, faute de compétence suffisante, prendre part à l'important débat scientifique actuellement pendant entre MM. Pellet, Joulie et Vivien, et nous laissons à ce dernier le soin de répondre catégoriquement à la sommation qui lui a été faite par les deux premiers chimistes; mais nous devons nous hâter de protester contr-* l'insiimation contenue dans la lettre de M Vivien. Nul plus que nous ne désire le contrôle loyal et rationnel de la science sur les opérations commerciales auxquelles donne lieu notre industrie. Mais nous voulons ce contrôle sérieux et éclairé, et nous en avons donné la preuve la plus éclatante, en faisant prélever avec soin, en présence de l'acheteur, dix échantillons sur le même lot de marchandises, dont cinq ont déjà été analysés par quelques-uns des chimistes les plus en renom ; les autres le seront également, si cela est nécessaire, par les chimistes que voudront bien désigner, soit la Société des agriculteurs de France, soit le président du tribunal de commerce de Paris.
a Quant au reproche que nous adresse M. Vivien, d'avoir écarté son analyse dans un but intéressé, nous le repoussons comme non fondé; d'abord parce que son analyse, à l'en ( roire, n'a pas été faite selon la méthode imposée par le contrat de vente, ensuite, parce que l'écart considérable qu'elle présente avec les autres analyse^, oblige à la considérer comme erronée. Il va de soi qu'une moyenne ne peut être formée qu'avec des éléments vrais et non avec des éléments faux.
« En résumé, nous attendons que M. Vivien ait bien voulu fournir à MM. Maret, Roussille, Grandeau et Bobierre qui ont fait les analyses 1, 2, 3, 'j, et également à MM. Pellet et Joulie qui la réclament, la preuve que sa méthode analytique est supérieure à celle très généralement empbyée par ces Messieurs et par nos autres chirai-tes les plus éminents. Cette preuve faite, nous nous inclinerons comme nous le devons, pour rendre hommage à la vérité.
« Veuillez agréez, etc. E. et J. Toché fils. »
Première lettre de M. Joulie à ifl/. Toché.
« Paris, le 17 juin 1880.
« Messieurs, l'assertion du chimiste dont vous me parlez et dont vous ne me
donnez pas le nom, est absolument fausse, 11 n'est pas vrai que les phosphates fossiles triturés au mortier avec du citrate d'ammoni; que et uon de la liqueur citro-magnésienne, comme il le dit par erreur, se laissent attaquer. — Les expériences que j'ai publiées en 187:^ [Moniteur scienHfiqye de Qntsiieville, page 578), ne laissent aucun doute à cet égard. — Elles ont été répétées depuis par M. Millot qui est arrivé aux mêmes résultats et qui va plus lom encore que moi, car i»l affirme que les phosphates fossiles restent inattaqués même par douze heures de contact. Nul n'a le droit de contester ces résultats, à moins de produire au grand jour des expériences positives prouvant qu'ils sont inexacts. Or, je n'ai encore rien vu de pareil.
« La méthode que j'ai indiquée est aujourd'hui adoptée partout comme base des transactions. Elle a été recommandée par la Commission des engrais de la Société des agriculteurs de France, ce qui n'aurait certainement pas eu lieu si elle mentait le reproche que lui adresse le chimiste anonyme dont vous me* parlez. Au surplus et en droit, lorsque vous vendez de l'acide pliosphorique .^oluble dans le citrate d'ammoniaque, cela implique évidemment que le dosage de cet acide sera fait par une mélliode connue et publiée, ayant la sanction de la pratique et non par un procédé de fantaisie pratiqué par un seul chimiste et connu de lui seul. Je pense donc que vous êtes fondés à repousser cette analyse et à régler votre facture d'après la moyenne des analyses de MM. Maret, Roussille, Grandeau et Bobierre, qui sont sensiblement d'accord et dont les noms offrent certainement à vos acheteurs des garanties plus que suffisantes.
« Veuillez agréer, etc. H. Joulie-
Deuxième lettre de M. Joulic « MM. Toché.
« Avignon, le 21 juillet 1880.
a Messieurs, je ne vois aucun inconvénient, pour ma part, à ce que vous donniez à ma première lettre la publicité dont vous me parlez.
« Je dois même ajouter qu'aussitôt que vous m'avez fait connnitre le nom de M. Yivien, je me suis empressé de lui écrire la lettre dont vous tiouvez ci-joint une copie et qui est restée jusqu'ici sans rc'ponse. — Je vous autorise également à la publier, si vous le jugez utile, car il importe à tous, aussi bien aux agriculteurs qu'aux fabricants, que la lumière se fasse.
« Veuillez agréer, etc. H. Joulie.
Lettre de M. Joulie à M. Vivien.
Paris, 30 juin 1880.
« Monsieur, MM. Toché fils, de Nantes, me communiquent une lettre écrite par vous à M Simon, à Laon, et dans laquelle vous déclarez que, en opérant le dosage de l'acide phosphorique soluble dans le citrate d'ammoniaque, suivant la « méthode Joulie, et en broyant l'engrais en présence de Ui iH/ueur cilro-magné- « sienne., on arrive à des résultats inexacts, car le phos))hate fossile, dans ces con- « ditions, donne du phosphate soluble et rétrograde, ce qui ne peut être. »
« Je dois tout d'abord vous faire observer que je n'ai jamais recommandé de broyer l'engrais avec la liqueur cilro-niod'né.sienfie, mais bien avec une solution de citrate d ammoniaque alcalin dont j'ai donné la formule. Jh pense toutefois, que c'est là un simple lapsus de votre part, ou du fait du copiste de votre lettre. Ce tjui, pour moi, présente une importance plus sérieuse et motive ma lettre, c'est votre assertion finale.
« Avant de recommander le mode opératoire que j'ai indiqué, j'avai-^ eu soin d'y soumettre tous les phosphates fossiles que j'avais sous la main. Depuis, j'ai essayé de la même façon tous ceux qui me sont parvenus et je n'ai jamais obtenu que des traces de solubilité, traces absolument négligeables.
« M. Millot a répété les mêmes expéiiences en prolongeant le contact pendant 12 heures et il n'a encore obtenu que des solubilités insignifiantes; si bien qu'il demande que, dans l'analyse des sui'erphosj. hâtes, on soumette le produit essayé à l'action de la liqueur citro ammoniacale pendant 12 heures, au lieu de une heure seulement, ainsi qu«je fai conseillé.
«Je vous serais donc obligé de me l'aire connaître les constatations qui vous autorisent à contredire ces résultats que nous considérions comme acquis.
ce Veuillez agréer, etc. H. Joulie.
Lorsqu'un échantillon d'engrais a été pris de manière que toutes les parties en soient homogènes, les chimistes dii^^nes de ce nom arrivent toujours, même en opérant à l'insu des uns des autres, à des
résultats identiques jusqu'à la première décimale comprise. Par conséquent, nous n'admettons pas qu'on puisse repousser le contrôle analytique. Quant aux méthodes d'analyse à suivre, les bons chimistes savent en régler l'application selon les circonstances ; ils ne se regardent d'ailleurs comme possesseurs de la vérité que lorsqu'ils ont fait les expériences de vérification.
jIX. — Le phylloxéra.
Aucune nouvelle importante n'est venue cette semaine s'ajouter à celles que nous avons déjà publiées relativement à l'invasion du phyl loxera. Sur un grand nombre de points, des efforts considérables sont faits pour la constitution de syndicats formés pour traiter les vignes, soit par la submersion, soit par l'emploi des insecticides. On ne saurait trop encourager ce mouvement. Les vignerons doivent être bien convaincus que, dans les tristes circonstances qu'ils traversent, ils doivent tout d'abord s'organiser pour lutter. Ceux qui sont atteints aujourd'hui savent qu'ils ont à leur disposition des armes dont l'efficacité est certaine, tant pour empêcher la destruction de leurs vignes que pour les reconstituer. La lumière a été longue à se produire; mais les faits sont tels aujourd'hui qu'ils ne peuvent plus être niés. La viticulture française est désormais certaine qu'elle sortira victorieuse de la lutte, si elle veut poursuivre celle-ci énergiquement. Les défaillances n'ont plus désormais aucune excuse; on ne saurait le répéter trop haut et, pour notre part, nous n'hésitons pas aie proclamer. Submersion, sulfure de carbone, greffage des fins cépages français sur souchei résistantes, ce sont là autant d'armes qui ont fait et bien fait leurs preuves. L'une ou l'autre doit être adoptée suivant les circonstances.
La viticulture n'a plus le droit de dire qu'elle est désarmée devant le fléau. Mais il faut ajouter que c'est partout qu'il faut agir. Les hommes éclairés ne doivent pas hésiter à le répéter autour d'eux et à donner l'exemple. Ce n'est pas à dire qu'on tuera tous les phylloxéras qui vivent et pullulent en France ; mais on aura du vin malgré eux, le SO'I continuera à payer les sueurs du vigneron. C'est tout ce qu'il faut demander.